vendredi 17 novembre 2006
La littérature "trentenaires" pour les nuls
Humeurs et autres curiosités littéraires #500 rss
"J'ai 30 ans. Ca y'est. L'âge de l'attente est fini, celui de la réalisation commence : je suis au pied du mur. Ce qu'il me faut ce n'est plus du futur, mais du passé; plus de l'espérance, mais des souvenirs. Mon âge est celui, où, en Amérique, les vedettes de cinéma se suicident, parce qu'elles n'ont plus rien à attendre de la vie. Moi, j'ai tout à en attendre."
Ainsi parlait cette pauvre Andrée dans Les jeunes filles de ce cruel Montherlant !
"30 ans", l'âge de la griffe Jean-Paul Gauthier, l'âge de Julie "la femme de 30 ans" de Balzac, l'âge (éternel !) de Vincent Delerm. Age "mythique", "charnière", l'âge du premier bilan, maintes fois fantasmé et redouté aussi... Penchons-nous sur cette fameuse "littérature trentenaires" qui suscite bien des controverses et interrogations. Discrimination générationnelle, concept fumeux, étiquette marketing ou réel courant littéraire ? C'est la dernière option retenue sur Buzz littéraire. Explications…"Les trentenaires" sont devenus un phénomène de société, analysé et décrypté sous tous les angles par les médias ou les sociologues (voir ci-dessous). Et surtout ayant inspiré les auteurs au cinéma, en musique ou en littérature… Chloé Delaume écrivait à ce sujet, dans ce fameux billet commenté précédemment, que "Les trentenaires, ça peut pas marcher. (…) Ca ne se passera pas là, génération transitionnelle, un gros souci d’outils et de vision du monde. Trop de crises dans la face et pas assez de burnes. Technologiquement périmés, attachés à des trucs qui seront morts dans dix ans. Moins dépressifs que les quadras, mais issus de la classe dominante.(…) Faut fuir ces bouquins à la con bourrés de névrose bourgeoise..."
Pourtant j'estime que "la littérature des trentenaires" n'est pas une mode mais bel et bien un nouveau courant littéraire à part entière. On pourrait le dater de la fin des années 90 aux années 2000, une époque traversée de crises économique et sociale, la remise en cause d'un modèle, celui des baby-boomers, leurs parents.
Ses auteurs (dont les précurseurs seraient Michel Houellebecq, Vincent Ravalec ou encore Virginie Despentes selon un article plutôt acide, intitulé "Culture et bonbon Haribo : Talkin' 'bout my generation..." ) sont les héritiers des romantiques et du spleen de leurs aînés des XVIIIe et XIXe siècle, d'Alfred de Musset à Chateaubriand en passant par Flaubert ou Alfred de Vigny…
Comme eux, ils ont pour maître-mot l'émotion et mettent en avant l'expression, à la première personne, de leurs sentiments et états d'âme. Comme eux, ils éprouvent le "mal du siècle", ce trouble existentiel qui ravagea toute une jeunesse désœuvrée, avide d'exprimer l'énergie de ses passions et de ses rêves, et consternée de ne pas trouver dans la société de la Restauration les appuis nécessaires à leur réalisation. Ou encore une sorte de spleen baudelairien. L'histoire se répète mais revêt de nouvelles formes, propres à l'époque et aux mutations qui la traversent.
Lorsqu'on évoque la "littérature trentenaire" ou les "romans trentenaires", ce sont d'abord des figures masculines qui viennent à l'esprit. Des anti-héros urbains, dandy et/ou looser, à la sensibilité à fleur de peau, en prise avec leurs états d'âme, leurs doutes, leurs paradoxes, tentant de faire des choix malgré tout. Plutôt maladroits ou cyniques, voire les deux parfois, ils ont gardé ce côté idéaliste de l'enfance et de l'adolescence pour lesquelles ils nourrissent la plus grande nostalgie. Des équilibristes, des personnages aériens qui ne craignent pas d'exposer leurs fragilités, leurs failles ou mêmes leurs lâchetés et qui rejettent les modèles matérialistes de leurs aînés en tentant de trouver une troisième voie. Au cinéma, ils trouvent leur incarnation parfaite dans le "Hypo" d'Un monde sans pitié
Au féminin, la littérature trentenaires est encore trop associée à la célibattante du type Bridget Jones. Pas vraiment représentative de la sensibilité ci-dessus évoquée. Toutefois, des auteures comme Héléna Villovitch ou Anna Rozen ont a su dépeindre, avec originalité, leurs turpitudes féminines aussi bien affectives que professionnelles (en particulier la précarité) en restant fidèle à "l'esprit trentenaire" précédemment décrit. Au cinéma, les héroïnes de Cédric Klapisch
Car il s'agit bien là d'un esprit, d'une attitude presque : un peu flottante, hésitante, rêveuse voire lunaire... Le personnage d'une (auto)fiction trentenaire est avant tout un personnage qui s'interroge, qui se cherche et se remet en question. Ce qui ne l'empêche pas d'enchaîner les tribulations parfois rocambolesques ! Et c'est ce qui le (ou la) rend en tout cas très attachant(e).
Ce n'est donc pas une question d'âge à proprement parler. Le héros d'un roman trentenaire peut être en réalité un pré-trentenaire (vingtaine) ou un quadra ("Mammifères" de Mérot). Constat que confirme Bernadette Bawin-Legros, auteur de "Génération désenchantée : le monde des trentenaires", qui explique que statistiquement les trentenaires n'existent pas (eh non !) puisque l'on parle d'une part de la tranche des 25-34 ans et d'autre part celles des 35-49 ans.
Bref, l'âge n'est finalement qu'un détail. En revanche la dimension "urbaine" est importante.
Le trentenaire est par essence une fleur de bitume comme Lamartine est indissociable des lacs ou Chateaubriand des falaises ! Il ne peut vivre que dans la ville, théâtre de ses déambulations : hanter ses bars, cafés, chambres de bonne, errer dans ses rues où à chaque carrefour une nouvelle rencontre peut surgir et changer sa vie, son agitation, son stress, son ultra-moderne solitude aussi, ses rumeurs, ses lumières naturelles ou artificielles, son chaos, sa magie, sa splendeur ou sa cruauté qui l'influencent, le guident ou l'enivrent. La littérature trentenaire est une "littérature de l'asphallte" pour reprendre l'expression de Samuel Benchetritt (auteur des "Chroniques de l'asphalte").
La littérature trentenaires exalte aussi le quotidien et sa poésie, ces "choses de la vie" qui ne font pas de bruit mais qui renferment tout.
Comme à chaque époque, la littérature des trentenaires est,elle-aussi, décriée. Parmi les deux grands reproches on trouve : sa dimension nombriliste (non "ouverte sur le monde") et d'autre part dépressive. Que répondre à ces "critiques" qui sont aussi celles généralement adressées à la littérature intimiste française ? Comme je l'ai déjà dit précédemment, on ne lit pas –nécessairement - un roman dans le but de s'instruire ou de comprendre "le monde" (les journaux remplissent très bien cette fonction). On peut aussi y rechercher avant tout des émotions (ce qui n'empêche pas la réflexion).
Entre peut-être aussi en compte une dimension d'identification pour les lecteurs appartenant à cette génération mais on constate que des lecteurs de tous âges s'y intéressent (s'y projettent et s'y reconnaissent).
Quant à la question dépressive, il suffit de se reporter à l'époque des romantiques où Goethe disait déjà "Le classicisme, c'est la santé; le romantisme, c'est la maladie". Si l'on craint la cure de prozac après ces lectures, mieux vaut en effet se contenter de regarder TF1 !
Pour conclure, citons cet autre billet du blog de Chloé Delaume où elle évoquait sa propre trentaine (finalement pas si anodine que cela...) à travers la métaphore du jeu vidéo :
"J’ai trente-trois ans. Le risque principal de la trentaine entamée, je le connais parfaitement. Des options de vie sont verrouillées, les barbelés peuvent être blessants, certaines clefs restent hors de portée, d’autres sont égarées dans les douves, des coffres enkystés triples tours le revers, les pénalités, la sortie des donjons par la porte de secours ça ne rapporte pas. Et tout se paie un jour. Chairement puisqu’en kilos. La partie est trop avancée pour envisager bien des choses, des choses comme des cheat codes en deus machina ou une arme magique transmise par l’auxiliaire au détour d’un plateau. Il y a des types et des degrés de compétences qui ne relèvent plus de l’envisageable, il faudra donc combiner sans. On peut rebooter, c’est vrai, bien sûr et heureusement. De manière générale. Reprendre un nouveau personnage, redéfinir un environnement, une temporalité externe et intérieure, le champ d’interaction, la thématique des quêtes. Mais le biotope me convient, la narration aussi, les PNJ, les autres joueurs. Ca fait sept ans que j’ai commencé, la prise en main n’était pas simple, j’ai reconfiguré des tas de fois et perdu très gros aux enchères. Pourtant c’est là que ça se passe, pour moi. C’est ce jeu là, c’est évident. D’ailleurs j’ai décidé de poursuivre. Poursuivre à la trentaine entamée, le risque principal, je connais la chanson. Couplets rancœur, refrain regret : on appelle ça la frustration." (...lire la suite : www.chloedelaume.net/rem353)
Voir aussi : une sélection de littérature trentenaires
...et au rayon socio :






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25. Le mardi 28 novembre 2006 à 20:31, par yann
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