jeudi 15 février 2007
"Boys in the band" de David Brun-Lambert : La bio fictive fait-elle le roman ?
Rentrées littéraires - Littérature trentenaires & urbaine #665 rss
Récemment les propos de Tzvetan Todorov, auteur de "La littérature en péril" dans Télérama a relancé la polémique sur le soi-disant danger de la littérature nombriliste ou narcissiste (un beau bourrage de crâne !). Si la vie d'un auteur peut souvent être la matière première de son inspiration (et il n'y a rien de répréhensible à cela), il arrive un moment où ce matériau s'épuise bien naturellement. C'est ainsi que nous assistons au boom du "roman biographique" (qui trouve son pendant cinématographique dans le "biopic") basé sur des faits réels. A ce sujet David Lodge (encore un célèbre "nombriliste" mais c'est fou ça !) commentait dans le magazine Transfuge : "Nous vivons dans une société où l'on croule sous les faits souvent extraordinaires. Cela donne l'impression de vivre dans un monde spectaculaire. Vous pouvez recevoir des informations 24h/24 ! Cette surinformation confère une grande puissance au roman fondé sur des faits authentiques, plus séduisants pour le public que la pure fiction."Et d'ajouter "Trouver le matériau de son oeuvre est un problème capital. Or, avec le temps, pour la plupart des gens, les expériences de vie se raréfient : ils tombent amoureux, se marient, font des enfants, etc. Un écrivain confronté à ses limites va se tourner vers les histoires et expériences des autres." C'est sur cette introduction un peu longue que l'on arrive au roman "Boys in the band" de David Brun-Lambert (ex journaliste de Radio Nova). Une bio "fictive" du cultissime Pete Doherty, rockstar internationale d'origine anglaise du moment, déguisée en roman (dont le titre est celui d'un des morceaux du groupe). Crédible ?
"Pour nous être un groupe c'était chercher une unité, une vision commune. S'assurer un abri. Ce groupe c'était une famille, un gang. On était cul et chemise. Amis avant d'être musiciens."
Typique du roman biographique, l'auteur annonce dans son préambule en forme d'avertissement qu'il n'a pas écrit une bio des Libertines (le groupe fondé par Pete Doherty) mais bien une oeuvre d'imagination, bel et bien inspirée pour autant de la trajectoire du chanteur (dont on retrouve aussi la photo sur le bandeau du livre, argument commercial oblige, tout en s'évitant tout risque de procès en s'abritant derrière la mention "Roman"). Il y retrace l'amitié passionnée de deux jeunes anglais, Carl (Carl Barât) l'enfant battu en mal d'amour et Peter (Pete Doherty), le poète maudit, adulescent lunaire, rebelle et génie artistique : la rencontre de ces deux écorché vifs puis leur parcours de musiciens à travers la création de leur groupe de rock : les Libertines, dans le Liverpool et le Londres de la fin des années 90. La composition de leurs premiers morceaux, les premiers concerts dans des rades miteux jusqu'à ce que leur talent soit repéré par un label et que la chance fasse le reste...En ligne de mire les thèmes classiques de l'ascension fulgurante vers la gloire, le succès et son cortège de désillusions (excès, scandales, jalousie, violences, le calvaire du crack et de l'héroïne, les tabloïds et pulsions autodestructrices...) jusqu'à la chute artistique. Mais aussi le lien unique entre ces deux frères de scène (que l'éditeur compare mythe d'Abel et Caïn) dont les deux talents et mal-être réunis créent une sorte de grâce miraculeuse : « Malgré la fréquence de nos engueulades et la violence entre nous, ou peut-être grâce à ça, l'intensité de ce que nous dégagions sur scène se trouvait décuplée. Je crois même qu'elle n'avait jamais atteint ce degré d'agressivité et de sexualité. Elle était à la fois compliquée, ambiguë, destructrice. En concert, j'étais parfois traversé par une décharge d'adrénaline comme je n'en ai jamais connu par la suite. »
Sont ainsi réunis tous les "ingrédients" romanesques (la tragédie sulfureuse, la jeunesse absolue, icônes romantiques rock, l'amitié violente, et dévastatrice....) d'une fiction qui a de quoi séduire. Pourtant, on le voit encore une fois, ni le sujet ni l'histoire ne font un bon roman si le style ne suit pas. Et si l'auteur a su bien structurer son récit, il manque indéniablement une âme à sa prose plus informative -voire laborieuse- que littéraire dans laquelle on s'ennuie très rapidement. L'auteur passe son temps à "dire" au lieu de "montrer". Comme disent les américains : "Don't tell, show !" Il fait exactement l'inverse d'où la sensation de lourdeur qui émane. Et l'exergue de Vollmann n'y change rien... On a ici plus l'impression de lire un portrait magazine qu'un véritable roman. Mieux vaut donc ré-écouter "Up The Bracket"...
Deux ou trois choses que l'on sait de l'auteur : David Brun-Lambert
David Brun-Lambert a 34 ans. Journaliste pour Radio Nova pendant plusieurs années, il est aujourd'hui producteur depuis Paris pour les programmes de la Radio Suisse Romande. Il est l'auteur de Electrochoc avec Laurent Garnier (Flammarion, 2003), ouvrage qu'il adapte actuellement pour le cinéma, et de Nina Simone, une vie (Flammarion, 2005), biographie autour de laquelle il réalise un documentaire. Boys in the Band est son premier roman.
Extrait :
"Mais qu'est-ce qu'il s'imaginait ? Que je ne verrai rien de ses manoeuvres ? On est amis depuis plus de dix ans et ce trou du cul en est à m'éviter comme s'il me devait de l'argent ! Je l'avais invité à dîner ce soir. Je m'y étais pris plusieurs jours à l'avance pour être sûr qu'il vienne. Pas dans un restaurant ni dans un rade comme on en avait écume des centaines. Non, chez moi. Chez moi ! Une façon de faire une croix sur toute cette histoire, de redémarrer de zéro. J'avais même proposé de cuisiner pour lui, car il y avait des choses graves dont je voulais lui parler. Je ne supporte pas ce qui nous est arrivé, les tensions, le gâchis. Je pourrais le rouer de coups mais, comme il ne sait pas vraiment se défendre, prendre l'avantage serait trop facile. Alors je chasse cette idée et la garde au chaud pour plus tard. Pour le jour où je n'aurai plus d'argument. Le moment où il aura franchi la ligne jaune une fois de trop, ne m'offrant plus d'autre choix que la violence.
Nous nous sommes perdus progressivement, depuis si longtemps qu'il me paraît étrange de ne m'apercevoir qu'aujourd'hui de la profondeur du gouffre entre nous. Ses absences, ses silences, ses yeux malades me sont devenus insupportables. Oh, ce n'est pas vraiment le type paumé qui m'est apparu ce soir que je regrette. Je pleure l'ange que j'ai connu, celui qui entra dans ma vie et la bouleversa, le compagnon qui fit basculer mon destin. Je fais le deuil d'un ami. Mais peut-être me suis-je trompé. Peut-être que dès les premières heures de notre odyssée je me suis aveuglé. Peut-être, en définitive, a-t-il toujours été tel qu'il s'est montré ce soir. Un loser à la recherche d'un abri."






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