"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

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De la domination des machines : Regard sur la science-fiction de P.K. Dick à Franck Herbert jusqu’à nos jours…

Si la science-fiction peut être notamment définie comme l’art d’imaginer un futur possible pour l’humanité, elle s’appuie souvent sur tout un folklore de machines et de technologies merveilleuses ou effrayantes, censées symboliser l’évolution de la civilisation. En un mot : du « progrès ». « La science fiction traite de l’avenir, en particulier d’un avenir où la science aura progressé par rapport à ce qu’elle est aujourd’hui » fait ainsi dire K. Dick à l’un de ses personnages dans Le maître du haut château.

De Philip K.Dick à Franck Herbert, deux maîtres incontournables du genre dans les années 50-60 (coïncidant avec l’apparition des premiers ordinateurs, avant que ne se développe le cyberpunk dans les années 80 autour des réseaux informatiques avec W.Gibson pour chef de file), un thème se retrouve : la peur voire la haine des machines susceptibles d’asservir l’Homme… A l’aune de notre quotidien moderne, fait de technologie de plus en plus sophistiquée, que penser de leurs « avertissements » du siècle dernier… ?

« Pour moi, la science fiction est le cadre des idées, un cadre qu’on peut distinguer nettement du monde réel dans lequel on vit et dans lequel on est libre d’inventer. » estimait Philip K Dick. En effet, plus qu’une littérature multipliant les « effets spéciaux » futuristes, Philip K.Dick écrivait une science fiction réfléchissant sur les dérives de la société qui l’entourait et ses conséquences dans quelques décennies.

Parmi ses bêtes noires, on trouve notamment la peur de la manipulation de la pensée, de ne plus être maître de ses pensées, d’être dépossédé de son intimité, la peur de ne plus savoir ce qui est humain et de ce qui ne l’est pas (mais qu’est ce qu’être humain ?…), un monde fait de solitude,

Même si aucun de ses livres n’avaient anticipé directement l’apparition d’Internet et la numérisation de nos vie réalisant presque le fantasme de devenir « un pur esprit » en s’affranchissant du corps, l’œuvre de Philip K Dick en contient néanmoins l’essence : le thème du virtuel et de la vie de l’esprit indépendamment de celle du corps, de la déshumanisation ou le vol des données personnelles, (les « délinquants psis » qui menacent le monde d’Ubik pourraient être en quelque sorte les pirates informatiques qui se glissent dans nos ordinateurs, détournent nos données, usurpent notre identité électronique/numérique).
Mais Ubik pourrait bien être aussi un autre mot pour Web qui nous autorise presque l’ubiquité d’une certaine façon… ?

De son côté, Herbert a exploré, avec son célèbre cycle de Dune, un pan complètement différent du genre dénommé « space opera », fait de combats et d’épreuves initiatique sur des planètes imaginaires, le tout sur fond mystico-esoterico-politique. Une des particularités de ce monde, à vocation futuriste est d’avoir même banni la machine « qui contrefait l’esprit humain », jugée religieusement incorrecte et dangereuse : « Les hommes ont autrefois confié la pensée aux machines dans l’espoir de se libérer ainsi. Mais cela permit seulement à d’autres hommes de les réduire en esclavage à l’aide de machines. »

Faut-il avoir peur de la domination des machines ?
Dans leurs romans, ces écrivains avaient surtout peur que la machine surpasse l’homme et parviennent à le contrôler, voire le réduire à l’esclavage ou encore lui déclarer la guerre… Aujourd’hui la question pourrait paraître anachronique et faire sourire tant la technologie fait partie de notre quotidien.

Et si elle peut s’avérer dangereuse, c’est toujours l’homme, éternel loup pour l’homme, qui reste à redouter par l’usage maléfique ou bon qu’il en fait. Une machine capable, en toute autonomie, de se retourner contre l’homme et lui imposer sa loi m’apparaît donc un « fantasme » peu crédible.
En revanche, si la machine menace l’homme c’est parce qu’une fois apparue dans sa vie, il lui est quasiment impossible de s’en passer. Et c’est ainsi qu’elles exercent une forme d’asservissement indirect qui reste encore une fois à l’initiative de l’homme : cf le phénomène d’addiction au téléphone portable ou encore au web.
Tyler Durden le héros de « Fight Club » de Chuck Palahniuk nous alertait déjà : « Les choses que tu possèdes finissent par te posséder ». Donald Westlake tenait aussi, dans une certaine mesure ce discours anti-machines dans « Le couperet » en rendant responsable le progrès technologique du chômage et de l’instabilité des vies : « Mais tout est technologie transitoire (…) C’est peut-être ça qui rend la vie impossible parfois. Il y a 200 ans, les gens savaient avec certitude qu’ils mourraient dans le même monde que celui où ils étaient nés, et il en avait toujours été ainsi. Mais plus maintenant. Le monde ne se contente pas de changer, de nos jours, il est en bouleversement constant. Nous sommes comme des puces vivant sur le dos d’un Dr Jekyll qui serait en permanence au milieu de sa transformation en Mr Hyde. »

Peut-on empêcher le progrès ?
A cette dépendance à la machine s’ajoute un deuxième fléau : le péril écologique induit par la première (et cause de nombreuses catastrophes : des marées noires aux explosions nucléaire menaçant bien de détruire l’Homme).
C’est ce qui est très intéressant : finalement ce n’est pas une technologie de plus en plus sophistiquée qui pourrait supplanter l’homme qui est à craindre mais au contraire l’obligation pour l’homme, pour sa sauvegarde, de faire marche arrière.
Au lieu de voitures volantes (telles que les autoplanes dans « Blade runner ») qui peuplent l’imaginaire SF, le futur ressemble plutôt à une rangée de vélibs, le bon vieux vélo, alignée sagement dans les grandes villes saturées de dioxyde de carbone et de microparticules.
Une menace peut-être bien plus grave car c’est finalement ce qui est le plus difficile voire impossible pour l’homme : la nécessité de « régresser ».
K. Dick l’évoquait aussi d’ailleurs dans « Ubik » et montrait que son héros Joe Chip ne pouvait envisager de vivre dans un monde sous-équipé.
L’Homme ne sait pas régresser et c’est bien son drame ! Mais aujourd’hui c’est bien ce qu’on lui demande de faire : apprendre à se passer de certaines habitudes et facilités modernes pour notamment préserver l’environnement dégradé par l’usage exacerbé des machines en tout genre.
Herbert l’illustrait d’une certaine façon dans « Dune » puisque ces héros vivent à l’ancienne en quelque sorte (où même les combats se font à l’arme blanche). Plus significativement encore, ils doivent économiser précieusement chaque goutte d’eau et la recycler.

Dans une interview Jean-Didier Vincent, biologiste et fondateur de la neuro-endocrinologie auteur d’un essai récemment paru, « Bienvenue en Transhumanie: Sur l’homme de demain » analyse ainsi cette situation : « L’Homme est victime de son succès et de son appétit de croissance. Il n’a cessé de flirter avec les limites. Derrière ce réflexe de « toujours plus », nous retrouvons le mythe de Prométhée, le voleur de feu, gouverné par Hybris, la déesse de la démesure…« 
Il ajoute assez pessimiste : « Je ne crois malheureusement pas à la décroissance. La dérive climatique est sans retour. Imaginer que l’homme puisse régresser au point d’aller manger des feuilles sur un arbre est une pure utopie. Tout simplement parce que l’espèce humaine est par nature belliqueuse, gourmande, cupide ! Aujourd’hui on exige l’impossible : reculer tout en poursuivant notre route. Il nous faudrait raisonner en deux dimensions : l’une à long terme – un siècle- l’autre à court terme. Le développement durable ? c’est une contradiction, un oxymore. »

L’homme doit-il devenir machine pour se sauver ?
Pourtant tout n’est pas perdu complète sa consoeur et co-auteur, Geneviève Férone explique que l’issue consisterait à inventer une nouvelle forme de vie, inspirée de la théorie de l’homme augmenté née du mouvement transhumaniste, il y a trente ans en Californie : « Pour les transhumanistes, l’homme est perfectible à volonté. La maladie, la vieillesse, la mort sont à combattre. Une chose est sûre : l’homme n’est plus adapté à la Terre. Pour pouvoir survivre sur cette planète qu’il a lui-même abîmée, il va devoir se créer une nouvelle niche écologique totalement artificielle. Autrement dit, se réinventer !

Le salut serait donc de devenir des cyborgs ! Elle cite à ce sujet le professeur Carpentier qui a créé avec succès le prototype d’un cœur totalement artificiel. « Nous avons déjà des implants cochléaires, les implants rétiniens. Tous les organes suivront. A court terme, grâce à la biologie synthétique, nous pourrons créer des micro-organismes capables de secréter de l’énergie… Voilà qui pourra remédier à la crise du pétrole ! Plus généralement, il faudra s’attendre à l’inattendu, à une nouvelle forme de vie dont l’homme serait le créateur. Avec le risque de perdre la maîtrise. »

Et à quoi ressemblera donc cette nouvelle « créature » mi-humaine mi-robotique ? « On peut dés aujourd’hui concevoir des implants, à l’échelle millimétriques, de puces qui vont pouvoir booster considérablement la mémoire, les performances cognitives. On peut tout à fait imaginer à court terme un homme qui dorme trois heures par nuit, qui ne souffre plus de stress, qui ait un cerveau magistral, capable d’assimiler une langue étrangère en quelques minutes… (…) Nos petits-enfants pourront bricoler leur génome, injecter de la télomérase dans leurs gênes pour vivre très longtemps. On pourra bientôt changer à loisir de cellules. Sera-t-il encore possible de mourir ? » explique Jean-Didier Vincent.

Ce devenir n’est pour autant pas forcément réjouissant ainsi que le souligne Geneviève Férone qui cite d’ailleurs P.K. Dick : « La haute technologie a ceci de mauvais qu’elle nous prive du rapport à l’autre. Dans le film « Blade runner » dont l’action se passe en 2019, les « replicants » sont privés de sentiments et d’émotions… C’est le risque à courir. Ne risquons-nous pas de devenir des êtres narcissiques, qui se lèvent le matin en cherchant à remplacer leurs pièces défaillantes (foie, poumons), à s’injecter du collagène au jour le jour… »

Sans émotion, pas de domination…
Toutefois, il est à noter que ce « cyborg » que l’espèce humaine serait appelée à devenir reste bien loin des androïdes d’un K.Dick.
En effet, seuls ses organes déjà « mécaniques » par nature seraient susceptibles d’être remplacés et optimisés. Les émotions (à distinguer de l’intellect), le cœur même de l’humanité, ne feraient pas l’objet de greffe artificielle.
La question qui reste à se poser est donc : est-ce qu’un jour les Hommes seront capables également de modéliser et robotiser cette ultime facette du corps humain qui elles, seules, pourraient faire craindre (si tant est que la machine humanisée soit plus « mauvaise » que l’homme naturel, rien n’est moins sûr !) une prise de pouvoir sur ce dernier (avec la possibilité de penser et de ressentir des sentiments tels que l’orgueil ou l’ambition donc l’envie de dominer et d’accéder au pouvoir) ? Et deuxièmement, s’ils savaient le faire, pourquoi le feraient-ils, je veux dire, quel serait leur intérêt de doter un robot de traits humains néfastes ? La tentation eugéniste prédominerait sans doute (cf : « Le meilleur des mondes » d’Huxley)…

Dostoievski l’anticipait déjà dans ses Carnets du sous-sol lorsque son narrateur sans nom nous alertait des dangers de vouloir à tout prix réduire l’homme à une formule mathématique:

« Non mais vraiment si un beau jour on trouvait, pour de bon, la formule de
tous nos vouloirs et caprices, je veux dire de ce dont ils dépendent, selon
quelles lois ils prennent naissance, comment au juste ils se propagent,
vers quoi ils tendent, dans tel ou tel cas, etc., etc. c’est à dire une
véritable formule mathématique, mais alors dans ce cas ma foi… l’homme
cesserait probablement aussitôt de penser, ou même ma foi… cesserait
certainement de penser. Voyons, quel plaisir y a-t-il à vouloir
conformément à une table de calcul ? Et ce n’est pas tout : l’homme qu’il
était, il se transformerait sur l’heure en tirette d’orgue ou quelque chose
dans ce goût-là ; car qu’est-ce qu’un homme sans désirs, sans volonté et
sans vouloir, sinon l’une des tirettes d’un sommier d’orgue ? »

Même si le maléfique Baron d’Herbert dans « Dune » considérait de son côté que : « C’est celui qui n’a pas d’émotions qu’il faut craindre… Ceux qui ont des émotions peuvent être soumis à nos désirs« …

Visuels extraits de « Dark Lens », expo photos de Cédric Delsaux qui revisite le mythe « Star wars » à travers des photomontages dans trois grandes villes, Paris, Lille et Dubaï.

(1 commentaire)

  1. Yoda

    Dans la SF récente, il existe aussi une version relativement optimiste du rôle de machines évoluées avec le cycle de la Culture de Iain M. Banks. C’est même la base d’un autre type d’organisation « sociale ». Pour une présentation et analyse, voir par exemple http://www.actusf.com/spip/Quelques

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