mardi 15 juillet 2008
"Histoire d'O", de Pauline Réage (Dominique Aury), Attache-moi ou L'insoutenable liberté du corps
Livres classiques modernes #1149 rss
Toute la dialectique d’Histoire d’O est contenue dans cette simple première injonction.
Un ordre, sans explication, une soumission, sans interrogation ni inquiétude.
O embarque avec son amant. Elle le suit confiante, s’en remet entièrement à lui, quelque soit la destination, quelque soit l’issue…
Histoire d’O, c’est cela au fond, l’histoire d’une femme qui accepte de se donner, de se livrer entièrement au nom et pour l’amour. C’est même pour elle la définition même de l’amour : ce don intégral, cet abandon total, absolu tant physique que psychique, à l’être aimé, ce « maître », ce « Dieu ».
C’est ainsi qu’elle éprouve la satisfaction de se sentir désirée et possédée. Pauline Réage (pseudo de Dominique Aury née Anne Desclos) invente et propose ici une vision inédite des rapports amoureux, à total contre-courant des discours en vigueur (en particulier féministes) et de nos idéaux culturels romantiques. Une entreprise audacieuse et risquée dans un contexte d’après-guerre où dominent encore une morale puritaine et une vision traditionaliste de la femme.
Une jeune parisienne, dont on ne sait rien et dont on apprendra bien peu au fil des pages, est conduite, par son amant (René), un beau jour par surprise dans un mystérieux château à Roissy (lieu choisi par hasard par l’auteur). Elle y subira tous les sévices et outrages avant de devenir officiellement « l’esclave » de son amant qui la « donnera » ensuite à son meilleur ami, l’inquiétant et fascinant Sir Stephen, qui finira également par l’abandonner. Voici pour le fond, mais c’est bien sûr la forme qui est primordiale dans ce court récit composé de 4 parties et d’une fin alternative. Cette forme et ce style lui donnent toute son intensité et recèlent de plusieurs niveaux de lecture passionnants.
Tout d’abord par la construction même de l’histoire: Pauline Réage ne s’embarrasse pas de préambule ou d’introduction à ses personnages et à l’intrigue, elle entre immédiatement dans le vif (dans tous les sens du terme !) du sujet. O, dont on ne connaît même pas le prénom, est conduite au château par son amant. Ce début direct ne manque pas d’interpeller le lecteur en entretenant le mystère.
Il faudra attendre la 2e partie pour avoir quelques indices sur la vie et l’identité de l’héroïne.
Cette construction et en particulier la 1e partie rappelle celle d’un rêve, d’un fantasme éveillé (ce qui était d’ailleurs l’intention de l’auteur). Paulhan le compare lui à un conte de fée en postulant que les contes de fée sont les romans érotiques des enfants.
Au lieu de s’épuiser après la 1e partie particulièrement forte et marquante, l’auteur parvient à poursuivre son intrigue avec cohérence en orchestrant un crescendo dans « l’apprentissage » d’O allant jusqu’à sa déchéance (ou "son élévation" selon le point de vue que l’on adopte…).
C’est ensuite l’art de la mise en scène de Réage qui captive. Avec un goût du détail et une richesse sensorielle, elle nous plonge dans l’ambiance de ce château d’un genre particulier, ses rites, ses règles (l’interdiction de croiser les jambes ou de fermer tout à fait les lèvres en signe d’offrande perpétuelle, ne pas regarder les hommes du château au visage…), ses costumes (les femmes sont notamment vêtues comme des servantes du XVIIIe siècle avec de longues jupes bouffantes et des corselets serrés) et les matières (la soie craquante, le linon, les bas de nylon noir, la jupe en faille noire, la robe de satin vert d’eau, les mules vernies à hauts talons qui claquent sur le carrelage,…) ou encore son mobilier de boudoir très étudié (la grande cheminée, les poufs en fourrure, les fauteuils club en cuir, la porte en fer forgé, le dallage noir…).Elle s’attarde également à la description des rituels de préparation d’O qui renforcent l’action qui va suivre : le bain, le maquillage érotique (la pointe et l’aréole des seins sont rosies, « le bord des lèvres du ventre rougi », le parfum longuement passé sur la fourrure des aisselles et du pubis…)… Bref, c’est un récit très théâtral.
Elle accorde aussi une grande importance à la description technique et précise des instruments de sévice (« un fouet de cordes assez fines, qui se terminaient par plusieurs nœuds et étaient toutes raides comme si on les avait trempées dans l’eau », « un fouet de cuir fait de 6 lanières terminées par un nœud »…) ainsi qu’aux postures d’attachement aux poteaux, aux crochets des murs à l’aide d’anneaux, de chaînettes, les cliquetis…
Ils deviennent presque des parures ce qui fait dire à O par exemple que son amie « serait plus belle avec un collier et des bracelets de cuir. » ou encore « que les coups et les fers allaient bien à Yvonne. »
Ce sont enfin les marques de violence qui s’impriment sur les corps qu’elle restitue avec acuité : les sensations des cordes sur la peau tendre à l’intérieur des cuisses, les balafres, boursouflures de la peau, les « marques fraîches » de cravache sur les reins, « de belles zébrures longues et profondes »… Ces marques sont autant de preuves d’amour tangibles à ses yeux.
Ce qui fait aussi toute la qualité de cet ouvrage c’est sa langue « si pure dans l’impureté».
Une langue délicate, précieuse, d’une grande féminité et sensualité, à 1000 lieues du style trash d’une Virginie Despentes par exemple.
A aucun moment elle n’utilise de termes crus ou explicites mais toujours des métaphores érotiques : « la bouche à demi-bâillonnée par la chair durcie », « le baillon de chair qui l’étouffait », « son ventre entrebâillé », « la crête de chair cachée dans le sillon de son ventre », « l’arête de chair où se rejoignent les fragiles lèvres de son ventre. », « quand il s’abîmait en elle… », « les lobes ourlés de cheveux pâles » « … Une belle imagination pour dire sans dire. Une écriture tactile qui rappelle celle de Colette parfois. Elle nous fait ressentir toutes les sensations charnelles : « la banquette en moleskine glissante et froide qu’elle sent se coller sous ses cuisses », « sur un tabouret elle sent le cuir froid sous sa peau et le rebord gainé de métal au creux même de ses cuisses »… C’est encore la description très sensible de la beauté féminine (O est bisexuelle) à travers notamment le portrait de Jacqueline, une mannequin dans le studio photo où elle travaille : « Tout en elle sentait la neige : le reflet bleuté de sa veste de phoque gris, c’était la neige à l’ombre, le reflet givré de ses cheveux et de ses cils : la neige au soleil. Elle avait aux lèvres un rouge qui tirait au capucine, et quand elle sourit, et leva les yeux sur O, O se dit que personne ne pourrait résister à l’envie de boire à cette eau verte et mouvante sous les cils de givre… »
Cette langue élégante s’inscrit dans un cadre bourgeois : O est une jeune femme coquette (« gantée », le rouge à lèvres, la boîte à poudre dans son sac, la coiffeuse dans sa chambre…) évoluant dans un milieu aisé. Les décors des appartements sont ainsi toujours raffinés et luxueux (« des meubles de noyer clair de style Directoire, de grands rideaux de taffetas bleu, les fauteuils Régence, le grand secrétaire fleuri de marqueterie, le petit fauteuil crapaud »…). Son amant est retenu par « un conseil d’administration », ils vont souvent déjeuner au restaurant à Saint Cloud, louent une villa de vacances dans le Midi…
Au-delà de sa dimension scandaleuse ou sulfureuse (bien que Dominique Aury estimait à la fin de sa vie qu’Histoire d’O était presque devenu « un livre convenable » !) ou des rapports sadomasochistes, Histoire d’O est avant tout une réflexion sur l’amour et la passion, sous un angle presque philosophique. Finalement en s’offrant, en s’abandonnant totalement à l’Autre, elle démontre comment elle se délivre d’elle-même ( « Les chaînes et le silence, qui auraient dû la ligoter au fond d’elle-même, l’étouffer, l’étrangler, tout au contraire la délivraient d’elle-même. » ), comment elle trouve son salut d’une certaine manière : « Sa liberté était pire que n’importe quelle chaîne. »
Ce qui ne manque pas de rappeler l’extrait de Kierkegaard dans son « Traité du désespoir » sur cette forme de désespoir féminin "faiblesse" où l'on refuse d'être soi.
Etre enchaînée, fouettée puis marquée aux fers ne sont finalement que des métaphores, des actes symboliques pour exprimer ce désir d’appartenance (appartenir à l'être aimé), synonyme d’amour, tapi, consciemment ou non, en chaque femme (?).
Il est intéressant de suivre le cheminement psychologique ambivalent d’O pour le réaliser.
D’abord interloquée, troublée, elle tente de comprendre « l’enchevêtrement contradictoire et constant de ses sentiments » et son goût inattendu pour le supplice, « la douceur de l’avilissement »…
Ce n’est pas la douleur qu’aime O mais c’est ce qu’elle représente et plus particulièrement ce que les gestes de son Amant représentent. « Elle ne souhaita pas mourir mais si le supplice était le prix à payer pour que son amant continuât à l’aimer. »
Tout est donc avant tout le fruit d’une interprétation intellectuelle : « O sentait que sa bouche était belle, puisque son amant daignait s’y enfoncer… » ou encore « Oserait-elle jamais lui dire qu’aucun plaisir, aucune joie, aucune imagination n’approchait le bonheur qu’elle ressentait à la liberté avec laquelle il usait d’elle, à l’idée qu’il savait qu’il n’avait avec elle aucun ménagement à garder, aucune limite à la façon, dont sur son corps, il pouvait chercher son plaisir. »
A cela s’ajoute enfin une dimension mystique puisque l’amant plus qu’un maître est considéré comme un dieu : « Il la posséderait ainsi comme un Dieu possède ses créatures, dont il s’empare sous le masque d’un monstre ou d’un oiseau, de l’esprit invisible ou de l’extase. » ou encore « Elle se trouvait heureuse de compter assez pour lui pour qu’il prît plaisir à l’outrager, comme les croyants remercient Dieu de les abaisser. »
Voir le dossier : Le potentiel érotique de la littérature
Paroles de l’auteur, Pauline Réage/Dominique Aury
A propos de Sade : "Il m’a fait comprendre que nous sommes tous des geoliers, et tous en prison, en ce sens qu’il y a toujours en nous quelqu’un que nous-même nous enchaînons, que nous enfermons, que nous faisons taire. Par un curieux choc en retour, il arrive même que la prison ouvre à la liberté".
Sur le reproche d’avoir écrit un roman anti-féministe, elle répond (dans ses entretiens avec Régine Desforges) que : « La sexualité d’O est autonome, les supplices qui lui sont infligés sont plus qu’un choix : une demande. Sir Stephen et René sont les instruments de sa jouissance, et ne la dominent en rien. Finalement ne serait-ce pas O qui les contraint ? ».
A propos de l’identité : "Rien n’est plus fallacieux et mouvant qu’une identité.. Si l’on peut croire, comme le croient des centaines de millions d’hommes, que nous vivons plusieurs vies, pourquoi ne pas croire aussi que dans chacune de nos vies nous sommes le lieu de rencontre de plusieurs âmes ? Qui suis-je enfin dit Pauline Réage sinon la part nocturne et secrète, qui ne s’est jamais publiquement trahie par un acte, par un geste, ni même par un mot, mais communique par les souterrains de l’imaginaire avec des rêves aussi vieux que le monde ?"
L’interprétation psychanalytique d’Histoire d’O : "Se faire fouetter est pour O "un pas en avant vers la destruction, vers le désir d'anéantissement (...). On m'a envoyé un jour une étude psychanalytique sur le personnage d'O, d'où il ressortait ce que je savais très bien, que c'était un personnage qui courait à sa perte. Les personnages de Racine courent à leur perte. O cherche à être délivrée d'elle-même." On ne peut trouver l'absolu que dans la mort, et parfois dans le supplice on peut trouver la paix." (explication de l'auteur Pauline Réage, dans ses entretiens avec Régine Desforges)
Visuel d'illustration ci-dessus, droite : Pauline Réage alias Dominique Aury, dans les années 1940, photo Lipnitzki






1. Le mardi 15 juillet 2008 à 12:25, par michel taupin
2. Le mardi 15 juillet 2008 à 18:33, par Dahlia
3. Le mercredi 16 juillet 2008 à 00:42, par Dahlia
4. Le mercredi 16 juillet 2008 à 09:39, par leo scheer
5. Le mercredi 16 juillet 2008 à 12:14, par Message de Julie Turconi
6. Le mercredi 16 juillet 2008 à 13:02, par Alexandra
7. Le mercredi 16 juillet 2008 à 13:05, par Folantin
8. Le mercredi 16 juillet 2008 à 13:17, par Alexandra
9. Le mercredi 16 juillet 2008 à 15:38, par Dahlia
10. Le jeudi 17 juillet 2008 à 11:45, par Alexandra
11. Le jeudi 17 juillet 2008 à 20:32, par laurence.biava
12. Le mercredi 15 octobre 2008 à 15:56, par nikita
13. Le jeudi 16 octobre 2008 à 08:07, par Dahlia