"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

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« Le couperet » de Donald Westlake : « Les PDG et les actionnaires sont l’ennemi mais ils ne sont pas le problème. »

Le couperet (« The Ax » en VO), 27e roman de Donald Westlake, prolifique maître du roman noir américain héritier du « hard boiled » (Hammett, Chandler, Burnett, McCoy…), et presque l’un de ces derniers, « Le couperet » occupe aussi une place à part dans sa bibliographie. Considéré comme l’un de ses meilleurs et adapté au ciné par Costa-Gavras en 2005 (avec José Garcia dans le rôle titre), il sort un peu de la veine « polar humoristique » (sa marque de fabrique avec ses séries Dortmunder et Parker, deux cambrioleurs aux aventures rocambolesques) même si l’humour (glacial et sarcastique) reste présent en arrière-plan. En s’attaquant au problème du chômage, à la suite de la vague de « downsizing » (compression du personnel) dans l’Amérique des années 90, la critique sociale d’un monde tourné uniquement vers le profit domine. Quelques années après American psycho (1991) et avant la vague des romans des années 2000 sur la crise économique, le capitalisme triomphant, l’obsession de la performance au détriment de l’humain ou encore de l’exploitation…, Westlake aborde le sujet sous un angle particulièrement original et frappant, d’une façon plus profonde qu’il n’en a l’air à première vue :

« Nous sommes trop nombreux dans l’arène, et il faut que je me fasse à l’idée que je ne serai jamais le premier choix de personne. Si ce n’était qu’une question de boulot, de connaissance et d’expérience, de capacité et de compétence, d’enthousiasme et d’efficacité, pas de problème. Mais nous sommes trop nombreux à courir après trop peu d’emplois, et il y a d’autres gars dans l’arène qui ont tout autant d’expérience, d’enthousiasme et de compétence que moi, alors ça se joue aux nuances, à l’indicible.
(…)
Il y aura toujours, toujours, quelqu’un qui sera juste un poil plus proche de l’idéal que moi. Dans ce marché de l’emploi, ils n’ont pas besoin de se contenter d’un second choix, et soit j’accepte cet état de fait, soit je vais être très malheureux pendant très longtemps, et entraîner ma famille avec moi dans ma chute
. »

Comment retrouver un emploi lorsque vous êtes un cadre moyen dans la papeterie, industrie en crise, que vous n’êtes plus tout jeune, avec deux enfants dont il faut payer les études, une femme obligée de cumuler les petits boulots pour réussir à faire vivre la famille ? Burk Devore, lassé d’envoyer des CVs où un autre lui est toujours préféré, a fomenté une solution radicale pour avoir toutes les chances de décrocher un nouveau job : supprimer toute concurrence. Supprimer au sens premier du terme… Il n’en restera qu’un et ce sera lui !

***ATTENTION SPOILER***

Un suspense et une construction parfaitement séquencée, à la mécanique implacable
Westlake déploie ici tout son art de virtuose en thriller avec un chapitrage en plusieurs actes, et un déroulement de l’action calibrés au millimètre. Il orchestre savamment chaque étape du plan de son personnage avec un crescendo qui entraîne le lecteur, page après page, un peu plus haut sur la cime de l’interdit et de l’amoralité. Avec en sus, la capacité à rendre le lecteur, contre son gré !, presque complice (ou otage ?) de ses horreurs, par les justifications et excuses qu’il ne cesse de se trouver pour se rassurer et s’excuser sur un air de c’est-la-société-qui-le pousse-à-agir-ainsi (le fameux « c’est la faute de la société »…).

Cette construction repose sur un schéma de répétition -l’analyse des CVs, le repérage sur la carte de son domicile, la route jusque chez lui, le repérage des lieux et l’attaque) ce qui contribue à lui donner cet effet un peu hypnotique et rend le climat particulièrement oppressant. On se sent presque dans la peau de ce « tueur » amateur, on transpire avec lui, on a peur de se faire prendre tout en voulant lui intimer d’arrêter là, de retrouver la raison et « le droit chemin ».

Il parvient à éviter la monotonie en distillant avec art les rebondissements avec chacune des victimes, ménageant des effets de surprise et de plan contrarié à la dernière minute, les ruses diaboliques imaginées par notre apprenti-assassin (qui apprend très vite d’ailleurs !). Faisant passer le lecteur du stress au rire (grinçant). Il maintient ainsi le rythme et la tension. Le dernier meurtre étant peut être le plus dur par sa lenteur et le fait qu’il se déroule dans l’intimité même de la victime avec qui il a été contraint de sympathiser (ce qu’il s’interdisait jusqu’alors).

Il prend aussi un malin plaisir à semer des menaces susceptibles de compromettre le héros et qui nous font penser chaque fois qu’il va se faire prendre. Avec toujours cette question lancinante : Quand le couperet va-t-il tomber sur lui ? En somme la société va-t-elle le punir pour son immoralité et ses crimes ?

Portrait de l’Amérique « middle class »
Au cours de son périple sanglant, Burke Devore, à bord de sa « Plymouth Voyager », nous emmène au cœur de l’Amérique middle class, celle des banlieues résidentielles de la côte est, plutôt cossues qui respirent la satisfaction matérielle avec leurs maisons massives à bardeaux, leur pelouse bien tondue et leurs garages où dorment des breaks toyota Il nous en fait une description quasi sociologique ainsi que de leurs habitants, les couples sages mariés, deux enfants. Le rêve américain dont Burke Devore incarne la face sombre. Pétri de jalousie, il dissèque, avec aigreur, chaque détail de la vie de ses concurrents (l’analyse de leurs CVs est aussi dans la même veine assez caustique).

Psychologie d’un Raskolnikov moderne…
Westlake réussit particulièrement bien l’analyse psychologique de son personnage frustré et envieux. Il illustre aussi la culpabilité qui le ronge, l’empathie qu’il peut éventuellement éprouver pour ses victimes et contre laquelle il tente de lutter, du moins au début de son « épopée » à tel point qu’il écrira une confession, une nuit d’angoisse dans un motel après son premier meurtre.
On pense à Raskolnikov ; la comparaison va jusqu’à cette idée de sur-homme, d’homme supérieur au-dessus des autres hommes et des lois et qui aurait donc le « droit » de décider de la vie ou de la mort d’autrui: « Il fut une époque où c’était considéré comme malhonnête, l’idée que la fin justifie les moyens. Mais cette époque est révolue. Non seulement, nous y croyons, mais nous le disons. Nos chefs de gouvernement justifient toujours leurs actions en invoquant leurs buts. Et il n’est pas un seul PDG qui ait commenté publiquement la vague de compression de personnel qui balaie l’Amérique sans l’expliquer par une variation sur la même idée : la fin justifie les moyens. »

Il éprouve aussi un sentiment d’impuissance et de fatalisme face au système, une forme de résignation ; la seule issue c’est d’agir de la même façon : répondre à la violence par la violence. « Je ne peux pas modifier les données du monde où je vis. Ce sont les cartes que j’ai reçues et je ne peux rien y faire. Tout ce que je peux espérer, c’est de jouer cette main mieux que tous les autres. Quel qu’en soit le prix« . Et au fil du roman, on sent son évolution vers une insensibilité croissante aux meurtres qu’il commet : cela lui devient assez vite « naturel » comme un réflexe pour résoudre tous les obstacles qui se dresseraient sur son chemin (cf: l’amant de sa femme).

Les relations avec sa femme et sa vie de couple sont aussi bien vues notamment par le prisme de leur thérapie conjugale. Il met à jour l’impact psychologique du chômage qui au delà d’une perte de pouvoir d’achat est aussi une perte de sa virilité, de son identité : il ne se sent plus le « chef de famille » et s’éloigne ainsi de sa femme (avec le thérapiste qui tente de le rassurer en lui disant qu’il n’est « pas son boulot »).

Cadre « moyen »
Contrairement au film (et à ce que nous dit la 4e de couv’ du livre…), Burke Devore est un cadre moyen et non un cadre supérieur. La nuance est importante car l’auteur démontre comment le « dégraissage » qui a commencé en bout de chaîne avec la suppression de postes d’ouvriers, « les petites mains » qui assemblent ou font de la manutention remplacés peu à peu par les machines et robots, s’étend progressivement au reste de la chaîne hiérarchique de l’entreprise. Le narrateur (est-ce que l’auteur partage son opinion ?) pointe notamment l’arrivée de l’ordinateur comme responsable de la disparition progressive de cette fonction d’intermédiaire entre la production et la direction. Comment inexorablement la technologie grignote peu à peu tous les échelons humains pour ne laisser aux commandes que les possesseurs de capital, patrons et actionnaires.
Cela reste bien évidemment sa vision des choses assez restrictive mais cohérente et vécue sans doute telle quelle par les concerné(e)s.

Le discours anti-progrès
En filigrane, il file une réflexion (un peu simpliste mais intéressante et plus que jamais d’actualité) sur le progrès, les mutations technologiques qui tuent l’emploi et cultive une nostalgie d’un monde immuable, où il existait une certaine sécurité : « Mais tout est technologie transitoire (…) C’est peut-être ça qui rend la vie impossible parfois. Il y a 200 ans, les gens savaient avec certitude qu’ils mourraient dans le même monde que celui où ils étaient nés, et il en avait toujours été ainsi. Mais plus maintenant. Le monde ne se contente pas de changer, de nos jours, il est en bouleversement constant. Nous sommes comme des puces vivant sur le dos d’un Dr Jekyll qui serait en permanence au milieu de sa transformation en Mr Hyde. »

Une parabole de la violence morale : la nouvelle guerre
En traduisant la violence psychique qui s’exerce sur les exclus du monde du travail, en véritable violence physique, Westlake marque les esprits et nous alerte sur cette nouvelle « guerre » qui se livre sous nos yeux : celle de la compétitivité qui veut que l’on écrase son concurrent pour s’en sortir. Les allusions à la seconde guerre mondiale au début du roman (au sujet de son père) puis du Vietnam ne sont ainsi pas anodines. Il s’agit là d’un « massacre » humain d’un autre genre auquel se livrent les grand patrons et les actionnaires, sans pitié et sans remords. Au regard de la situation actuelle à la fin des années 2000, on se rend compte que la fiction diffère quelque peu de la réalité mais pas tellement sur le fond : la pression professionnelle conduit les cadres non pas à se tuer entre eux mais à se tuer eux-mêmes (cf : vague de suicides chez France Télécom par exemple…).

Son écriture sèche presque clinique s’accorde parfaitement à la froide méthodologie de l’anti-héros pour abattre ses rivaux. L’humour, la marque de fabrique de l’auteur, est malgré tout présent même s’il est d’un cynisme glaçant comme lorsqu’il s’apprête à jeter un cadavre à la décharge expédiée ensuite à Long Island : « Voyage en mer pour Hauck Exman. C’est un Marine, ça lui plaira. »

La morale de l’histoire : il n’y a plus de morale…
Le règne de l’individualisme

Le héros s’en sort et « gagne », il obtient ce qu’il veut grâce au meurtre. Excellente issue, tragiquement signifiante. Il souligne bien qu’il n’existe aucune solidarité entre victimes du capitalisme Ses actes ne sont pas une vengeance contre les « responsables » de la situation, i.e patrons et actionnaires, ce qui serait plus « idéaliste », non au contraire, c’est plus lâche et pervers que cela, il prend leur partie , en les imitant. « (…) les PDG et les actionnaires sont l’ennemi mais ils ne sont pas le problème. C’est le problème de la société mais ce n’est pas mon problème. Ces six CV. Le voilà mon problème personnel. » Un constat effrayant mais assez juste car les gens préfèrent plaire au patron que de s’y opposer pour garder leur place, même pour défendre une noble cause ou une injustice…
On remarquera aussi qu’il remonte dans l’estime de sa femme lorsqu’il aide son fils, Billy, à masquer ses vols de logiciels et à échapper ainsi à la prison, autre illustration du fait que les notions de justice et d’honnêteté ne sont plus des valeurs dans la société moderne.
Pour le héros, il n’y a plus de repère, de soutien, de sécurité et de protection dans cette société qui de toute part tente de l’anéantir comme lors de l’épisode avec la police ayant arrêté son fils : « Billy n’est pas un être-humain pour lui, aucun de nous n’est un être-humain pour les gens de son espèce, nous ne sommes que du travail de bureau, du travail de bureau agaçant, et ils se fichent pas mal de ce qui arrivera aux personnes impliquées du moment que leur travail est net et bien comme il faut. C’est mon ennemi (…). J’avais toujours cru que moi, ma famille, ma maison, mes biens, mon quartier, mon univers, étaient précisément ce que la police avait mission de protéger. Tous les gens que je connais le croient ; c’est un autre élément de cette vie dans la moyenne. Mais maintenant je comprends qu’ils ne sont pas du tout là pour nous, ils sont là pour eux-mêmes. (…) Ils sont comme nous tous, ils sont là pour eux-mêmes, et on ne peut pas leur faire confiance. »

Il faut avant tout sauver sa peau, quitte à mentir, voler… ou tuer. C’est ainsi que l’on peut interpréter finalement le sens de cette histoire choc. Cela rejoint ce que nous disait quelques années avant, magistralement Bret Eston Ellis, dans American psycho, en citant Dante : « Vous qui entrez ici, abandonnez tout espoir ! »…

A lire aussi:
Critique de: « L’adversaire » d’Emmanuel Carrère, Crime et châtiment…

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Paroles de l’auteur, Donald Westlake à propos du Couperet :

« J’ai adoré «Le couperet». On a fait beaucoup de films d’après mes livres et il y en a peu que j’ai aimés. Celui-là est vraiment très bon. Que le réalisateur ait changé la fin ? Je ne l’aurais pas fait, mais cela ne me choque pas. C’est son film, il a le droit. Il est même un peu obligé. Deux petits producteurs américains avaient pris une option, le scénario était écrit, mais j’étais terriblement gêné : pour que cela fonctionne, il faut que le héros commette un acte horrible et que vous soyez malgré cela de son côté. Leur deuxième scénario n’était pas mieux. Je pensais récupérer les droits lorsque Costa Gavras s’est manifesté. Une chance. Si on m’avait demandé, c’est lui que j’aurais choisi comme réalisateur. De «Z» à «Amen», il a toujours eu cette capacité, qui n’est pas donnée à tout le monde, d’utiliser des ressorts dramatiques pour faire réfléchir. Quant à José Garcia, ses films ne sont pas sortis aux Etats-Unis, mais on m’avait parlé de lui en le comparant à Jerry Lewis et Jack Lemmon…

L’idée de base du «Couperet», le chômeur qui tue ses rivaux pour augmenter ses chances de retrouver un boulot, ça n’aurait jamais pu m’arriver car j’ai toujours travaillé en free lance. Mais j’ai connu de près deux personnes concernées. Une amie qui avait un poste de direction à la Chase Manhattan Bank, virée à quatre ans de la retraite. Et une voisine qui travaillait pour une société d’analyse financière, spécialiste de l’épargne retraite : à mesure que ses collègues étaient licenciés, elle travaillait de plus en plus, elle stressait, ses journées viraient au cauchemar. Son employeur l’avait augmentée de 4 dollars par semaine. Elle a fini par démissionner et se mettre à son compte. J’ai lu quelque part que la colère est de la tristesse que l’on retourne contre soi-même. Les gens veulent continuer à mener la même vie, et si on la leur retire, ils sont débordés de tristesse. Dans «Le couperet», j’ai voulu voir comment cela se traduirait, en pratique, cette tristesse qui se mue en colère.
Ce livre était impossible à adapter aux Etats-Unis parce qu’aucun film américain ne peut se terminer comme cela. C’est une question de sentimentalisme. Le sentimentalisme, c’est se soucier des choses plus que Dieu ne le fait lui-même. Et les Américains sont avec les Russes le peuple les plus sentimental de la terre. En Angleterre, l’adaptation aurait tourné à la farce. En France, au moins, on pouvait respecter l’esprit du livre.
 »

Paroles du réalisateur, Costa-Gavras et de son co-scénariste:
« Je me suis rendu compte qu’à partir du moment où quelqu’un décide que son travail est tout pour lui, ou que sa famille est tout pour lui, ou que Dieu est tout pour lui (on est en plein dedans !), il est capable de faire les choses les plus extrêmes car il se persuade alors de la nécessité de son geste. » A propos de la difficulté du rôle, il confie : « (…) c’est un film qui me met dans un doute terrible. J’ai fait le film de ma femme (Rire et châtiment d’Isabelle Doval), j’ai fait quelques films comme ça où je suis de 1 à 2, mais là, autant de plans sur ma gueule ! (…) Il m’a fallu inventer de l’intérieur à l’extérieur, ça m’a plongé dans une fragilité, pas la fragilité de faire un tueur, mais une fragilité par rapport à mon métier comme un univers que je commence à découvrir au fur et à mesure. »

« Comme il existe de la science-fiction, de la politique-fiction, on peut faire aussi du social-fiction., a déclaré Jean-Claude Grumberg, qui a cosigné avec Costa-Gavras l’adaptation du livre de Donald E. Westlake. Il ajoute : « C’est en ce sens que le roman est universel, c’est-à-dire qu’il présente le bout de la route de l’individualisme que nous sommes en train de vivre. Nous sommes bien sûr dans une vision extrême, mais c’est un conte moral contemporain. Moral au sens que lui donnait Voltaire ou Diderot, c’est-à-dire amoral. Voltaire et Diderot racontaient une situation amorale pour faire ressurgir en nous le sens moral. En gros, à la question : « Est-ce que demain on veut vivre dans une société pareille ? », la réponse est non bien sûr. Mais le film alerte sur une sorte de nouvelle sauvagerie, de nouvelle barbarie« .