mercredi 19 avril 2006
Intellos-précaires : victimes consentantes ?
Humeurs et autres curiosités littéraires #131 rss
J'avais réagi il y a quelques temps à la sortie de livre "Les intellos précaires", publié en 2001 par Anne et Marine Rambach, deux éditrices et écrivains indépendantes. Un livre qui ne manque pas de rappeler certains débats d'actualité sur la montée de la précarité et son refus et autres batailles d'intermittents du spectacle, même s'il s'applique au monde de l'édition, du journalisme et artistique. Une thèse juste pour une noble cause mais parfois un peu utopiste et caricaturale :Je viens d'achever la lecture du petit pavé dans la mare "Les intellos précaires" lancé en 2001 par Anne et Marine Rambach, deux éditrices et écrivains indépendantes. Baptiseuses officielles d'un nouveau genre de travailleur en voie d'expansion, le couple lesbien met le doigt sur une délicate problématique liée au statut de ces intellos-précaires.
Problèmatique se résumant ainsi : ils n'ont pas de statut ! Ils ont des DEA en évolution des invertébrés (oui, oui ça existe!), ils sont normaliens, auteurs de thèse intitulée "Sujet invariant et invariabilité dans le processus de création", anthropologues, éditeurs free-lance, guides-conférenciers, artistes plasticiens...
Et au milieu de cette communauté : le journalistes pigiste particulièrement bien représenté et représentatif de cette génération de professionnels.
Ils ont donc infiltré peu ou prou toutes les filières culturelle et intellectuelles du marché. Ils contribuent activement à sa production mais pourtant ils n'existent pas socialement. Le livre, véritable radiographie de l'intellectuel précaire, se propose d'analyser pendant plus de 300 pages qui sont ces intellectuels précaires, comment vivent-ils et travaillent-ils.
De passion et de livres...
Fort bien documenté et varié, il nous apprend par exemple que ce(tte) citadin(e) vit en général dans les quartiers chics des grandes agglomérations, dans de petites surfaces encombrées de livres et de paperasses au centre desquels trône en général un ordinateur surpuissant tranchant avec les équipements humbles qui l'entourent :-) "A défaut de mètres carrés, on étendra les gigas de son disque dur." Mais aussi qu'il (sur)vit avec un revenu mensuel en général équivalent au RMI.
C'est l'histoire d'une tribu qui préfère s'acheter des livres plutôt que du riz même si leur estomac crie famine. "Des gens qui ont un ordinateur dernier cri mais qui ne se chauffent pas en hiver..." Des passionnés "workholic" qui travaillent 7 jours sur 7, ne prennent pas ou rarement des vacances. Qui sont accros à leur liberté et nourissent tous plus ou moins "une haine de l'entreprise". "La société est un cauchemar mais le monde du travail est l'institutionnalisation de ce cauchemar." s'écrit l'un des interviewés !
Les nouveaux misérables
Le monde des intello précaires est aussi basé sur une dichotomie assez difficile à comprendre pour un entourage "non initié". Ils disposent de titres "ronflants" ou prestigieux nimbé d'une reconnaissance sociale quasi-unanime. Et il est vrai que lorsque j'annonce que je suis "journaliste", je sens aussitôt une sorte d'admiration, d'adhésion du côté de mon interlocuteur. Idem pour ceux qui sont "Chercheur" "Editeur" ou "Scénariste". Les titres font rêver et évoquent des univers chatoyants et stimulants aux yeux "du grand public". Pourtant la réalité économique des propriétaires de ces fonctions est beaucoup moins chatoyante que leur aura sociale...
Chez les journalistes pigistes, c'est assez flagrant : on est invité dans les soirées et les cocktails les plus mondains, on déjeune avec des personnalités au sommet qui répondent à (presque) toutes nos questions. Les plus grandes marques nous courtisent et puis on rentre chez soi et le téléphone est coupé parce qu'on a pas pu payer la facture...
Il y a aussi l'exemple de cette artiste plasticienne, qui donne ponctuellement des conférences artistiques payées 54 € / h et qui, la semaine, est hôtesse intérimaire pour pouvoir continuer de créer sans mourir de faim...rémunéré à 7 euros/h. Enfin l'ouvrage met à nu un système basé sur la chantage, la pression, la sous-traitance sauvage, les retards (voire absences) de paiement, les paiements en nature (matériel...), les fiches de salaire bidon établies dans la plus stricte illégalité...
Bref, une démontration illustrée par une galerie de portraits hauts en couleur, visant à quoi au juste ? A dénoncer bien sûr ! A s'indigner ! Les deux auteurs s'acharnent à démontrer les qualités, le niveau de qualifications et de compétences, l'engagement, la passion de tous ces merveilleux intellectuels précaires et de décrire en face une jungle où les règles élémentaires de protection sociale sont bafouées, où les rémunérations frôlent le dérisoire, où les patrons sont tous de vrais salauds usant de leur position dominante... Elles plaident évidemment pour une amélioration de la situation, un régularisation et une augmentation des rémunérations. Et je ne les en blâme pas. Pourtant...
La douloureuse loi du marché
Prenons par exemple ce passage du livre, décrivant une réunion syndicale entre traducteurs de sous-titrages au sujet de leurs revendications de revenu ? Payés au lance pierre, les traducteurs se mobilisent pour l'augmentation du tarif syndical de leur traduction. Le comportement de l'une des traductrices de l'assistance est souligné en précisant que celle-ci "à bout", est même "contrainte de réaliser des traductions techniques", sous entendu pour vivre. Sous-entendu : quel sacrilège ! Sous-entendu : quel sacrifice ! Sous-entendu : quelle honte !
C'est ce discours orienté et subjectif que je reproche au livre, qui n'en reste pas moins de valeur et valable sur beaucoup de points. Néanmoins il y a un aspect du problème, et non des moindres, qui est totalement occulté. Et qui est en général occulté par tous les membres de cette grande famille artistico-culturelle et des gribouilleurs de tout poil dont je fais partie ! (cf : la colère récente des intermittents du spectacle cet été face à la réforme de leur assurance chômage.).
Donc pas d'hypocrisie ici : je connais (et vis) la situation.
Si les salaires sont si bas, les conditions de travail si difficiles et précaires comparativement à d'autres secteurs d'activité, quelle en est la raison première ?
Non, tous les patrons ne sont pas des ogres avides de nous exploiter et de s'enrichir sur notre dos (sont ils vraiment si riches ? Ont-ils réellement de la marge de manoeuvre eux-mêmes ?)... La raison est on ne peut plus simple : elle réside dans cette bonne vieille loi du marché qui met en jeu deux paramètres que sont l'offre et la demande.
Les données du problème deviennent plus claires à présent ? Ou faut-il garder nos oeillères ?
Il y a beaucoup de prétendants désireux de vivre de leur passion : peinture, écriture d'un roman, de reportages, recherche ou beaux-arts... Mais y'a t'il en face une demande, une "clientèle" (lecteurs, spectateurs...) suffisamment nombreuse, dynamique et riche pour assurer l'équilibre économique ?
La réponse est malheureusement non. Pour preuve, le nombre de publications qui emploient des rédacteurs bénévoles faute de lecteurs, de petites maisons d'édition qui ferment leurs portes ou qui tirent le diable par 4 pattes, de la pléthore de réalisateurs qui s'auto-produisent et font leurs courts-métrages dans leur coin, de peintres qui ne vendent pas leurs toiles... La liste pourrait être encore longue.
En revanche, les besoins sont réels dans tous les secteurs visant à satisfaire les besoins vitaux: alimentaire, industries, énergie, bâtiment.... Il y a du travail dans les bureaux : on cherche des comptables, des contrôleurs de gestion, des secrétaires, des ingénieurs...
Et la sécurité de l'emploi est là. Les salaires sont confortables. Alors bien sûr on ne vit pas de sa passion. On s'ennuie sans doute et on passe beaucoup de son temps à compter les jours avant le week-end, les RTT ou les vacances.
Attention, je ne suis pas en train de défendre le système de précarité qui s'est développé : j'en suis directement victime et j'en souffre.
Le refus du compromis
Mais je pense qu'il faut également prendre en considération le fait que ces métiers s'inscrivent dans une logique économique différente des autres secteurs de la société. Ils sont beaucoup plus sujets aux aléas de la conjoncture. "Les places sont rares" comme l'admet le livre. On aura toujours besoin de pain pas forcément de lire un magazine ou d'aller au cinéma. C'est pourquoi, je trouve un peu exagéré certaines revendications.
Des intellectuels précaires qui se refusent à tout travail d'appoint "alimentaire" sous prétexte qu'ils ont un niveau supérieur ou d'autres centres d'intérêt. Combien y'a t'il de salariés qui font vraiment ce qu'ils auraient souhaité faire ? Parfois on renonce ou on fait des compromis pour pouvoir vivre tout simplement et s'assumer. Sans être aux crochets de l'Etat et devenir une charge sociale pour ceux justement qui ont, peut-être, renoncé à leur rêve et supportent un travail qui ne leur convient pas. Bien sûr c'est un effort, qui n'est pas plaisant. Mais à qui s'en prendre ? Au gouvernement ? Au patronnat ? A "l'audience-public-lectorat" pas suffisante ou pas au rendez-vous ? Aux baby-boomers ? Il est un peu facile de chercher des bouc-émissaires.
Assumer ses choix
Un proverbe populaire me vient à l'esprit à la lecture de ce livre et de son long playdoyer : "le beurre et l'argent du beurre"... Je crois qu'il faut garder sa lucidité et s'engager ou pas, en connaissance de cause. Sans pour autant renoncer à toute contestation, fixer ses limites et savoir refuser. Mais sans jamais perdre de vue que d'autres possibilités existent et que si nous sommes là c'est que nous avons fait un choix. Volontaire. Il faut l'assumer sinon on change de métier.
Est-il vraiment sérieux de vouloir vivre en lisière de l'entreprise, du système, de disposer de son temps à sa convenance, faire exclusivement des travaux que l'on apprécie et avoir en plus la sécurité d'un salarié, un revenu rondelet et la reconnaissance de ces employeurs et de ces pairs ... ?
Chronique rédigée en 2003
A lire aussi (nov.2007) : Chronique "Quand j'ai décidé de voir le jour"
Ajout du 18 mai 2006 : un nouveau blog a vu le jour pour témoigner sur cette situation. L'expression "Intellectuels précaires" s'est entre temps transformée en "Intellectuels du dessous"... Vu sur le mille feuilles de Fluctuat
Autre terme, même combat... Mais axé sur la conditions des stagiaires. D'accord sur le fond pas sur la forme (lamentations)






1. Le jeudi 20 avril 2006 à 12:20, par easywriter
2. Le jeudi 20 avril 2006 à 12:53, par Victime rebelle
3. Le jeudi 20 avril 2006 à 15:55, par davidkoresh
4. Le samedi 22 avril 2006 à 22:12, par La baigneuse
5. Le mardi 25 avril 2006 à 18:46, par Alexandra
6. Le mercredi 9 août 2006 à 09:01, par mirabelle
7. Le lundi 25 juin 2007 à 17:07, par Gwen
8. Le vendredi 3 août 2007 à 13:23, par L'intello du dessous
9. Le vendredi 3 août 2007 à 13:35, par L'intello du dessous
10. Le vendredi 23 octobre 2009 à 17:56, par écrivain
11. Le vendredi 23 octobre 2009 à 17:59, par écrivain
12. Le lundi 2 novembre 2009 à 10:34, par solo