mercredi 6 juin 2007
"Falaises" d'Olivier Adam : L'écume des nuits
Littérature intimiste #452 rss
Le dernier mot de Falaises est « lumineux ». Et c’est peut-être cet adjectif qu’il faut garder pour décrire le cinquième roman, en lice pour le Goncourt 2005, d’Olivier Adam, cet écrivain à part à la sensibilité écorchée.
Une lumière violente, âpre, tout en claire-obscure qui déchire les nuits « noires et profondes comme le monde », parvient à se faufiler à travers l’ombre des falaises qui « se découpent dans le tissus du ciel »… Une lumière, celle de la vie qui continue d’avoir le dessus malgré la tragédie, l’acharnement du destin, le manque et le chagrin. Olivier Adam, 31 ans, retourne sur les lieux de son enfance ravagée par le suicide de sa mère et déroule en flash back cette jeunesse qui a fait l’homme, le père et l’écrivain qu’il est aujourd’hui.
En convoquant tous les thèmes qui n’ont cessé de façonner son œuvre, la perte/disparition d’un proche (« La messe anniversaire », « Je vais bien ne t’en fais pas »), l’adolescence difficile (« On ira voir la mer »), la mère déséquilibrée et fragile (« Sous la pluie »), qu’il transcende ici, il signe un véritable chef d’œuvre…"J’ai 31 ans et ma vie commence. Je n’ai pas d’enfance et désormais n’importe laquelle me conviendra (…) J’ai 31 ans et ma vie commence, perdue dans la nuit maritime."
Un homme peut-il se construire sans fondations, sans passé, sans amour parental et peut-on vraiment cicatriser de nos plaies d’enfance ? Ce sont ces lancinantes et bouleversantes questions que posent Olivier Adam dans « Falaises ». Son narrateur, que l’on pressent double fortement autobiographique de lui-même (sans importance), y est parvenu ou du moins tente d’y croire. Croire que l’on peut tout de même exister et bâtir, sur des ruines, une nouvelle vie en faisant table rase de l’ancienne. Et toujours en filigrane cette foutue lutte pour « rester vivant » alors que le parfum de la mort finit toujours par le rattraper (on pense ainsi au roman d’Arnaud Cathrine, "Les vies de Luka").« Falaises », c’est l’histoire d’un petit garçon de 11 ans à qui on annonce un matin que sa mère s’est précipitée du haut d’une falaise, « crâne et corps fracassés sur le sable noir, les cailloux minuscules, les coquillages et le mica. »
C’est l’histoire du fantôme obsédant d’une mère qu’il n’a jamais vraiment connu et qu’il ne peut reconstituer qu’à partir de fragments ou d’albums photos.
Ses gestes, ses habitudes : sur la terrasse à boire du thé chinois, les rares moments de tendresse où elle caressait sa tête en chantonnant sur un vieux disque de Billie Holiday, ses errances dans le jardin à caresser les feuilles et les écorces, ses fuites jusqu’à son acte de folie désespérée qui la mènera à son suicide violent. C’est l’histoire d’un farouche besoin d’être aimé et rassuré, d’une âme à jamais meurtrie qui persiste quand même à vouloir croire à un bonheur même fugace, un temps heureux avant la chute…
"Et si la vie n’est rien d’autre que ce fil ténu qui nous rattache les uns aux autres, le mien était définitivement déficient, fragile et glissant, comme rongé par le sel."
C’est l’histoire d’une mémoire d’enfant, d’adolescent puis d’adulte hantée.Un enfant qui tente pourtant de vivre avec ou contre. Tente de trouver appui, de combler le vide abyssal.
Le grand frère Antoine sera son seul complice face à un père d’une brutalité sans borne, un père qui voudrait les réduire au silence, à l’immobilisme comme « morts et empaillés ».
Ensemble, ils vont le fuir, chercher des échappatoires en forme d’excès où se noyer pour oublier. Il y a d’abord les « années de meute » où l’alcool et la sexualité précoces dans les buissons leur offrent un premier refuge. Il y a surtout Lorette : « Lorette me suçait dans la poussière et je la prenais contre le ciment, ses cheveux mélangés aux toiles d’araignée. Le temps passait ainsi, on le tuait en le noyant d’alcool, en le saoulant de musiques et de lumières, en le couvrant de sperme et de baisers. » Lorette qui l’abandonnera aussi, succombant à son anorexie…
L’auteur retrace avec fougue cette jeunesse dans une banlieue parisienne faite « d’horizon de ciment, de milliers d’humains agglomérés, de rubans de béton, de voies ferrées, (…) d’immeubles et de forêts au loin, de fenêtres allumées, et derrière chacune d’entre elles, aussi impossible que ce soit à imaginer, des milliers de vie monotone et sans logique. » Et puis vient le départ de son frère qui devient marin et qu’il ne verra plus qu’occasionnellement au cours de « rendez-vous manqués » qui les éloignera à chaque fois un peu plus. Ce sera encore la rencontre de Léa - qui se suicidera également-, lorsqu’il prendra lui aussi son indépendance dans une petite chambre sous les toits de Paris. Olivier Adam nous parle de ces êtres fragiles et désespérés, ceux qui lui ressemblent et qu’il n’a cessé d’attirer tout au long de sa jeune et funeste vie. Ceux qui l’intéressent vraiment au fond parce qu’ils ne jouent pas.
« Que savons-nous de ceux qui nous embrassent alors que nous sommes encore des enfants ? Rien. Nous les embrassons en retour et c’est tout, on les serre du plus fort que l’on peut et ils nous répondent en nous serrant plus fort encore. »
Il les raconte comme personne ces visages et ces vies tourmentés, leur beauté grave et déchirante. Avec une écriture « logée dans son ventre et dans son sang, sous chaque centimètre carré de ma peau. », là où il dit que réside aussi sa mère, et une poésie épurée à la sensorialité sèche, il dépeint avec acuité les paysages, recompose les atmosphères, leurs odeurs, leurs couleurs : du salon où régnait « une odeur de poussière et de vieux bois, de sel et de pierre sèche », « l’air tiède et nauséeux », « l’odeur âcre des matins », « la tristesse nimbée de brume » à « la lande mangée par les mûriers, la mousse et la bruyère » ou encore la mer qui bat « comme un muscle », « le fracas du ressac, des galets chamboulés »…Au coeur de son récit : la mer (mère ?) et la nuit, les sources de tout apaisantes ou menaçantes et lieux de pèlerinage douloureux qui recouvrent en vagues régulières ses pages aux odeurs de fougère, de roche humide ou de réglisse... Des mots emplis d’air et d’embruns, d’herbe trempée, saoulés de vent et de sel.
La sexualité assez intense, à la fois tendre et brutale, occupe aussi une grande place dans ce roman. Elle s’accompagne de portraits féminins (ses amantes) particulièrement gracieux et touchants tel celui de Lorette, « enfant silencieuse et sauvage, à la voix rauque et voilée, aux yeux immuablement brillants comme couverts d’une pellicule d’eau tremblante. (…) Une jeune fille qui dansait en faisant des volutes de ses mains… » Comme si soigner les maux de l’âme passaient par le charnel dans une « valse moite » : « Elle n’a pas lâché ma queue, elle la tenait dans ses mains comme un oiseau. » Peut-être aussi parce que l’amour constitue sans doute la seule voie de cicatrisation possible : « Nos vies sont les mêmes. Nos vies se débattent, crient dans la nuit, hurlent et tremblent de peur. Infiniment nous cherchons un abri. Un lieu où le vent siffle moins fort. Un endroit où aller. Et cet abri est un visage, et ce visage nous suffit. »
Sa forme originale qui entrecoupe ses souvenirs difficiles avec sa vie présente plus sereine (aux côtés de sa compagne Claire et de sa petite fille Chloé) permet de reprendre un peu d’oxygène entre les descentes en apnée du passé. Et marque au fil du récit sa renaissance.
"Ce qui s’efface de nos cerveaux s’efface aussi de nos corps, de notre sang, de notre vie, ne laisse aucune trace, ne creuse aucune empreinte sinon celle d’un vide absolu, vertigineux et froid."
Difficile de garder les yeux secs en lisant ce roman chavirant sur la mémoire et le deuil.Telle une houle violente, son humanité et son hymne à la vie final, nous ébranlent au plus profond. Un livre auquel il faudra revenir souvent, s’abreuver de la force émotionnelle et de la lucidité qu’il contient. Il s’achève sur une fin vertigineuse, d’une beauté tendue et d’une puissance rare où il transcende véritablement ce drame intime en lui donnant une portée universelle.








1. Le mercredi 6 juin 2007 à 18:42, par Gwen
2. Le jeudi 7 juin 2007 à 01:51, par Kebina
3. Le jeudi 7 juin 2007 à 14:39, par Alexandra
4. Le jeudi 7 juin 2007 à 23:21, par Kebina
5. Le samedi 9 juin 2007 à 00:14, par Kebina
6. Le samedi 9 juin 2007 à 11:00, par Gwen
7. Le dimanche 10 juin 2007 à 15:44, par Hoplite
8. Le dimanche 10 juin 2007 à 15:44, par Hoplite
9. Le lundi 11 juin 2007 à 11:07, par Kebina
10. Le mercredi 13 juin 2007 à 11:59, par Alexandra
11. Le jeudi 14 juin 2007 à 11:53, par Kebina
12. Le vendredi 15 juin 2007 à 19:52, par Hoplite
13. Le samedi 30 juin 2007 à 10:56, par Christophe Greuet
14. Le lundi 18 février 2008 à 17:53, par Benjamin F
15. Le lundi 11 août 2008 à 12:19, par eric dubois