Wattpad : l’usine à histoires statistiquement correctes

La littérature ne sera-t-elle bientôt qu’affaire d’algorythmes ? Cette situation pourrait
être le sujet d’une nouvelle dystopie, et pourrait bien devenir une réalité ! C’est en tout cas ce que le cofondateur de la plateforme de contenu Wattpad, Allen Lau, nous promet/prédit…

Wattpad, basé à Toronto, revendique 250 millions d’histoires publiées sur sa plateforme et 45 millions de membres, dont 1 million en France, dans plus de 50 langues. Sur ce réseau d’écriture en direct (essentiellement via application mobile) prisé des ados en particulier pour ses « fan fictions » (dont le plus célèbre succès est une saga romantique en 4 tomes « After », signé Anna Todd alors étudiante et écrite sur son téléphone portable, suivie d’Estelle Maskame avec « Did I mention I love you », mais qui a aussi su attirer des auteurs reconnus comme Margaret Atwood ; en France Morgane Bicail, 15 ans, a fidélisé des milliers de lectrices avec « Phoneplay », une autre romance moderne entre une sage lycéenne et un inconnu séducteur par SMS, dont les droits ont été rachetés par l’éditeur Michel Lafon et publié début 2016, écoulé à 13 000 exemplaires en seulement quatre semaines), chaque auteur publie son récit au fur et à mesure de son écriture et bénéficie de retours des lecteurs (commentaires/ »likes »/ »partage », etc) tout au long de son processus de création leur permettant d’affiner et modifier leur intrigue et personnages en fonction.

MAJ Juil 2017 : Un partenariat vient d’être signé entre la plateforme d’autopublication Wattpad et le groupe d’édition française Hachette Romans, pour publier certains textes toutes langues confondues.
Cécile Terouanne, directrice Hachette Romans et Livre de Poche Jeunesse pilotera cette activité. Elle commentait à ce sujet : « Wattpad est un moyen fantastique, pour un éditeur, de lire et de recruter de nouvelles voix et de nouveaux talents, une sorte de pot-pourri du XXIe siècle ».
Précédemment plusieurs petites maisons d’édion s’étaient engouffrés dans la brèche et avaient profité des traductions de ses succès : comme Hugo Roman pour Anna Todd, Pockette Jeunesse pour Estelle Maskame ou les éditions BMR pour Isabelle Ronin. Les trois premiers titres commercialisés à partir de septembre 2017 seront : Light as a Feather, Stiff as a Board de Zoe Aarsen ; Mr. Popular and I d’Indie et She’s With Me de Jessica.

Faut-il avoir peur de Wattpad ?

A tel point que ses dirigeants capitalisent de plus en plus sur la collecte de ses données
pour orienter la production de leurs histoires et en particulier leurs adaptation sur petit et grand écran via leur structure ad-hoc Wattpad Studios. Baptisé « machine learning » (un logiciel d’intelligence artificiel), elle leur permet de cibler les passages les plus commentés ou les plus plébisicités par leurs lecteurs pour construire des scénarios calibrés sur mesure pour le succès. « Les scénaristes n’ont aucune idée des passages à couper lorsqu’ils adaptent des oeuvres pour le grand écran. Ils ne font en fait que deviner les parties du livre qu’ils pensent être les plus importantes à adapter. Nos données ne laissent aucune place au doute ! Nos auteurs les utilisent eux-mêmes pour améliorer leurs histoires, en observant par exemple les passages qui ont été les plus commentés. Ces derniers peuvent se rendre compte de l’intérêt du lecteur en regardant le nombre de personnes qui ont lu et ‘liké’ leur histoire. »

Depuis 2015, l’entreprise scrute en effet attentivement différents indicateurs tels que la typologie des personnages, d’intrigues/actions, époques ou encore le nombre de pages pour identifier les leviers de succès d’une fiction et ce qui génère du bouche à oreille.

Wattpad : écrire sous la pression des statistiques et des commentaires

Splendeurs et misères de l’interactivité

L’écrivain français Thierry Crouzet, qui a tenté l’aventure (notamment avec un thriller SF intitulé « Adam » et précédemment une dystopie « One minute » traduite en anglais), décrit sur son blog cette addiction aux statistiques qui se développe lorsqu’on se lance dans l’expérience d’écriture sur Wattpad et les effets pervers qui en découlent : « Les choses deviennent insidieuses quand je comptabilise les votes et les commentaires par chapitre. Je découvre ce que mes lecteurs préfèrent et, malgré moi, j’ai envie de les contenter. De même quand je connais leur âge, j’introduis davantage de personnages de leur âge. C’est la règle du jeu imposée par l’interactivité. Si un bataillon de retraités se mettait à me lire, davantage de retraités peupleraient mon histoire (…) Si on a peur de fâcher son lecteur, on finit par écrire toujours le même texte. Des outils de publication comme Wattpad nous aident à communier avec nos lecteurs. C’est à la fois grisant et dangereux pour la créativité. »*

Bien que partisan, il commente encore cette nouvelle forme d’écriture romanesque sur Wattpad :
« Wattpad, c’est le blog et le roman en même temps, oui, le feuilleton, mais fluidifié d’une manière radicalement nouvelle. Avec tous les écueils propres à notre société : tout est prétexte à notes, statistiques, classements… ce qui fait plonger l’écriture dans l’économie de l’attention, pour le meilleur et pour le pire. »*

Le son de cloche se fait encore plus amer chez Marion Roudaut, jeune auteur de romans de fantaisie qui après avoir connu un certain succès sur Wattpad a préféré se retirer pour créer son propre site avec forum épaulée d’un collectif d’auteurs SF « L’Attelage » : « Mes tomes étaient peut-être sympas, amusants, divertissants, mais ils n’allaient pas au fond des choses. Écrire, ce n’est pas juste aligner des mots, c’est les lier de manière harmonieuse, esthétique, pour qu’ils expriment quelque chose de cohérent et de fidèle à votre pensée. Un bon et beau livre est un reflet de celui qui l’a écrit, avec sa manière unique de penser, d’observer un monde intérieur et de le livrer à autrui. »

De son côté la star de Wattpad, Anna Todd évoquait l’importance de l’interaction avec les lecteurs dans cette écriture « sociale » spontanée comme elle le confiait au New York Times : “Je ne sais écrire que socialement, et en recevant des réactions directes. (…) Si vous ne parlez pas à vos lecteurs et si vous ne leur montrez pas que vous êtes comme eux, ils peuvent perdre de l’intérêt”.
C’est ainsi que ce lien ténu au lectorat influe directement sur l’écriture même de l’histoire. Elle se base ainsi sur les commentaires reçus pour décider de la suite de son intrigue, les retournements de situation ou encore faire évoluer ses protagonistes comme elle l’expliquait au site Recode : “Si [mes lecteurs] étaient fâchés contre tel personnage, je faisais faire à un autre personnage quelque chose pour qu’ils le détestent autant”.*

Rien ne doit être laissé au hasard selon Aron Levitz, directeur de Wattpad Studios.
« Les données récoltées par Wattpad permettront de miser sur les histoires qui séduisent des audiences importantes. Et les fans exerceront une influence sur le processus de développement. » Sa vision de la création et de l’inspiration repose ainsi sur un discours froidement commercial et marketing : « Il n’y a pas de place pour les intuitions ni les devinettes quand il s’agit de développer ce type de contenus de nos jours. Le divertissement orienté par les données et la communauté représente l’avenir. »

Réduire le langage au plus simple pour une littérature de masse

Les considérations littéraires sont donc loin d’être la priorité du géant qui revendique vouloir « devenir la fabrique de l’industrie du divertissement ! »
La pauvreté du style littéraire ou dit de façon plus positive la « spontanéité » et l’oralité de l’écriture sont d’ailleurs ce qui fait le succès des récits du site comme Anna Todd (qui cite malgré tout Les hauts de Hurlevent d’Emily Brontë comme inspiration pour la structure de son opus, au passage même référence que l’auteur de Twilight, Stephenie Meyer qui l’avait choisi pour son héroïne Bella, ce qui avait d’ailleurs boosté les ventes du classique en 2009-10 !) en témoigne dans ses interviews : « Je ne corrige jamais (sauf pour les fautes de frappe) et je ne relis presque jamais le chapitre avant de le mettre en ligne, parce que sinon j’y réfléchis trop et j’ai l’impression que si je corrige trop ou que j’utilise trop de mots, ça va gâcher l’histoire. » Priorité est ainsi donnée au dialogue dans un langage souvent familier. A tel point que le site a même lancé mi-février 2017 un nouveau service baptisé « Tap » (proche des applications « Hooked » ou « Amazon Rapids ») qui publie des histoires sous la forme de « chat » (dialogue instantané) ou de conversation SMS, ou « chat stories » selon l’appellation de Wattpad.

L’art de réduire le langage à sa plus simple expression pour des audiences les plus larges possibles adaptée aux appareils mobiles (on pense aux « chapbooks » en Angeterre ou la bibliothèque bleue en France au XVIe, littérature populaire qui reprenait sous une forme abrégée et simplifiée les classiques et autres contes folkloriques à destination d’un public peu ou pas lettré). Comme le dit une jeune lectrice française interviewée dans le JT 19/20 sur France 3 : « J’aime bien. Ca change des vrais romans. » [Alexandra Galakof]

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Sources : Le journal du net, Publishers weekly, New York times
Interview d’Anna Todd au au site Recode : http://recode.net/2014/10/22/qa-with-anna-todd-the-breakout-fanfic-star-who-writes-everything-on-her-phone/
et sur Wattpad : http://www.wattpad.com/19494670-interview-questions-first-set
Publishing Perspectives : https://publishingperspectives.com/2017/07/wattpad-partnership-hachette-romans/

* http://tcrouzet.com/2015/02/17/connaitre-ses-lecteurs-cest-ecrire-pour-eux/

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