"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)

mercredi 22 février 2006

Génération X de Douglas Coupland : le manifeste idéaliste anti-yuppie

Génération X fait partie de ces petites bibles, de ces guides de survie qui vous donnent soudain l'impression d'y voir clair. Ces livres qui renversent les perspectives et soulèvent le voile poussièreux du prêt-à-penser. Publié en 1989 par Douglas Coupland alors jeune auteur canadien pour la presse, le roman, initialement un feuilleton dans le Vancouver Magazine strictement alimentaire, n'a rien perdu de son actualité. La génération Y ou Z s'y retrouvera. Et c'est même un pur bonheur de le relire régulièrement et de s'émerveiller de l'avant-gardisme de l'auteur, de sa lucidité et de son humour à la fois cynique et tendre.


Difficile de chroniquer ce livre dont on aurait envie de citer chaque phrase ou chaque tête de chapitre...
Pour résumer, il dresse le portrait de trois enfants de la révolution post-soixante huitarde, "nés après la bataille", après l'âge d'or...
Une génération coincée entre les modèles de réussite matérielle exhibée par les baby-boomers (leurs parents) et l'envie de se réaliser vraiment.

Dag, Claire et Andy en sont les trois (anti-)héros, trentenaires, à la recherche de nouveaux repères et bien décidés à ne pas "collaborer" ou "à jouer le jeu".
Retirés dans des bungalows rudimentaires à Palm Springs ("petite ville où des vieux essaient de se racheter une jeunesse et quelques barreaux à l'échelle sociale"), ils ont tous fui leur destinée toute tracée de parfait yuppie de publicitaire ou de courtier... "Nos systèmes centraux avaient disjoncté, brouillé par l'odeur des photocopies, du correcteur, le parfum des titres de bourse et le stress sans fin des boulots absurdes faits à contre-coeur et sans gloire."

Vivotant de petits jobs ou "macjobs"* comme ils les surnomment (vendeuse, barman...), ils déroulent leurs journées paresseuses autour des piscines de leur quartier, de pique-nique dans le désert, de soirées où ils réinventent le monde et maudissent le bourrage de crâne social. Cultivant leur successphobie ("peur que le succès ne fasse oublier les désirs personnels et donc rende incapable d'assouvir ses rêves d'enfance"), ils interrogent leurs anciens collègues : "En quoi méritons-nous nos crèmes glacées, nos chaussures de jogging et nos costumes italiens pure laine ?". Des collègues qui n'auront jamais "les trips de vivre la liberté absolue", "effrayés par l'absence de règles".

Leur programme pour les décennies à venir ? Rien...et surtout pas de plan de carrière ou de crédit immobilier ! Chapitre après chapitre (aux titres en forme de credo : "Je ne suis pas un coeur de cible", "Quitte ton boulot", "Mort à 30, enterré à 70", "Acheter n'est pas créer"...), Coupland démonte, dans un style vif et hilarant, la mécanique hypocrite du système et les mesquineries des bureaux. Outre l'originalité du propos, la forme du livre est elle aussi innovante puisqu'elle reprend, dans les marges, les illustrations pop d'origine signées Paul Leroche, accompagnées de notes parodiant les études sociologiques ou d'aphorismes subliminaux. Notre préférée : La "substituion de statut" qui consiste à "se servir d'un objet à profil intellectuel ou mode pour faire contrepoids à un objet qui ne vaut que du fric : "Brian, tu as laissé ton exemplaire de Camus dans la BMW de ton frère."

Un roman culte, fondateur, à lire et relire, qui préfigure le succès de romans des années 90 tels que Fight Club de Chuck Palahniuk et sa devise "Les objets que nous possèdons finissent par nous posséder" et même "American Psycho" de Brett Easton Ellis.

Un roman qui encore une fois conserve toute sa pertinence aujourd'hui, à l'heure où les consultants en stratégie s'exilent en campagne profonde pour devenir boulanger, ouvrir un gîte au vert ou encore les avocats qui deviennent écrivains...
Le "modèle" aurait-il fait son temps ?

*Mcjob : "boulot à petit salaire, petit prestige, petite dignité, petit profit et sans aucun avenir dans la branche des services."

Commentaires

1. Le jeudi 23 février 2006, 12:31 par victor

les illuces sont excellentes !!!

2. Le jeudi 23 février 2006, 14:54 par Vlad

c'est bien de ressortir les vieilleries mais pourquoi ne pas parler de son dernier hey Nostradamus ?
www.fluctuat.net/2804-Hey...

3. Le vendredi 24 février 2006, 10:28 par Buzz littéraire

Merci de ce lien très intéressant. En fait, nous avons choisi de ne pas forcément suivre l'actualité et de traiter des livres culte sur certains thémes comme des nouveautés. Mais n'hésitez pas à nous faire partager votre avis sur le dernier Coupland !

4. Le dimanche 26 février 2006, 16:51 par tim2006

je me suis toujours demandé si ce livre était un éloge du nihilisme ou de l'insouciance... to be or not to be...

5. Le lundi 27 février 2006, 19:19 par Buzz littéraire

Mmmh... un peu de philosophie ne fait pas de mal en cette fin de journée mais ce livre semble plus être un constat sur les doutes d'une jeunesse en recherche d'une "3e voie".

6. Le dimanche 5 mars 2006, 11:01 par Jean-Philippe

oui et avant Coupland ou Palahniuk, il y avait Gide qui disait "Tout ce que tu ne sais pas donner te possède."
(Les nouvelles nourritures)
A méditer ;-)

7. Le vendredi 24 mars 2006, 12:06 par Lips

Fluctuat avait d'ailleurs posé la question à coupland au sujet de ce premier livre et de son dernier, Nostradamus. Question intéressante mais réponse sibylline :

"Si nous devions comparer votre premier roman, Génération X et Hey, Nostradamus !, pourrions-nous dire que "Gen X" illustrait le point de vue optimiste d’un jeune auteur encore naïf et Hey, Nostradamus !, symboliserait plutôt la fin de l’innocence ?

Réponse : J’étais certainement naïf quand j’écrivais Génération X. Je suis devenue un peu plus méfiant envers l’humanité. Cependant, je reviens sur ces acquis aujourd’hui. J’ai perdu un peu de confiance mais j’en ai aussi gagné."

8. Le jeudi 10 août 2006, 21:11 par Anne-Claire

Vivre complètement marginalisée quand on a fait des études et qu'on aspire à une certaine réussite paraît assez utopique voire naif en effet. C'est le mythe du bon sauvage version XXIe siècle.
Il est vrai que l'on subit souvent un certain conditionnement souvent depuis son âge pour construire une carrière, une famille censé représenté le modèle social idéal..
Diifile donc de tout abandonner, sans compter les regards réprobateurs de son entourage à assumer en conséquence !!

9. Le mardi 15 mai 2007, 21:53 par Jo

J'adore le terme de "McJob"!

10. Le lundi 13 août 2007, 19:49 par mindart

Fan de Bret easton ellis, et ayant apparemment la même philosophie que l'auteur, c'est un livre qu'il faut mettre dans sa bibliothèque, ou encore mieux, le prendre dans son sac de voyage!

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