jeudi 23 mars 2006
"J'étais derrière toi" de Nicolas Fargues : les confessions amoureuses d'un trentenaire à vif
Littérature trentenaires & urbaine - Rhétorique amoureuse #82 rss
En cette seconde rentrée littéraire, Nicolas Fargues nous revient avec un roman dans la veine de son très bon "One man show
". Les afficionados des atermoiements amoureux des trentenaires peuvent se réjouir, le jeune auteur a de nouveau imaginé un anti-héros pétri de contradictions amoureuses, à la fois attachant et insupportable de lâcheté et d'indécision... Entre confession et déclaration (de désespoir) amoureuse, la voix ennivrante, désarmante de l'auteur nous emporte.
Il sera difficile de lui résister mesdames..."J'étais derrière toi" revisite l'histoire classique d'un homme "marié, 2 enfants" tiraillé entre son devoir de fidélité conjugale, l'amour qu'il porte toujours à sa femme, la tyrannique Alexandrine et la tentation d'une jeune inconnue, Alice, une douce Italienne, qui lui laisse dans un restaurant de Toscane, un petit mot avec son téléphone et la mention "J'étais derrière toi", petite phrase anodine mais ô combien symbolique ("Pendant tout ce temps, toutes ces années, j'étais juste derrière toi, pas très loin, et tu ne m'as pas vue...").
Mais ne vous fiez pas à la trivialité de ce résumé car Nicolas Fargues vous embarque en réalité pour une descente dans les eaux troubles du désir, de la perversité amoureuse et de la sensualité. Il a choisi pour cela une forme originale puisque le narrateur s'adresse au lecteur en direct. A mesure qu'il se confie, se confesse (à nous lecteurs), il s'interroge et semble analyser lui même le cours des évènements, d'essayer de comprendre pourquoi, comment il en est arrivé à ce chaos sentimental, à ce piège psychologique qui se referme sur lui. Il expose les données de cette équation sentimentale et reconstitue le puzzle de cette torture amoureuse qu'il s'est infligée.
Au delà de l'intrigue principale, c'est aussi en filigrane une réflexion, du moins un témoignage, sur les amours métissés (la femme du narrateur est noire comme celle de l'auteur dans la vie). L'histoire se déroule d'ailleurs à Tanambo à Madagascar. Un détail géographique qui a tout de même son importance car la perception occidentale des corps et du sexe est sans cesse comparée par le narrateur ("petit blanc" qui complexe sur le mobalien "grand beau black" avec qui sa femme l'a trompé dans une mégapole asiatique "romanesque à mort" emplie de "(...) sons, d'odeurs, de moiteur, de ciels lourds et puissants gavés d'humidité tropicale..."). Une vision d'ailleurs qui frôle parfois le cliché ethnique mais qui correspond peut-être à une réalité éprouvée par l'auteur qui vit à Madagascar ?
Sa prose est entière (la critique de Livres Hebdo la qualifie de "rhétorique amoureuse et sexuelle contemporaine") : le narrateur se met à nu avec une sincérité bouleversante, restituant toute la duplicité qui habite chacun de nos sentiments et décisions. Son écriture provoque des vibrations électriques comme les coups que lui assènera sa femme quand elle découvrira son écart avec une danseuse autochtone.
Il arrive que l'on rejette l'ouvrage en cours de lecture pour souffler (le fleuve des phrases s'écoule sans chapitre) ou bien pour trépigner face à l'inconstance et la faiblesse du héros... Héros puissamment attachant dans toutes ses ambiguités : incapable d'assumer, terrorisé par sa femme et en même temps attendrissant dans sa quête effrénée d'affection et dans son romantisme avoué en toute franchise (p 111 "J'ai du mal à imaginer qu'on puisse faire l'amour avec quelqu'un, même d'inconnu, même une unique nuit, sans qu'un lien fort en résulte. Deux corps qui se sont pénétrés, deux peaux qui se sont frottées l'une contre l'autre, deux salives qui se sont échangées, se doivent des comptes, on ne peut pas s'en tirer comme ça, même si chez la plupart des gens, de fait, ça n'engage à rien.").
Bref on vit véritablement chacune de ces pages même si on regrette parfois certains excès (comme la surdose d'évènements laminant le personnage : "j'étais en plein dans l'onde de choc" p18, "En une demi-seconde, je suis devenu du coton de la tête au pied (...) c'est tout l'univers qui pète d'un coup dans ta tête ou plutôt c'est toi qui explose dans un univers, qui lui fait comme si de rien n'était...', "(...)coup de canon dans le coeur" p69, etc).Oscillant entre le "Je t'aime moi non plus" et un "Trouble everyday" (pour la violence quasi SM qui anime les rapports avec son épouse), Nicolas Fargues tisse une toile où s'entremêlent passion, violence, souffrance et moments éphèmère de bonheur amoureux presque adolescent. Et s'affirme maître dans l'introspection amoureuse moderne, à double tranchant, des trentenaires.
"J'étais derrière toi est maintenant disponible en poche !"
Lire aussi : La tribune libre sur son roman "Beau rôle" (2008) par Laurence Biava et notre interview et articles sur Nicolas Fargues dans la rubrique "Buzz +"








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