lundi 15 janvier 2007
Céline Curiol, Elise Fontenaille et Céline Minard : Trois jeunes romancières à l'assaut du roman d'anticipation !
Anticipation et satire sociale - Rentrées littéraires #623 rss
Dans un genre littéraire qui reste encore un bastion plutôt masculin, trois voix féminines s'élèvent en cette rentrée littéraire de janvier 2007 pour imaginer le monde de demain (plutôt désastreux)... On se souvient d'Anna Rozen qui s'y était aussi risquée et avait créé la surprise à la rentrée littéraire de septembre 2004 avec son Bonheur 230Elle livre en cette rentrée un deuxième roman très orwellien, doublé d'un questionnement philosophique, qui retrace la vie d'un employé "modèle" dans un grand organisme international de type ONU : "l'Institution". Il occupe le poste de "résumain" consistant à résumer les communications politiques officielles à huis clos, puis de diffuser à la presse cet éclairage sur le monde, sous une forme très contrôlée et réductrice. A travers cet univers totalement bureaucratique et déshumanisé, l'écrivain dépeint une société où le jargon technologique a remplacé l'imagination et où les livres sont bannis (rappelant le Fahrenheit 451 de Ray Bardbury), où la méfiance, l'obsession de la performance et la rivalité règnent.
"Il ne sert à rien d'évoquer ma nationalité qui n'a plus d'importance puisque j'ai accepté d'y renoncer pendant la durée de mon embauche (...) Je n'ai plus de pays à proprement dit."
Les salariés doivent se conformer au moule, se copier, s'épier, s'entre-dénoncer et surtout ne lire aucun livre pour ne pas imaginer d'autre vie que celle qui leur est imposée. Même leur vie sentimentale est régentée : Ils ne peuvent draguer que via le site officiel de rencontres de leur employeur ! Jusqu’au jour où un nouveau collègue l'initiera en secret à la richesse des romans qui sont interdits et par là-même à la libre interprétation des faits ou à la subjectivité à travers les oeuvres de fiction. Dans la tour de verre où vivent les deux hommes le vertige de la littérature s’immisce soudain… Et menace cet ordre oppressant qui scande à loisir que "L'imagination, nous le savons à présent, n'est pas un atout de l'être humain mais sa plus sournoise prison."
Chaque soir, les deux hommes se retrouvent en secret et "cherchent avec anxiété leur dose d'irréalité, de fiction doucereuse et prohibée (...), entendent les mots si bien jetés et sentent dans leur bouche leur épaisseur (...), la chair viandeuse et succulente".
Un roman qui dénonce les bassesses de la vie de bureau et les grandeurs de la rebéllion.
Découvrez Permission de Céline Curiol
De son côté Elise Fontenaille explore dans Unica les mondes virtuels, les nanotechnologies et la manipulation, dans une veine que Philip-K. Dick et Tim Burton ne renieraient pas ! A Vancouver, un cyberflic, traque les pédophiles au sein d’une brigade spécialisée. Au cours d’une enquête il tombe amoureux d’une jeune femme qui a arrêté de grandir, la troublante Unica Bathory. Fausse enfant aux cheveux blancs, Unica est la chef d’un gang de nanoterroristes qui punit les voyeurs, les clients de réseaux pédophiles, en leur injectant une puce empathique au niveau du cortex : ils ressentent les souffrances des enfants dont ils sont sensés jouir, dans une douleur insoutenable, jusqu’à en perdre la vue. Entre ses deux personnages, se noue une étrange histoire d’amour, entre monde réél et monde virtuel, mensonge et vérité. Un cyber-polar qui flirte avec le fantastique et offre une réflexion moderne sur les sentimens et les crimes sexuels à l'heure d'Internet, non sans rappeler Minority Report. En exergue du roman on trouve :"Flow my tears, the policeman said", le célèbre titre de Philip K. Dick.
Découvrez Unica d'Elise Fontenaille
Enfin, Céline Minard, peut-être la plus pessimiste des trois, va jusqu'à imaginer dans Le dernier monde, la disparition de l'espèce humaine (le dernier monde vu par le dernier homme resté vivant) à travers une odyssée métaphysique à la Stanley Kubrick. Cette jeune auteure (née en 1969), dont la critique n'a pas tari d'éloges pour son R. paru chez Comp’Act en 2004 (pastiche de roman picaresque aux alentours du Lac Léman, mêlant langage oral et technologique, sur les traces des Confessions de Rousseau, avant Stéphane Audeguy...), met ici en scène un chercheur d'une station orbitale. Ce narrateur, rebelle à l'autorité de ses supérieurs, cynique, bégueule et un peu déjanté (humain en somme !) mettra à jour les défauts de la station et provoquera ainsi son évacuation par le gouvernement. Refusant d'obéir aux ordres, il est accusé de délinquance et condamné par la justice. Il s'exilera alors dans l'espace pour continuer ses expériences. Lors de son retour sur Terre, à la suite d'accidents dramatiques (explosions...), l'astronaute déchu sera confronté à de nouvelles tribulations en solo autour du monde (des plaines d’Asie centrale à la Chine, en passant par l’Inde, l’Alto Paraná et l’Afrique) dans une quête désespérée voire hystérique et délirante de l'humanité, dont il serait le seul rescapé... Réalité ou hallucination ? Le globe-trotter devient alors le héros d'un roman d’aventures écolo-cosmogonique, où sa langue se métamorphose au gré des continents et des cultures traversés où se mêlent ses rêves, réminiscences, mythes et digressions...
Au fur et à mesure il se met en tête de faire le vide sur la planète à l'aide de méthodes loufoques comme lancer un troupeau de dix mille porcs, guidés par hélicoptère, sur les grandes villes d’Asie centrale... Ce "nettoyage", fait d'épiques traversées d'un continent à l'autre à bord de voitures, trains, flottilles intactes de machines aériennes trouvées au hasard, le ramènera jusqu'à l'état de nature primitif où les mondes végétal et animal régnaient avant que l'homme ne vienne les détruire... On retrouve ici le thème du "bon sauvage" auquel elle s'est déjà intéressée précédemment. Mais aussi une réflexion sur la violence, la crainte (du vide), la valeur du passé et des civilisations humaines, la mémoire du désir et l'enfance retrouvée...
Un récit "inclassable" selon son éditeur, servi par une imagination verbale et un lyrisme sans borne qui rebondit de page en page comme ces "immeubles qui s'alignent et se perpendicularisent", ce "calme rongé par l'entropie", ce panneau "où les lettres cyrilliques couraient sur le fer comme une chanson légère", "la ligne d'horizon se compliquait", "Les horreurs qu'il a vécu en forêt ne s'estompent pas dans son esprit, mais elles sont mieux rangées", "Le tatou est un animal pointu sur A et sur Z mais bombé rond au milieu"...
Découvrez Le dernier monde de Céline Minard
A découvrir aussi : Bonheur 230
Des proses féminines rafraîchissantes à l'heure de l'hégémonie des Camille Laurens, Alice Ferney et autres Christine Angot..., même si certaines ont un petit goût de "déjà lu/vu".







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64. Le samedi 27 janvier 2007 à 13:31, par cgat
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