"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

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Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq : Contes de de la frustration ordinaire

Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq, un petit roman : un peu plus de 150 pages dans sa version poche. Un roman dont on ne soupçonne pas au premier abord la puissance existentielle et sociologique qu’il renferme. Et pourtant. Tout est là. Tout est dit. Simplement, sans emphase. Avec la force de la lucidité qui n’a besoin de rien de plus pour ébranler parce qu’elle puise au plus profond. Nos vies, leur insignifiance, leur vaine contenance, l’impuissance, la frustration affective, l’absurdité des « objectifs professionnels » ou du « statut », de la modernité, de la société, l’injustice sociale et physique : toutes ces micro-violences sourdes qui vrillent les êtres et les relations. Une humanité à la dérive… Houellebecq tire de son passé d’ingénieur agronome un petit chef d’œuvre. Un drame en trois actes parfaitement orchestré sur le désespoir et la violence ordinaire des bureaux de province ou de Paris et de leurs « acteurs » qui sentent bien qu’ils n’ont pas hérité du bon rôle…, mais qui tentent malgré tout de trouver leur place, d’exister. De rester vivant

« J’ai l’impression qu’il me considère comme un symbole pertinent de cet épuisement vital. Pas de sexualité, pas d’ambition ; pas vraiment de distraction, non plus. Je ne sais que lui répondre ; j’ai l’impression que tout le monde est un peu comme ça. Je me considère comme un type normal. Enfin peut-être pas exactement, mais qui l’est exactement hein ? Disons normal à 80%.« 

C’est l’histoire de deux cadres dans l’informatique ». Deux hommes encore jeunes, diplômés, plutôt brillants intellectuellement, jouissant d’un salaire net « 2.5 fois supérieur au SMIC » et donc d’un « joli pouvoir d’achat ». D’un point de vue social et économique, ils appartiennent « au camp des vainqueurs. » Ils mènent une existence « normale », « moyenne ». Ils vivent selon « la règle » : leurs feuilles d’imposition sont à jour, leurs factures payées à la bonne date… Au travail, ils obéissent à leurs supérieurs hiérarchiques et sont expédiés aux quatre coins de la France morne et ronflante (Rouen, Dijon, La Roche-sur-Yon…) pour effectuer des formations sur un progiciel agricole.

De réunion de briefing en pot de départ en passant par le « ballet » hiérarchique de l’entreprise, ses figures emblématiques (du chef de service paternaliste au jeune diplômé arriviste à l’assistante revêche qui rêve de trouver le prince charmant…) ou les conversations oiseuses et médiocres entre collègues, Houellebecq restitue progressivement toute l’oppression et l’absurdité sociale du monde du travail et « l’effacement progressif des relations humaines ».
Et de souligner avec l’ironie et le tranquille second degré qu’il affectionne, le jargon prétentieux des « précieux ridicules » des tours du tertiaire : « Dans nos métiers de l’ingénierie informatique, l’aspect le plus fascinant est sans doute le contact avec la clientèle ; c’est du moins ce qu’aiment à souligner les responsables de l’entreprise, autour d’un alcool de figue (j’ai plusieurs fois surpris leurs propos de piscine, lors du dernier séminaire au village-club de Kusadasi). »

L’ambiance « calme et froide » de l’entreprise qui dissimule les solitudes ou les frustrations personnelles de ces ingénieurs et secrétaires. Car le travail n’est finalement qu’un décor de théâtre où l’on simule du mieux qu’on peut l’enthousiasme ou la « normalité ». Mais lorsque les néons et les écrans d’ordinateurs s’éteignent, réapparaissent avec plus d’intensité encore la vacuité et l’inutilité de leur vie personnelle où rien n’advient jamais : « J’ai si peu vécu que j’ai tendance à m’imaginer que je ne vais pas mourir; il paraît invraisemblable qu’une vie humaine se réduise à si peu de chose; on s’imagine que quelque chose va, tôt ou tard, advenir. Profonde erreur. Une vie peut fort bien être à la fois vide et brève. »

Une insignifiance doublée d’un manque affectif intenable, aggravé des rejets répétés des femmes à leur égard. « Il essaie pourtant, il essaie de toutes ses forces mais ça ne marche pas. Simplement, elles ne veulent pas de lui. » Ce constat tragique et sans appel sur l’un des deux héros (Tisserand) fonde toute la démonstration de l’auteur qui met en parallèle vie professionnelle et vie affective soit le monde économique et la sphère sentimentale qui fonctionnent, selon lui, sur les mêmes principes : « En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables; d’autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante; d’autres sont réduits à la masturbation et la solitude. » Le libéralisme sexuel serait donc une extension du domaine de la lutte qui caractérise l’économie actuelle. »

Ce postulat décrit en effet la nouvelle donne des relations amoureuses. Nés aux siècles précédents, ces deux hommes n’auraient pas connu cette destinée puisque leur pouvoir économique leur aurait permis « d’acheter » leur satisfaction affective et sexuelle (mariage de raison). L’indépendance économique des femmes a rompu ces arrangements en faveur des hommes moins désirables (mais qui a toujours existé et avec plus de violence encore pour les femmes). Cette insoutenable frustration et « amertume atroce », « sans rémission, ni délivrance », les conduiront aux portes de la folie et de la mort dans un magistral et subtil crescendo de cette tragédie moderne…

Toute la force du roman réside dans sa capacité à souligner « innocemment » certains détails, à brosser petite touche par petite touche le portrait de ces deux « minables », écorchés de la vie. Alternant les théories (dont certaines alourdissent parfois le récit), les descriptions à l’humour moqueur et les passages de désespoir déchirant, il réussit la prouesse de « peindre l’indifférence, le néant » même si lui-même estime que la forme romanesque n’est pas conçue pour cela : « Il faudrait inventer une articulation plus plate, plus concise et plus morne. »

On retrouve la gamme de thèmes qu’il a déjà développés dans son recueil de poèmes Le sens du combat qui préfigure ce premier roman et annonce ses romans à venir (Les particules élémentaires jusqu’à La possibilité d’une île). Si certains passages sont d’une lucidité glaciale, d’autres sont au contraire particulièrement émouvants lorsqu’il évoque notamment ses sentiments d’étrangeté, d’intrusion et de malaise dans un monde, une société « qu’il hait », un métier « qui le fait vomir », une solitude « douloureusement tangible ».

La nature surgit parfois comme une présence iréelle, presque mystique, puissamment vivante et apaisante, comme lorsqu’il contemple le paysage lors d’un trajet en train : « Le jour commence à se lever. Le soleil apparaît rouge sang, terriblement rouge sur l’herbe d’un vert sombre, sur les étangs brumeux. De petites agglomérations fument au loin dans la vallée. Le spectacle y est magnifique, un peu effrayant. »

L’écriture clinique et distante cède alors subitement la place à une plume personnelle, poignante avant de réintégrer son style froid et désabusé, ce sourire intérieur du type qui n’a plus rien à perdre. Cruauté et compassion baignent en permanence le récit.

Au delà d’un « roman de bureau », l’un des premiers et sans doute des plus réussis, Extension du domaine de la lutte est avant tout un roman sur la détresse affective comme puissant autodestructeur. Un roman sur la chute lente mais programmée de deux hommes exclus de la vie. [Alexandra Galakof]

Visuels : Adaptation ciné par Philippe Harel, 1999 (avec José Garcia)

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