vendredi 20 novembre 2009
Le malaise pédophile et la littérature (autour de Gabriel Matzneff, Marie Darrieussecq, Garcia Marquez...)
Humeurs et autres curiosités littéraires #1516 rss
Le 2 octobre dernier, l’émission « Vous aurez le dernier mot » animée par Franz-Olivier Giesbert recevait l’écrivain Gabriel Matzneff boycotté depuis des années par les plateaux TV, et dans une moindre mesure par la presse écrite. J'ai découvert cet écrivain il y a quelques années par l'intermédiaire de quelques voix, celles de Frédéric Beigbeder ou encore Nicolas Rey qui l'ont toujours défendu, avec un certain enthousiasme je dois bien l'avouer. Sa pensée vivifiante et iconoclaste (fortement nourrie des philosophes antiques, de Schopenhauer ou encore de Nietzsche en passant par Dumas ou Dostoïevski....) servie par une plume sensible et poétique, un certain humour, m'a beaucoup touchée, secouée même. Je le compte parmi les auteurs qui m'ont vraiment fait avancer. Etrangement, bien que n'ayant a priori rien de commun avec lui -hormis une origine russe dans laquelle je n'ai en revanche jamais baigné-, je me reconnais ou j'adhère souvent à ses idées, son approche de la vie, du monde professionnel, ses analyses sur la religion, l'humain ou la société. Je rejette en revanche irrémédiablement sa part obscure : son penchant, son obsession même pour la jeunesse, l'extrême jeunesse. Je suis régulièrement choquée, dégoutée lorsque je lis les passages qu'il consacre à cette "passion" dans tous ses ouvrages, journaux, romans ou essais. Et ce malgré l'admiration que je peux lui porter par ailleurs.

Ce qui m'est intolérable dans le discours de Gabriel Matzneff, c'est tout d'abord cet amalgame et cette ambiguïté qu'il entretient entre les termes "gosses", "petits garçons" et "adolescent(e)s", ce n'est quand même pas la même chose. D'autre part il y a sa définition plus que contestable de la notion de "libre consentement", de "réciprocité" avec ses très jeunes amant(e)s, en particulier lorsqu'il s'agit de gamin(e)s démuni(e)s dans les pays défavorisés. Dans son œuvre, il élude souvent la question monétaire de ses rapports, mais quelques indices fusent parfois et l'on comprend de toute façon fort bien, à moins d'être d'une mauvaise foi abjecte, l'exploitation qui les sous-tend.
Enfin, son talent d'écrivain et d'orateur qui lui permet d'esthétiser et de défendre l'indéfendable (en se réfugiant notamment derrière une argumentation régressioniste détestable basée sur les pratiques de la Rome antique), en entretenant une certaine hypocrisie, en jouant sur les mots (notamment sur la notion "d'amour" très équivoque) et se plaçant en victime "des dévots et autres moralisateurs de la vertu".
A son éloge de l'amour entre "gosses" et adultes, fait face paradoxalement son propre dégout qu'il évoque notamment dans "Cette camisole de flammes", son journal de jeune-homme, des hommes d'âge mûr. Ne s'est-il jamais demandé si les très jeunes qu'il draguait ne l'éprouvait pas également ?
Pour autant, je crois qu'il est très important que notre société permette que de telles idées soient exprimées, par le biais de la littérature, qu'il s'agisse de fiction ou non, d'émissions de débat... Car ces idées, ces pulsions, ces actes existent et ce n'est pas en les censurant qu'ils seront combattus mais uniquement en les expliquant, critiquant, contredisant, en les mettant en échec.
Dans une interview donnée aux Inrocks, Marie Darrieussecq avait à ce titre une réflexion intéressante en prenant pour exemple l'affaire de l'expo de Bill Henson attaquée en justice : "Les juges et une partie du public confondent imaginaire, fantasme, passage à l'acte. Ca c'est vraiment contemporain. On n'a plus le droit d'avoir des colères, des imaginaires. L'artiste a vu son exposition envahie par la police à cause de photos de pré-adolescentes nues, c'est hallucinant. La galerie a été fermée. Je pense qu'on a le droit de regarder des photos d'enfants nus et y compris de se branler devant. Cela ne regarde que l'imaginaire privé des gens. Je ne fais pas l'apologie du viol des enfants. Mais je pose la question: peut-on encore écrire des romans où il se passe des choses illégales ? Je crois que la peur de ses fantasmes, pulsions est de plus en plus répandue. Alors qu'on sait très bien les contrôler. On essaie de faire croire aux gens qu'il faut avoir peur des autres, et aussi de soi-même: "Restez à la maison, dehors c'est dangereux...".
Cette dérive s'est encore illustrée à l'encontre de l'écrivain nobélisé Gabriel Garcia Marquez accusé, par une ONG, de faire l'apologie de la prostitution infantile, à l'occasion de l'adaptation à l'écran en cours de son roman "Mémoires de mes putains tristes".
Ce roman met notamment en scène un vieillard de 90 ans qui décide de s'offrir une vierge de 14 ans pour son anniversaire. Ce qui rendrait l'écrivain coupable « d'un délit d'apologie d'un délit ». Terez Ulloa, directrice de la Coalition régionale contre le Trafic de Femmes et de Fillettes en Amérique latine et aux Caraïbes, lui reproche de « banaliser le phénomène et de placer en situation de risque tous les enfants, filles ou garçons pauvres d'Amérique latine et des Caraïbes », et cherche ainsi à empêcher le tournage, initialement prévu entre octobre et novembre.
Ces amalgames de plus en plus fréquents ne doivent pas nous faire oublier que la condamnation des actes de l'homme est bien distincte de la condamnation d'une œuvre (y compris dans le cas autobiographique).
Je me répète mais on ne peut pas juger avec les mêmes critères l'un et l'autre.
C'est ainsi que je suis reconnaissante à Matzneff d'avoir osé publier son essai "Les moins de seize ans" car il m'a permis de mieux comprendre ce qui se passe dans la tête d'un pédophile ou "pédéraste" comme il se qualifie (au sens latin, "celui qui aime les enfants" selon sa traduction et interprétation). Je ne sais pas s'il est représentatif mais dans son cas on se rend compte qu'il considère tout cela comme très naturel et n'a absolument pas conscience de faire quelque chose de grave envers autrui. Et je crois que sur ce point il est de bonne foi, la preuve il n'a jamais cherché à se cacher de ses attirances -jusqu'à les consigner noir sur blanc- et a toujours crié à la persécution. Il pense sincèrement "faire du bien" quels que soient les arguments qu'on peut lui opposer (voir vidéo Apostrophe ci-dessous).
Pour finir, il est un peu triste que l'on ne parle de (et que l'on ne "ressorte") Matzneff uniquement que pour cet aspect de son œuvre, et je le déplore aussi à mon encontre avec ce billet, alors qu'elle est tellement riche d'autres sujets (voir liens ci-dessous). [Alexandra pour Café livres/L'Express.fr]
A lire aussi :
"Ivre du vin perdu" par Gabriel Matzneff : Pladoyer pour le souvenir amoureux
"De la rupture" de Gabriel Matzneff, Hommage à la "rupture féconde"
"Cette camisole de flammes" de Gabriel Matzneff : journal d'un jeune-homme rebelle [1953-62]
L'esprit Matzneff et les jeunes auteurs
Ci-dessous l'émission d'Apostrophe de 1975. J'ai eu vraiment du mal à aller au bout. Très dur cette désinvolture comme s'il s'agissait d'une blague anodine...






1. Le mercredi 14 octobre 2009 à 09:58, par Philippe
2. Le mercredi 14 octobre 2009 à 13:39, par Alexandra
3. Le mercredi 14 octobre 2009 à 19:48, par Dahlia
4. Le mercredi 14 octobre 2009 à 22:14, par bruno
5. Le jeudi 15 octobre 2009 à 08:32, par Dahlia
6. Le jeudi 15 octobre 2009 à 12:25, par AK
7. Le jeudi 15 octobre 2009 à 12:55, par Alexandra
8. Le jeudi 15 octobre 2009 à 14:31, par laruence.biava
9. Le jeudi 15 octobre 2009 à 15:45, par Ak
10. Le vendredi 16 octobre 2009 à 14:13, par yann frat
11. Le vendredi 16 octobre 2009 à 14:50, par Alexandra
12. Le mardi 20 octobre 2009 à 11:44, par Ak
13. Le vendredi 20 novembre 2009 à 13:42, par Alexandra
14. Le vendredi 20 novembre 2009 à 15:45, par laurence.biava
15. Le vendredi 20 novembre 2009 à 17:19, par AK
16. Le vendredi 20 novembre 2009 à 18:02, par AK
17. Le vendredi 20 novembre 2009 à 19:10, par Laurence.biava
18. Le vendredi 20 novembre 2009 à 19:39, par AK
19. Le vendredi 20 novembre 2009 à 21:56, par l'orphelinat de Pattaya
20. Le samedi 21 novembre 2009 à 01:13, par AK
21. Le samedi 21 novembre 2009 à 10:21, par frocks
22. Le samedi 21 novembre 2009 à 12:28, par Alexandra
23. Le samedi 21 novembre 2009 à 12:38, par folantin
24. Le samedi 21 novembre 2009 à 14:13, par Dahlia
25. Le samedi 21 novembre 2009 à 18:04, par Interprétation
26. Le mardi 24 novembre 2009 à 12:36, par Alexandra
27. Le mardi 24 novembre 2009 à 14:12, par Ak