"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

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« Baise moi » de Virginie Despentes : Sexe, flingues et girl power…

C’est en 1993 que « Baise moi » de Virginie Despentes a déboulé dans le paysage plutôt bourgeois de la littérature française. On a tout entendu au sujet de ce premier opus « choc » : trash, sordide, malsain, cru, ultra-violent, porno, outrancier, amoral, dérangeant… Ecrit d’une traite (en 3 semaines), dans un moment de haine totale, il impose une voix puissante et authentique, sans volonté esthétisante, bien loin de Saint Germain des prés… Refusé par sept éditeurs, seule la maison d’édition Florent Massot l’acceptera. Le manuscrit est un succès d’édition et se vend à 50 000 exemplaires avant d’être traduit en dix langues. Titre méchamment provocateur, langue décomplexée, directe comme un uppercut, chapitres speedés et histoire nourrie aux scénarios de Quentin Tarantino Brian de Palma ou Quentin Tarrantino : Virginie Despentes, alors jeune inconnue de 24 ans, vendeuse chez Virgin, habituée des petits jobs et des grosses galères, rompt avec tous les codes habituels. Elle inaugure un nouveau style nerveux et vivant, déjà amorcé par des auteurs tels que Djian ou Ravalec, et lui ajoute sa rage et son féminisme. Ses deux héroïnes Nadine et Manu, interprétées sur grand écran en 2001, par les actrices de X Raffaëla Anderson et Karen Lancaume, sont depuis devenues des icônes, symbolisant un esprit de révolte et de prise de pouvoir éperdus dans une société où la femme joue trop souvent les victimes. Entre cavale sanglante et dérive euphorique hallucinogène, « Baise-moi » est devenu le manifeste d’une génération en quête d’une chance dans ce « monde sans pitié » pour reprendre l’expression d’Eric Rochant.

« Ombres folles, courez au bout de votre désir : jamais vous ne pourrez assouvir votre rage ». (Baudelaire cité par Virginie Despentes)

« S’exclure du monde, passer le cap. Etre ce qu’on a de pire. Mettre un gouffre entre elle et le reste du monde. Marquer le coup. Ils veulent quelque chose pour la première page, elle peut faire ça pour eux. »

Nadine passe ses journées à mater des films pornos, fumer des biz et se masturber avant d’aller faire sa passe de la journée. Sa colocataire, jeune bourgeoise coincée lui tape sur le système et ses clients la dégoutent. Du côté de Manu, actrice porno de seconde zone, ce n’est guère plus brillant Vie morne, sans avenir dans une cité grisaille où les hommes font leur loi à coup de règlements de compte, de baffes à leur copine, d’insultes ou de viols… Elles appartiennent à la catégorie des « oppressées, victimes d’un manque d’éducation ». Mais un jour, il y a eu pour chacune la parole, la claque de trop qui a fait exploser leur frustration et leur rage trop longtemps refoulées. Elles décident alors de prendre leur vie en main en s’octroyant le droit de vie et de mort sur leur entourage. Armées d’un flingue, elles jouissent d’une nouvelle force qui leur était jusque là inaccessible. De victime, elles deviennent prédatrices. Chasseuse d’hommes et de fric. Lorsque leurs routes se croisent, c’est le début d’un vertigineux road-trip à travers la France, semé de hold-up, de baises violentes et de meurtres chaque fois plus sanglants…

« Elle est surprise d’être aussi vulnérable, encore capable de douleur. Au début, on croit mourir à chaque blessure. On met un point d’honneur à souffrir tout son soûl. Et puis on s habitue à endurer n’importe quoi et à survivre à tout prix. On se croit endurcie, souillée de bout en bout. L âme en acier trempé.« 

Baise-moi c’est l’histoire d’un putsch forcené, inconscient et désespéré. L’histoire d’une revanche sur la vie, d’une vengeance sur une société (masculine essentiellement) qui a trop longtemps laissé dans l’ombre ou molesté. Une vie trop avare en « jours de chance » en « bonne étoile » : « Putain quelle chance on a, on est en train de rattraper toute une vie en quelques jours… » s’enthousiasme l’une d’elles en cours de route.

En devenant des femmes armées, des femmes avec « gun », Nadine et Manu acquièrent leur pénis virtuel et jouent alors à égalité avec les hommes qu’elles croisent. C’est désormais elles qui font la loi et mènent la danse : Pour les règles en fait ça change rien, c’est toujours au premier qui dégomme l’autre. Sauf que là on est passées du bon côté du gun. » Même si cela ne doit être qu’éphémère, ça vaut la peine pour ces jeunes femmes qui n’ont plus rien à perdre et sont conscientes, malgré tout de leur sursis. Il y a un côté kamikaze dans leur cavale, ce qui rend leur relation encore plus étrange. Nadine dite « la grosse » et Manu « la petite » sont unies par ce même sentiment de nihilisme et de désillusion face à un monde factice et pourri. Elles sont comme deux mèches qui se consument jusqu’à l’explosion finale que la critique a comparé à des « Thelma et Louise » ou « Bonnie and Clyde ». Point commun : elles ne pas correspondent pas aux « canons » en vigueur de la féminité, entre Nadine qui fantasme sur le style des actrices porno bien vulgaire et cultive son look de « poufiasse » et Manu, « brailleuse et débraillée », qui fument des joints et descendent des Jack Daniel’s en guise de somnifères… La romancière dénonce déjà ici le conformisme d’une féminité sclérosée et archaïque symbolisée par exemple par la colocataire de Nadine : « Elle se compose également une série de références culturelles qu’elle choisit comme ses accessoires vestimentaires : selon l’air du temps, avec un talent certain pour ressembler à sa voisine. Elle s’entretient donc la personnalité comme elle entretient l’épilation du maillot, car elle sait qu’il faut jouer sur tous les tableaux pour séduire un garçon. Le but ultime étant de devenir la femme de quelqu’un et, avec le mal qu’elle se donne, elle envisage de devenir la femme de quelqu’un de bien. »

Leur approche de la sexualité extrêmement libérée n’est pas non plus conventionnelle : Nadine est adepte des films et revues pornos, assume ses pulsions sexuelles (« Je suis portée sur la chose toute seule. ») tandis que Manu n’hésite pas à racoler un inconnu dans un bar qui la prendra dans un recoin sombre d’une ruelle… On a beaucoup parlé des scènes de sexe de « Baise-moi », taxant même l’ouvrage de pornographique. L’écrivain décrit en effet avec réalisme les « baises » de ces héroïnes mais sans voyeurisme ou surenchère. Cela sonne juste, naturel et brut. Choisies ou contraintes (comme lors du viol ou du tapin de Nadine), ces scènes étaient nécessaires au récit car elles sont révélatrices de l’identité des héroïnes. Leur sexualité est avant tout animale (Nadine est même amatrice de rapports SM) dans une recherche égoïste de jouissance. Parfois c’est presque technique voire clinique (le sexe qui « se mouille par petites giclées nerveuses et chaudes » (…) « elle baisse son collant jusqu’aux genoux, suce deux doigts et les passe dans sa fente qu’elle écarte généreusement pour qu’il vienne »… « elle s’habitue à lui, chope le rythme et bouge en conséquence »). La tendresse est rarement présente. Et c’est même lorsqu’elle surgit que Nadine, par exemple, rougit.

Leur rapport au sexe est même comparé avec le meurtre, dans une sorte de confusion mentale : « Bestial vraiment. Bon comme de la baise. A moins que ce soit la baise qu’elle aime comme du massacre. » Lors du viol dont est victime Manu en début de roman, on remarque aussi que V.Despentes pose déjà les fondements de son futur King Kong Théorie en affichant une attitude pragmatique face à ce « risque » inhérent à la féminité selon elle : « C’est comme une voiture que tu gares dans une cité, tu laisses pas des trucs de valeur à l’intérieur parce que tu peux pas empêcher qu’elle soit forcée. Ma chatte, je peux pas empêcher les connards d’y rentrer et j’y ai rien laissé de précieux. »

L’auteur a choisi de ne pas s’étendre sur leurs motivations même si elle donne quelques éléments de départ (dont le viol particulièrement humiliant et violent). Le dérapage n’est pas progressif, ce qui a pu dérouter quelques lecteurs. Très vite, tout part en vrille et les paliers sont franchis à grande vitesse. Comme le dit Manu : « C’est pas la peine de prévoir des trucs ; de toutes façons ça se passe jamais comme on prévoit. Y a pas de contrôle. Faut y aller à l’instinct, compter sur la chance. »

Parce que c’est bien cela qui fait toute la différence chez ces tueuses et les rend d’une certaine façon touchante voire attachante : c’est leur absence total de calcul et une certaine « innocence » dans leurs actes aussi abjects soient-ils. Elles ont la cruauté des enfants : « Manu aime bien ce qui dépasse, tout ce qui dérape la fait rigoler. Elle a les envies larges et déplacées. ». On a parfois l’impression qu’elles sont embarquées dans un jeu vidéo grandeur nature ou dans un western urbain moderne (à un moment il est d’ailleurs fait mention d’une « petite culotte de satin rouge avec de la dentelle noire, très western » portée par Nadine), où le but est de dégommer tout ce qui se dresse sur leur route. Elles sont plus intéressées par le fait de trouver des « répliques définitives » comme dans les films, « faire des chorégraphies » ou avoir « l’image au ralenti » que de faire souffrir ou de torturer. Les meurtres sont d’ailleurs en général rapides, efficaces et directs, prenant un aspect presque surréaliste : les détonations réduisant avec une facilité déconcertante les visages et les corps « en bouillie » ou « en purée » dans des « attitudes grotesques ». Il s’agit surtout de se débarrasser des gênant(e)s et d’obtenir rapidement ce dont elles ont besoin (portefeuille…). Et puis il y aussi leur manière de dormir « roulée en boule » avec « des attitudes de gros bébé battu », d’écouter leur walkman, de se goinfrer de fraises Tagada ou de chocolat (arrosé de bière !) ou encore leur émerveillement enfantin quand elles voient la mer en arrivant à Brest. Leur fascination pour l’argent et le luxe facile rappellent aussi Tony Montana, le héros de Scarface même si elles revendiquent de ne pas tuer pour l’argent mais pour la « beauté du geste »…

En 2007, après l’avalanche de « néo Virginie Despentes » ou du moins qui s’en réclamaient, peut-on toujours considérer « Baise-moi » comme un livre « choquant » ? La littérature n’a bien sûr pas à être jugée sur des critères moraux sous peine de brûler bon nombre de chefs d’œuvres. Comme toutes les femmes qui parlent librement de désir et de sexualité, Virginie Despentes a suscité la polémique mais Baise-moi est avant tout un roman percutant par ses thèmes sous-jacents dont les scènes de sexe ou de violence ne sont que les symptômes. Outre les pratiques sexuelles des héroïnes, leur absence de scrupules et de mobiles (elle tue des « innocents ») est l’un des motifs du scandale. Despentes pose ainsi la question de « l’éthique » du tueur : tuer pour de l’argent est-il moins grave ? Nadine et Manu revendiquent de n’avoir aucune « circonstance atténuante » allant jusqu’à tuer un enfant dans une pâtisserie, « pour marquer les esprits », l’une des scènes les plus fortes du roman.

Autre objet d’offuscation : le style de Virginie Despentes. Certains se sont ainsi arrêtés à l’emploi de mots d’argots ou de tournures appartenant au langage oral voire familier pour estimer qu’elle écrivait « mal » ou ne savait tout simplement « pas écrire ». Occultant par là-même tout ce qui fait la force de son écriture, une écriture « pop », syncopée, qui puise directement dans la culture moderne (comme les extraits de paroles de l’album « Pretty on the inside » de Hole, alias Courteney Love, qui s’intercalent dans le récit et que Nadine écoute en boucle comme une sorte de bande son du roman), qui saisit avec justesse le détail ou la métaphore qui touche immédiatement, laissant souvent pantois : le « grabuge » dans le ventre, les yeux d’une fille « noyés dans un crachat interne » ou encore une bouche maquillée en rouge sang qu’elle compare à une « blessure animée sur un visage blafard » ou encore un enfant effarouché par ce qui l’entoure et sur lequel « le diable use de tous les coups de vice pour lui défoncer la pureté. »… Une écriture nerveuse et directe qui flingue les conventions et invente une nouvelle esthétique à la fois brute et émouvante. Sans oublier son humour parfois glaçant qui se manifeste dans les dialogues du duo (« Tu étais pimpante dans le porno », « Faut penser à laisser un mot à l’AFP, qu’ils titrent pas n’importe quoi. » ou encore « Les gauchistes prennent les arabes pour des cons réactionnaires et facilement religieux. Les Rebeux prennent les gauchistes pour des clochards imbibés d’alcool et massivement homosexuels. »…).
En cela, c’est un roman non pas choquant mais troublant qui appelle à la réflexion sur les valeurs et les limites sociales : une ballade apocalyptique bourrée d’une énergie rare, l’énergie de la folie et du désespoir pour tenter, quelques jours seulement, de ne plus subir et de perdre par une société où règne la loi du plus fort… Un moment de littérature autodestructrice et paradoxalement qui constitue un formidable appel à la vie à tout prix, même celui du sang.