vendredi 5 juin 2009
L'attrape-coeurs de J.D Salinger : A quoi tient la magie d'Holden Caulfield ?
Livres classiques modernes - Sélection chroniques livres #222 rss
C'est un petit livre d'à peine 300 pages, publié discrètement en 1951 par un jeune nouvelliste du New-Yorker encore méconnu : un certain J.D Salinger.Frédéric Beigbeder lui clame son admiration et a même tenté de rencontrer le vieil écrivain retiré de la vie publique depuis 1965 (cf : son documentaire « L’attrape-Salinger » ; voir ci-dessous son analyse du roman) tandis que récemment un jeune auteur a tenté d’en écrire la suite après avoir été "guéri" en le lisant. Il hante Mel Gibson dans "Complots" qui voit en lui la seule façon d'apaiser ses angoisses ou inspire Indochine (« Des fleurs pour Salinger »)... Mais quel est le secret de ce mystérieux livre culte, vendu à plus de 60 millions d'exemplaires et qui a ouvert la voie à toute une nouvelle littérature ? Une "grande histoire", un "souffle historique", une "vision du monde", un "engagement politique"... ? Non, « juste » l'histoire d'un gamin…
« Si au moins quelqu’un écoute, c’est déjà pas mal. »
C’est tout d’abord par sa structure narrative originale que le livre interpelle. Entièrement porté par la voix et la gouaille du héros, il se concentre sur son errance pendant trois jours dans New-York. Sur près de 300 pages, on suit ainsi ses tribulations dans les rues et boîtes de nuit de New-York, rythmées par ses (nombreuses) rencontres pour tuer le temps en attendant de rentrer chez lui, une fois la nouvelle de son renvoi digérée par ses parents.On pourrait craindre les longueurs ou la répétition, mais c’est sans compter avec la verve ébouriffante du narrateur. qui fait toute la valeur et le charme du roman.
Quand Holden commence à vous "causer" de la « foutue baraque », de ce « sacré bordel » ou encore de sa « saloperie de copie », on comprend que l’on ne va pas le lâcher jusqu’à découvrir ce qui se cache derrière son franc-parler haut en couleur, les excès aussi cocasses que poignants de ce « fieffé menteur ».
Holden s'emporte, s'excite, s'enthousiasme, se désole, cafarde, se bagarre, a « envie de vomir »…, avec toute la fougue, l’énergie désespérée et le romanesque romantique qui caractérise son jeune âge et plus particulièrement sa personnalité à part… plus sensible, plus fragile que ses pairs.
« Je voyage incognito. Je déteste employer des expressions à la con comme « voyager incognito » Mais quand je suis avec un mec ringard, forcément je lui parle ringard.
Il veut faire le brave mais avoue la phrase d’après qu’il est « trouillard » ou « un dégonflé ». Derrière ses jugements définitifs, ses airs blasés, pitreries et tout son baratin, il dévoile ses faiblesses et ses failles.
Brusquement, il avoue qu’il a le cafard, qu’il se sent seul, et puis évoque Allie, son petit frère mort quand il était encore enfant, son autre grand frère parti se « prostituer » comme scénariste à Hollywood (il n’aura de cesse de diaboliser le cinéma durant le roman, on sent ici plus particulièrement la plume et le mépris de Salinger pour cet univers factice). Et c’est toute cette complexité, la richesse des nuances psychologiques de son caractère qui nous fascinent de la première à la dernière ligne. Cette authenticité, cette justesse qui se dégagent de ce langage faussement naïf, à la fois familier et emprunt de poésie.
On pense beaucoup au Arturo Bandini de Fante en le lisant qui possède le même pouvoir envoûtant de parole et des points communs avec le pittoresque d’Holden. Comme cette scène (aussi drôlatique que touchante) avec la jeune prostituée très taxi driver où Holden n’ose pas passer à l’acte et propose de discuter même si « elle était pas douée pour l’échange de propos ».
"- La vie est un jeu mon garçon. (…)
- (…) Un jeu, mon cul. Drôle de jeu. Si on est du côté où sont les cracks, alors oui, d’accord, je veux bien, c’est un jeu. Mais si on est dans l’autre camp, celui des pauvres types, alors en quoi c’est un jeu ? C’est plus rien. Y’a plus de jeu."
A ce titre, les conversations et confrontations des premières pages, avec ses camarades de chambrée dans l’internat de son collège sont particulièrement truculentes. Il nous restitue sur un ton ultra-vivant toute la rivalité et la fébrilité qui animent les jeunes garçons de cet âge, entre complexes, mauvaise foi et petites manipulations.
Stradlater, le bellâtre (qui rappelle le personnage stupide de Sean Bateman) qui demande à Holden de faire ses dissert’s - « Tout en disant ça il baillait comme un four »-, la seule matière où il est bon. « Stradlater (…) il voulait qu’on se figure qu’il était nul en dissert’ pour la seule et unique raison qu’il mettait pas les virgules au bon endroit. » On ne peut aussi s’empêcher de rire en lisant les sarcasmes d’Holden avec l’infortuné « môme Ackley » puant des pieds et passant son temps à triturer ses boutons…: « T’es un foutu prince (…), un gars cultivé et raffiné. », « T’es un chef môme Ackley. »
Y’a pas au monde une seule boîte de nuit où on puisse rester assis pendant des heures sans une goutte d’alcool pour se biturer. A moins d’être avec une fille qui vous tape vraiment dans l’œil. »
Mais Holden est aussi un grand romantique, incapable de résister aux charmes des filles ou même de ses aînées. « Voilà l'ennui avec les filles. Chaque fois qu'elles font quelque chose de bien, même si elles n'ont pas beaucoup d'allure, ou même si elles sont stupides, vous tombez à moitié amoureux d'elles, et alors, vous ne savez jamais où diable vous en êtes. Les filles. Jésus-Christ. Elles sont capables de vous rendre cinglé. Vrai, elles y arrivent. » Ce qui donne lieu à quelques scènes d’anthologie comme celle où il fait le joli-cœur auprès de deux bonnes-sœurs ou encore de la mère d’un de ses camarades. Il a une façon unique et inattendue de les dépeindre, attentif au moindre petit détail : « Elle avait une voix agréable. Ou plus précisément comme une agréable voix de téléphone. Elle aurait dû transporter un téléphone avec elle. »Malheureusement il a encore bien du mal à les comprendre… « On sait jamais si les filles elles veulent vraiment qu’on arrête ou si elles ont juste une frousse terrible, ou si elles vous disent pour que, si vous continuez, ce soit votre faute et pas la leur. En tout cas, moi j’arrête. »
Mais celle qui a toutes ses faveurs, reste sa petite sœur Phoebé qu’il chérit. On est ému par leur complicité quand ils dansent dans sa chambre en cachette ou encore leur longue promenade dans Central Park.
« Y aura pas d'endroits merveilleux où aller quand j'aurai fini mes études. »
Holden, un idéaliste qui refuse le monde des adultesPersonnage sur la brèche, Holden Caulfield oscille en permanence entre joie enfantine démesurée et gravité. Un caractère qui a suscité bien des analyses et interprétations.
L’attrape-cœurs est ainsi considéré tour à tour comme une « odyssée » existentialiste ou plus simplement un parcours initiatique où le héros se cherche des raisons de vivre et tente d’envisager son avenir. La scène où il s’emballe avec sa jeune amie Sally et où il lui propose de fuir avec lui dans le Massachussetts pour travailler dans un ranch en constitue le point d’orgue. Elle démontre la folie vers laquelle il penche, incapable de se résigner à la réalité qui l’entoure, à une trajectoire toute tracée, aux codes étriqués d’une société gouvernée par le fric, corrompue ou perverse (comme la scène de la fin avec son professeur qui le « tripote »).
Car Holden est une sorte de Peter-Pan qui refuse de grandir, comme cela transparaît à travers son attachement très fort à sa petite sœur mais aussi aux enfants qu’il croise sur son chemin.
Il se sent de leur côté et ne manque pas de nourrir une forte nostalgie pour sa propre enfance. Il a conservé cet idéalisme absolu et cette innocence pure propres aux moins de 10 ans. Le titre* du roman le symbolise d’ailleurs.
La triste beauté d’Holden : Vers la folie…
La joyeuse escapade de l’adolescent apparaît alors sous un autre jour.
Ce qu’Holden nous raconte, c’est finalement sa descente aux enfers, sa « chute » comme le prédit son professeur à la fin. Car c’est a priori depuis l’hôpital psychiatrique où il a été enfermé que le jeune-homme nous raconte son ultime moment de liberté.
Plusieurs indices l’indiquent en début ("Je veux juste vous raconter ce truc dingue qui m'est arrivé l'année dernière vers la Noël avant que je sois pas mal esquinté et obligé de venir ici pour me retaper.") et en fin de roman ("Je pourrais vous raconter [...] comment je suis tombé malade et [...] quand je serai sorti d'ici. Y a un tas de gens comme ce type, le psychanalyste qu'ils ont ici, ils arrêtent pas de me demander si je vais m'appliquer en classe...." Certains lecteurs ont ainsi pu voir ce livre comme un livre sur l’autodestruction où plane constamment le spectre de la mort (outre son frère Allie décédé, on remarque également cette scène où Holden s'imagine avec "une balle dans le ventre").
Ce qui est passionnant dans ce roman c’est justement cette dualité et cette ambigüité du personnage. Salinger parvient à jouer, avec une rare virtuosité et subtilité sur les deux registres burlesque et tragique, passant avec une fluidité déconcertante de la plus extrême légèreté à la plus grande noirceur. Il capte avec fraîcheur et justesse toute la jeunesse exubérante de son héros dans cette délicate et déchirante transition vers l’âge adulte.
* A propos du titre "The catcher in the rye" traduit en VF par "L'attrape-coeurs" :
The Catcher in the rye est le titre américain de ce livre mais il sera traduit en français l’attrape cœur par référence à l’accroche cœur de Boris Vian publié quelques années auparavant. L'explication du titre est donnée dans ce chapitre, lorsque Holden et Phoebé parlent du poème de Robert Burns Comin' Through the Rye. Il s'imagine dans un champ de seigle avec des milliers de petits "mômes", il est au bord d'une falaise et doit seulement les empêcher de tomber, s'ils ne regardent pas où ils vont, s'ils s'approchent trop près du bord. Il serait "l'attrape-cœurs" ("the catcher in the rye"). On peut comprendre ce passage comme étant la plus grande envie de Holden: empêcher les enfants de grandir, de tomber de la falaise.
Ce qu’en dit Frédéric Beigbeder :
"L'auteur de L'attrape-cœurs est mon écrivain préféré, il a 88 ans et j'en ai marre qu'il soit mon contraire absolu. Quand il avait mon âge, Salinger était une star qui draguait les filles, dînait au Stork Club, jouait au poker, fréquentait les journalistes, et se saoûlait au Chumley's avec des écrivains et des éditeurs. Et puis, un beau jour, il a complètement disparu. C'était le 19 juin 1965, après la publication de sa nouvelle Hapworth 16, 1924 dans le New Yorker. Trois mois après, je naissais: cela ne peut pas être un hasard. Son célèbre héros Holden Caulfield, l'éternel adolescent fugueur, a changé ma vie: un garçon qui s'enfuit de son école, ment sur son âge pour entrer dans des bars, harcèle une pute, prend des taxis qui puent le vomi, se demande où vont les canards de Central Park en hiver, dit «nom de Dieu» tout le temps avant de tomber amoureux d'une bonne sœur ne pouvait que devenir mon meilleur copain. (…)
Selon moi, Salinger a écrit une Odyssée de la même importance que celles de Joyce ou Homère, à une différence près (qui rend son «bildungsroman» bien supérieur à mes yeux): son chef-d'œuvre est beaucoup plus court. En Amérique, The Catcher in the Rye est un peu l'équivalent de L'étranger de Camus, publié dix ans plus tôt (si Albert Camus n'avait pas eu d'accident de voiture en 1960, il aurait aujourd'hui à peu près le même âge que Salinger - à peine six ans de plus)." (source : Lire)







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