"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

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« La patience des buffles sous la pluie » de David Thomas : « (…) S’il te plaît, avant de me réveiller, laisse-moi finir mon rêve »

Présenté en 2009, ce premier roman, coup de coeur de Buzz littéraire, vient d’être publié au Livre de poche (après une adaptation au théâtre à la Manufacture des Abbesses), l’occasion de le remettre à la Une et de le découvrir en urgence !
Conseillé par Nicolas Rey, préfacé/encensé par Jean-Paul Dubois et plébiscité par le jury de lecteurs du prix Orange, « La patience des buffles sous la pluie » (titre animalier non sans rappeler « Le chameau sauvage » de Jaenada et la résonnance ne s’arrête pas là !) est un premier roman/recueil sorti tout droit de la même maison que Christophe Nicolle, les éditions Bernard Pascuito. Cet auteur de théâtre partage avec son confrère un style direct et rapide ainsi qu’un univers commun : celui des affres sentimentales modernes, du couple, de la séduction et du désir… A travers les voix d’une multitude d’hommes et femmes, de tous âges, il revisite toutes les équations amoureuses. Une sorte de strip-tease où les antihéros nous dévoilent, tour à tour, leurs doutes, paradoxes, malaise et souffrance dans leurs relations et incompréhension mutuelle. A la façon d’un « Combien de fois je t’aime » de Serge Joncour, il brosse en près de 70 « microfictions » (parfois des instantanés d’une seule page ou d’un gros paragraphe), la palette des sentiments, frustrations, obsessions, rancœurs, désillusions mais aussi l’envie, la tendresse, la pureté de l’amour porté à un être. Plutôt noir, parfois grinçant mais toujours émouvant et juste.

Dans sa préface admirative, JP Dubois écrit : « (…) vous allez bel et bien entrer dans les communs de l’humanité, découvrir les replis des corps et des esprits, ces endroits embarrassants que l’on fait rarement visiter. »
Oui, c’est bien les dessous des corps et des âmes qu’explore et ausculte David Thomas, usant de textes courts percutants qui possèdent un peu la spontanéité d’un blog ou relèvent encore presque de l’aphorisme et même du délire un peu absurde.
Il s’amuse aussi, avec ironie, à insérer des correspondances comme celle d’une rupture (« Dernier mail ») qui commence sur un ton très respectueux avant de s’achever en « guerre des Rose » ou encore en multipliant les points de vue comme les trois textes « Surprise » vus tour à tour par le mari, la femme infidèle et l’amant.
De cet homme incapable de supporter le départ de sa femme ou d’oublier un amour passé (« Une petite pluie discrète et incessante »), à cet autre piégé par ses pulsions sexuelles en passant par l’érosion de l’amour, ou encore ces femmes, jouisseuse ou coincée, obsédées par leur régime ou insupportables dans leurs manies de langage ou autre récit de leurs ex… Entre amour et haine, Thomas, véritable caméléon capable de passer d’un style cru à une poésie ciselée, trouve à chaque fois le ton juste : celui qui détonne ou touche.
Il livre aussi quelques petites satires du milieu littéraire, tel l’auteur d’un best-seller au titre évocateur « Bande de cons » donnant lieu à une interview délirante. On referme ce livre en ayant eu la sensation d’avoir aspiré un violent concentré d’humanité, aussi oxygénant que glaçant. Ne passez pas à côté !

Extraits choisis :
Sur l’érosion du désir dans le couple, la routine :
« Aujourd’hui tu es si proche de moi qu’il me semble ne pas te reconnaître. Il n’y a plus cette distance qui nous séparait et que nous avions à parcourir pour nous découvrir. Plus ce recul qui nous forçait à nous tendre l’un vers l’autre. Tu es si proche de moi que tu te crois permise de faire glisser ce que nous vivons. Notre quotidien a substitué notre vie. Cette vie que tu as réduite à des petits tracas, à de légers soucis qui occupent ton esprit étroit comme l’anneau que tu porte à ton annulaire gauche. » (« L’escargot »)

« Quand je l’ai rencontrée, j’étais tellement heureux que je me suis écrit une longue lettre dans laquelle j’ai raconté tout mon bonheur dans les moindres détails, je n’ai rien oublié, tout ce qu’on a vécu, tout ce que j’éprouvais, tout ce que je pensais, tout ce qu’elle disait, tout, même les choses les plus insignifiantes. Ensuite je me suis envoyé la lettre en recommandé avec accusé de réception, et quand je l’ai reçue, je l’ai rangé dans un coin. Quelques années plus tard, on était toujours ensemble et, franchement c’était plus pareil. (…) A tel point que j’ai pensé à me barrer. Alors j’ai décacheté la lettre. Ca m’a suffi pour me convaincre de rester. » (« Recommandé »)

Sur la misère sexuelle masculine (aux accents houellebecquiens) :
« Mais pourquoi non d’une merde c’est si compliqué de baiser ? Comme ça, comme on va en champignons ou au gardon ? Pourquoi il faut y mettre tout ce baratin, pourquoi on n’est pas tous faits pareil ? Pourquoi ? C’est rien que du plaisir, faut pas y voir autre chose, c’est rien que ce qu’il y a de plus innocent en nous. Rien de ce qu’il y a de plus simple. Et plus t’as envie et plus t’es certain de te retrouver chez toi avec ton envie qui te tord la tête, qui te serre le ventre comme un besoin de tuer. Tu donneras beaucoup, putain, vraiment beaucoup pour te retrouver entre les jambes d’une fille et voir ses seins qui bougent comme de sbouées sur la houle et puis te redresser et bien agripper tes mains sur ses cuisses, et doucement, tout doucement, glisser ta queue dans sa chatte toute chaude, en fermant les yeux, en te laissant légèrement soûler, en dégustant le moment, comme quand t’étais gosse et qu’en hiver, après une journée de merde à l’école après avoir eu froid toute la journée, tu ouvrais la porte de chez toi et que tu te disais, ça y’est ça y’est, c’est fini, maintenant t’es au chaud, t’es à la maison. » (« Baiser »)

Réflexions existentielles :
« J’essaye de vivre du mieux que je peux entre les gouttes acides de la mélancolie ou du ressentiment, et celles, plus douces, de la quiétude. (…) Je crois que l’on commence à vieillir le jour où l’on craint de vieillir. » (« Passé inachevé »)

« Y paraît qu’à 70 ans c’est le meilleur souvenir qui vous reste. Le sexe. (…) Ca veut dire qu’il n’y a rien de tel, après avoir bien pris son pied, que de se coller contre un homme en lui tenant la bite encore toute chaude comme un petit écureuil endormi. » (« Vingt »)

« Une fille avec qui je passe des moments simples et agréables. Nous nous voyons peu mais régulièrement, comme pour des extras. Ainsi nous nous épargnons de nous supporter. »

« En amour il n’y a pas de camp il n‘y a que des infirmeries. » (« Infirmeries »)

La fin d’un couple
« Si elle pouvait me reprendre tout ce qu’elle m’a dit pendant 3 ans, elle le ferait. Si elle pouvait me reprendre le bonheur, la tendresse, la complicité, les fous-rires, le sexe, elle le ferait. Je la dégoute. Elle se dégoute en me voyant. De se dire que pendant toutes ses années, elle m’a montré le plus profond d’elle-même, ça la dégoute. » (« Si elle pouvait »)

(3 commentaires)

  1. san

    sublime
    çà me donne ………..envie
    de lire
    de baiser
    de faire l’amour
    et plus encore

  2. Alcor

    Le "titre animalier", malheureusement, évoque davantage la mère Pancol que Philippe Jaenada.

  3. Alexandra

    En lisant le livre et la nouvelle qui porte ce titre, tu comprendras l’analogie avec le Chameau sauvage (reportage animalier).

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