mardi 13 juin 2006
"Ivre du vin perdu" par Gabriel Matzneff : Pladoyer pour le souvenir amoureux
Quatrième roman de Gabriel Matzneff, publié en 1981, Ivre du vin perdu, dont le magistral titre est inspiré d'un poème de Catherine PozzyLa lecture et relecture des lettres de son ex-amante, ses photos lui font rejouer, indéfiniement, sous ses paupières, les heures de gloire de leur couple de feu. Voici deux extraits de ces odes à leur amour perdu :
1e extrait
(...) "Plus de 3 ans après leur rupture, il ne s'écoulait pas un jour sans qu'elle le visitât, et le souvenir de son visage, de son corps, de sa voix, de tout ce qu'ensemble ils avaient vécu, ne le quittait jamais. (...) Et le trouble qu'il l'avait saisi, au printemps dernier, quand se trouvant chez une amie photographe, (...), le visage de celle-ci, ses quinze ans, le doux ovale de ses joues, ses grand yeux veloutés, pareils à deux pétales, sa bouche aux lèvres tendrement gonflées, étaient, dans la chambre obscure, progressivement apparu comme une divinité marine surgissant des flots, n'avait pas en définitive été plus violent que celui qui s'emparait de son âme, de son sexe, de ses entrailles, chaque fois que, endormi ou éveillé, il était visité par les mots que lui murmurait pendant l'amour son incomparable écolière, " Je t'aime, tu es mon prince soleil, mon archange aux yeux de ciel, mon Nil pain d'épice, sucre d'orge, surcre d'or, ma rencontre du onze août, mon visiteur du soir, mon amant très aimé pour l'éternité ", "ta peau a une odeur de lune", "tu me fais mourir de plaisir", "je veux un enfant de toi"...
Par delà leur séparation, elle lui restait consubstancielle, ne cessait pas d'être présente dans sa tête, dans son coeur, sa peau, elle était la seule personne qui eut encore le pouvoir de le bouleverser, de le précipiter dans les flammes.
Elle lui avait dit : "Je veux être soit votre plus grand amour, soit la femme qui vous aura fait le plus souffrir." Elle était l'un et l'autre.
(...) Un jour au lit elle avait ronronné :
- J'espère Nilouchka, que dans vos carnets noirs vous ne notez pas seulement les choses méchantes que je vous dis, nos petites querelles sans importance, nos absurdes et cruelles disputes, et que vous écrivez aussi le principal.
- Quel est le principal ?
- C'est que nous nous aimons à la folie, c'est la passion qui vit en nous et nous unit, c'est le bonheur partagé.
Une autre après-midi, fourrée voluptueusement contre lui, elle avait pris un ton de petite fille sérieuse pour déclarer :
- Je trouve que vous n'écrivez pas assez sur moi. Tout ce que je dis, tout ce que je fais, vous ne l'inscrivez pas. Mes mots d'enfant, vous pourriez les noter. J'ai l'impression que vous préférez m'embrasser à noter.
- Cette remarque là, je vais la noter ! (...)
C'était un des innombrables jeux amoureux (le jeu du dictionnaire, le jeu de la baignoire, le jeu des cerises, le jeu du pharaon) que l'enfance d'Angiolina et la sensualité de Nil avaient spontanément inventé au cours des fêtes de l'amour qu'ils se donnaient l'un à l'autre."
2e extrait (premières rencontres entre Angiolina et Nil) :
"Angiolina, quinze ans, nue sous sa tunique estivale. "Je serai ravie de vous revoir", lui a-t-elle dit de sa voix de petite fille, un peu basse, mélodieuse, quand il lui a téléphoné (...).
C'est la quatrième fois qu'ils se voient mais la première fois où ils sont seuls.
Ils font une station dans le square Jean-XXIII, parmi les pigeons au gros ventre, puis ils descendent sur les berges de la Seine, quai d'Anjou. L'adolescente d'abord se dérobe ; son corps tremble.
- Avec vos yeux magiques, vous voulez m'ensorceler. (...) soupire-t-elle. Ils sont assis sur le banc. Nil enlace les épaules de l'écolière. Un bateau bourré de touristes passe. Angiolina cache sa tête dans le cou de Nil. (...) Il tente de l'embrasser.
De ses mains – toutes petites mains d'infante-, elle le repousse, mais presque aussitôt, elle livre la tendre pulpe de ses lèvres aux lèvres de Nil, impétueusement. Dés lors sa bouche accolée à celle de Nil, comme si c'était de cette bouche qu'elle tenait le souffle et la vie, Angiolina se montrait insatiable, et Nil ne s'en lasse pas, lui non plus, de se désaltérer à la fraîcheur gourmande de cette langue balsamique. Les bras autour du cou de Nil, pareils à une corolle enchantée, les yeux ouverts, Angiolina regarde le ciel.
(...)
Ils se sont retrouvés au même endroit. A la pointe de l'île Saint Louis, Nil est assis sur les grosse pierres inégales de la berge, le dos contre le mur. Angiolina est allongée, sa tête reposant sur les genoux de son compagnon.
A une cinquantaine de mètres, des pêcheurs, des étrangères blondes. Rehaussant, tel un diadème, la sombre beauté de ses grands yeux obliques, les paupières d'Angiolina sont poudrés d'or. Nil défait un bouton de sa chemise de scout, puis deux. La petite ne porte pas de soutien gorge. Nil glisse une main dans l'échancrure, caresse les seins ronds et veloutés. L'écolière soupire, redresse le buste, se serre contre la poitrine de Nil.
Un bateau-mouche opère son demi-tour dans les criailleries d'un haut-parleur polyglotte, mais bientôt, c'est à nouveau le silence. L'air est doux ; le reflet des nuages qui courent dans le ciel, remonte le cours du fleuve. Soudain de grosses gouttes de pluie tracent des ronds dans la poussière, mouillent les visages. C'est une pluie d'août, tiède, lustrale. L'eau du ciel et la salive parfumée d'Angiolina se mêlent sur la langue de Nil comme le pain et le vin sur la cuillère que le prêtre présente aux fidèles, à la communion. Ce soir lorsqu'il se regardera dans une glace, Nil découvrira collées à ses lèvres, des parcelles de poudre d'or, brillant comme des étoiles de poupée."
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1. Le mercredi 7 octobre 2009 à 07:33, par BOF