lundi 30 novembre 2009
"La route" de Cormac McCarthy, « Marchant sur le monde mort comme des rats tournant sur une roue »
Anticipation, polémique et satire sociale #1409 rss

« Marchant sur le monde mort comme des rats tournant sur une roue »
Si le titre du roman fait écho au livre de Jack Kerouac, On the Road (Sur la route), on est pourtant loin ici des joyeuses et hallucinées tribulations de la jeunesse Beat Generation.Ici, en ce lieu indéterminé (où l’on croise canette de coca et drugstore pour l’identification américaine malgré tout…), ce point sur une route quelque part à la surface de la terre, un homme et un enfant -son fils- marchent.
Ils avancent vers une hypothétique accalmie située au Sud (et non pas vers l’Ouest, habituelle destination de l’eldorado, on interprétera ici comme l’on voudra cette direction motivée par la recherche de chaleur à défaut de bonheur…). C’est leur périple, dans la tradition littéraire des odyssées, que nous raconte McCarthy. Au fil de leur longue et pénible progression, on découvre un monde dévasté, calciné et dépeuplé, en proie à la barbarie sauvage (des hordes de pillards au cannibalisme…). Un monde post-apocalyptique, retourné au primitivisme, dans lequel les personnages luttent âprement pour leur survie quotidienne.
On suit leurs gestes de première nécessité : établir un bivouac de fortune dans les bois ou abris d’une nuit, se protéger du vent, de la pluie sous une bâche ou de vieilles couvertures empuanties, trouver de la nourriture et surtout ranimer chaque fois le feu. Feu qui devient au fil des pages, la métaphore, peut-être pas très subtile…, de leur force intérieure.
A tout instant le danger les guette, la peur d’être traqués, dépouillés ou tués…
On a beaucoup salué le style McCarthy, ces phrases si particulières à la sobriété sèche et clinique, en même temps riche de détails et de précisions. Une économie de moyens qui rappelle un peu celle de Camus dans "L'étranger" (voir les autres références* ci-dessous). Une sorte de lyrisme technique. Le rythme, la scansion de ses mots faits de phrases et d’adjectifs qu’il empile, suivie d’une ou deux phrases nominales qui vient renforcer encore l’effet obtenu par contraste.
Sa virtuosité à dépeindre ce monde chaotique et hostile, en restituant ses (non-)couleurs, textures, odeurs… Il est vrai qu’il parvient à véritablement faire pénétrer sous notre peau le froid, la pluie, l’obscurité, « (…) les nuits longues et sombres et froides. Froides à faire éclater les pierres. A vous ôter la vie. », « Sur la neige grise un fin brouillard sanguinolent », à nous faire ressentir la fatigue, la peur, l’insécurité permanente, à nous faire inspirer cet air glacial chargé de cendres, « l’aube grumeleuse émergeait des bois dénudés » « l’aube charbonneuse », « Les arbres dépouillés et noircis » , à nous faire véritablement grelotter ou oppresser dans ce monde gris irrespirable et quasiment privé de lumière, la pire des condamnations de la vie. « Un noir à se crever le tympan » « un noir sans profondeur ni dimension », », « le monde froid et opaque »
C’est essentiellement à son esthétique de la désolation aussi fascinante qu’éprouvante que tient la réussite de ce livre.
Les dialogues réduits à leur plus simple expression retiennent aussi l’attention et revêtent ainsi une certaine puissance. Les réminiscences et rêves qui entrecoupent le récit apportent les échappatoires nécessaires tant au héros (hanté par les visages aimés d’hier à commencer par sa femme) qu’au lecteur ! Ils viennent en effet relancer la narration qui a tendance à virer à la litanie monotone. Ce sont aussi les (mauvaises) rencontres et découvertes qui viennent apporter un peu d’action et de suspense, comme celle de la découverte de la maison et de ses « habitants » en sous-sol qui pétrifient et vient relancer quelque peu l’intérêt qui commençait à s’endormir.
Il y a encore cette confrontation marquante avec le voleur, pauvre vagabond voué à une mort imminente. Malheureusement ces rencontres choc deviennent aussi un peu répétitive donc artificielles, quand elles ne tournent pas au western de seconde zone.
On appréciera néanmoins que la quête alimentaire ou de cachettes prenne un tour épique, rappelant le film "Le pianiste" de Polanski (adapté du livre de Wadyslaw Szpilman) où le héros échappé du ghetto juif erre (et se terre) dans la ville de Varsovie dévastée (beaucoup d’autres références dont Primo Lévy notamment, ont été citées au sujet du roman, voir ci-dessous*). Ou encore l’exploration de train, de ville, de bateau fantômes…
McCarthy a aussi eu l’intelligence de ne pas entrer dans les détails de la barbarie qui règne, en la faisant juste apparaître comme des visions de cauchemar, « Les hurlements des gens mis à mort. En plein jour les morts empalés sur des pics au bord de la route. Qu’avaient-ils fait ? L’idée lui vint qu’il se pourrait même dans l’histoire du monde qu’il y ait plus de châtiments que de crimes mais il n’en tirait guère de réconfort. » Même flou gardé quant aux origines de cette apocalypse et violence, ce qui aura pu gêner certains lecteurs s’attendant à une explication plus fournie mais qui s’avère ainsi plus forte et surtout plus crédible (et évite le côté trop moralisateur). Même si certains détails comme l’âge de l’enfant ne sont pas toujours très cohérents au regard de la durée depuis laquelle le monde est censé être plongé dans cet état et les souvenirs qu’il n’aurait pas du monde d’avant tandis qu’il se souvient des devoirs qu’il faisait pourtant dans son ancienne maison…

Le plus intéressant reste sa réflexion sur la civilisation : comment le chaos détruit en peu de temps des siècles d’évolution pour un retour assez fulgurant à l’animalité et au primitivisme. Il nous montre avec justesse que la frontière est ténue entre les deux.
Un raisonnement qui se tient lorsqu’on voit ce qui s’est passé pendant les grandes guerres (un récent documentaire diffusé sur France 2 sur la 2e guerre mondiale était d'ailleurs intitulé "Apocalypse").
Dans ce cadre, il amorce (on regrette que cela ne soit pas plus approfondi) aussi une analyse sur le verbe et les histoires qui sont la base de l’humanité. Lors d’un rêve du héros sur sa femme, il écrit ainsi : « (…) et elle mourait seule quelque part dans l’obscurité et il n’y a pas d’autre rêve ni d’autre monde au réveil et il n’y a pas d’autre histoire à raconter. »
S’il n’y a plus d’histoire à raconter alors c’est l’extinction humaine. Il évoque aussi une bibliothèque carbonisée ou encore la nécessité de rites que les hommes s'inventent pour vivre : « Quand tu n’as rien d’autre construis des cérémonies à partir de rien et anime-les de ton souffle »
Certains critiques auront ainsi pu voir en ce roman une parabole sur la fin de l’homme mais aussi la promesse d’une nouvelle humanité, la reconstruction d’un monde meilleur… au bout de la route (le fantasme de l’apocalypse étant finalement essentiellement nourri par cette perspective de « nouveau monde », bâti sur les ruines de l'ancien).
La question au cœur du livre demeure : Que reste-t-il quand il ne reste rien ? Et son corollaire : A quoi bon continuer d’avancer, à s’accrocher à la vie sans espoir… « (…) il ne pouvait pas ranimer dans le cœur de l’enfant ce qui était en cendre dans son propre cœur »
Et surtout sans Dieu (« Il n’y a pas de Dieu et nous sommes ses prophètes », « les minces arbres noirs se consumant sur les pentes pareils à des bosquets de cierges païens ») ?
La menace et la tentation de la mort du suicide hantent ses pages :
« - Vous souhaitez mourir ?
- Non. Mais je pourrais souhaiter être mort. Quand on est en vie, on a toujours ça devant soi. »
Mais encore ici la dimension philosophique ou métaphysique restent très réduites voire simplistes. Avec en guise de conclusion un assez décevant « message d’espoir » qui sonne plutôt faux. Le pire étant atteint avec la morale manichéenne très hollywoodienne (et chrétienne) du bien et du mal (à coup de « gentils » et de « méchants », même s’il tend à le nuancer comme dans la scène avec le voleur) qui domine tout du long. On pourra aussi regretter certains passages qui sombrent dans le misérabilisme et le pathos renforcés par les aspects archétypaux du père (dans le genre "hard-boiled") et du fils (l’enfant dans toute sa naïveté et pureté innocente) à la Clint Eastwood (Un monde parfait).
Dans cette dystopie qualifiée de « fiction post-apocalyptique », c’est finalement l’exercice de style (description de paysages et de villes dévastés, de sensations de froid, de peur, de souffrance…) qui prime et cela peut frustrer...
A lire aussi :
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* Hemingway, Beckett, Tennessee, Faulkner, Shakespeare, Steinbeck, TS Eliot, Bernanos, ou encore Céline, Barjavel (Ravage) et Dantec côté français... : les comparaisons et références pleuvent à propos de « La route » tant sur le thème de l'apocalypse que de l'absurdité existentielle ou encore de son style littéraire. Petit florilège des citations côté blogs et presse :
(Dans cet article ci-dessus : rapprochements avec "Le pianiste" de Polanski, Clint Eastwood et "L'étranger" de Camus)
Cela commence dés la 4e de couverture où l'on cite Télérama qui écrivait dans sa critique : "Héritier de la Bible et de Shakespeare, de Hawtorne et de Faulkner, lyrique et visionnaire, sensible à la beauté du monde, McCarthy est hanté par la violence des hommes et la question du Mal".
Le blogueur Stalker analyse : "Bien sûr, La route de Cormac McCarthy évoque l'écriture dépouillée (non pas pauvre) du premier Hemingway, celle du dernier Beckett, toute remplie de silences, ces derniers semblant parfois occuper plus de place que le texte lui-même, les souvenirs des plus noires tragédies de Shakespeare (mais aussi le génial foisonnement de sa langue (...)), les images au symbolisme démoniaque que Conrad dispersa, comme autant d'énigmes insondables, le long du fleuve lentement remonté par Marlow, l'errance des personnages des Raisins de la colère de Steinbeck, la certitude que la barbarie ne peut être vaincue par le progrès comme l'évoque Sa Majesté des mouches de Golding, la fragilité extrême du voile qui, justement, nous sépare de cette barbarie, enfouie sous un vernis de bons sentiments et de technologie".
Il évoque encore Maurice G. Dantec en estimant que contrairement à lui McCarthy "se moque de décrire les combats épiques et sanguinaires livrés par les ennemis de l'Église aux derniers représentants de l'Ordre". Parmi leurs points commun, il cite : "la dégénérescence du langage, décrite par le menu dans le roman de Dantec et, à mon sens, d'une façon bien trop bio-mécanique et finalement peu convaincante. Ensuite le similaire obscurcissement de l'atmosphère charriant une poussière étouffante."
Plus amer, un lecteur regrette sur CritiquesLibres : "Ce dithyrambe aurait pu nous faire espérer un nouveau Primo Levi ou Malaparte: ce n'est même pas Ray Bradbury."
Tandis qu'un autre souligne : "Une superbe écriture et son style unique et si particulier : ponctuation quasi inexistante, absence de virgules (ce n’est pas sans rappeler l’écriture «nouveau roman» d’un Claude SIMON), phrases sans verbes, «et» qui reviennent sans cesse, brièveté et étrangeté des dialogues entre les personnages, (ce n’est pas sans rappeler l’écriture d’un Eugène IONESCO), absence de noms, description minimaliste (parfois disparition) des personnages (ce n’est pas sans rappeler l’écriture d’un Haruki MURAKAMI)"
Sur les Carnets de Sel, Essel remarque : "Le thème a déjà été maintes fois exploité, ne serait-ce que le roman Je suis une légende de Richard Matheson, dont l'adaptation (très libre) cinématographique a fait récemment l'actualité."
Pour Bartleby, "Une écriture froide, décharnée et précise est nécessaire pour décrire un monde en voie de déshumanisation. McCarthy s’inscrit ainsi dans le sillage de Beckett et de Thomas Bernhard."
Dans le magazine Transfuge, on écrit que ce "monde désespérant qui n'est pas sans faire songer à l'atmosphère des livres de Kafka ou aux figures évanouissantes de Giacometti et dont le génie tourmenté de Cormac McCarthy parvient à nous persuader qu'il pourrait être aussi l'image et le destin du nôtre."
Et enfin sur Rue89, Hubert Artus "pense beaucoup à » Duel » , le premier téléfilm de Spielberg (1975), à cette course à la mort entre la voiture et le titanesque camion" Et ajoute : "(...) on se dit que » Wish you were here » , l'album de Pink Floyd sortit la même année que » Duel » -l'album de » Welcome to the Machine » et de » Shine on you Crazy Diamond » , l'hommage à Syd Barrett- a trouvé son histoire."







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