"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

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L’adversaire d’Emmanuel Carrère, Crime et châtiment…

Avec L’adversaire publié en 2000, Emmanuel Carrère, ancien journaliste et alors surtout connu pour « La classe de neige » (prix Femina), se risque avec talent et succès (adapté deux fois au cinéma dont l’une avec Daniel Auteuil dans le rôle titre en 2002) au genre de « docufiction » (ou « non fiction novel » comme l’avait baptisé Capote qui l’inaugurait avec In cold Blood, en 1966). La réalité dépasse parfois la fiction qui alors la rattrape en s’en emparant…, et le fait divers est devenu une source d’inspiration littéraire à part entière.
Oscillant entre investigation journalistique (il avait suivi l’affaire Romand pour le Nouvel Observateur en 1993), reconstitution judiciaire et surtout littérature, l’exercice est en effet périlleux et délicat. Dosant habilement récit objectif et regard subjectif, Emmanuel Carrère, passionné par l’irruption de l’étrange et de la folie dans le quotidien, nous raconte l’histoire d’un homme avant celle d’un meurtrier mythomane. Un homme pris au piège de son adversaire intérieur. Un homme complexe qu’il tente de comprendre, sans préjugé moral, entre fascination, compassion et répulsion…

« Comment se serait-il douté qu’il y avait pire que d’être rapidement démasqué, c’était de ne pas l’être ?« 

Même s’ils sont désormais bien connus, rappelons brièvement les faits qui ont défrayé la chronique en 1993 : Le docteur Romand est un honnête père de famille et mari modèle, respectable et prestigieux chercheur à l’OMS à Genève, proche de Bernard Kouchner… Pourtant un matin, il assassine froidement sa femme et ses deux enfants, puis ses parents dont il s’est pourtant toujours soigneusement occupé…, avant de tenter de se suicider. Derrière ce meurtre sauvage, on découvre l’incroyable imposture que cet homme entretient depuis près de 20 ans aussi bien auprès de sa famille que de son entourage. Il n’a jamais été médecin et son train de vie bourgeois était en fait le fruit d’escroqueries auprès de ses proches… Pire, ce mensonge ne recouvre rien comme une autre activité secrète par exemple. Non, ce mensonge ne recouvre que du « vide ». Un vide effrayant, humiliant et honteux que l’homme s’est employé à dissimuler par tous les moyens. Jusqu’aux plus extrêmes, la mort…

Le portrait d’un homme avant celui d’un tueur

Fasciné par cette histoire hors du commun, Emmanuel Carrère a voulu comprendre « ce qui se passait dans sa tête durant ces journées qu’il était supposé passer au bureau ; qu’il ne passait pas comme on l’a d’abord cru, à trafiquer des armes ou des secrets industriels ; qu’il passait, croyait-on maintenant, à marcher dans les bois. (…) Ce qui se passait dans sa tête au long de ces heures vides étirées sur des aires d’autoroute ou des parkings de cafétéria » Percer le mystère d’un homme, d’une psyché. Pour cela, il prend le parti de remonter le fil de sa vie, son enfance, son cadre familial jusqu’à ses études de médecine… Ce faisant, il distille des « indices » nous permettant de mieux appréhender le personnage, sans jamais l’excuser ni le juger. On apprend ainsi que ses parents lui ont appris à ne pas mentir mais en même temps « il ne fallait pas dire certaines choses même si elles étaient vraies. Il ne fallait pas causer de chagrin, ni se vanter de son succès ou de sa vertu. » A travers son cheminement d’ado un peu coincé, transparent aux yeux des autres (non sans rappeler le « Michel » des particules élémentaires), on comprend comment s’est opéré le basculement de sa vie. Cet instant fou et décisif où il a quitté la vie ordinaire pour un monde virtuel entièrement recréé par lui. Comme dans le film « Ouvre les yeux » (Abre les ojos en VO) où le personnage défiguré par un accident refuse cette fatalité et fait appel à une société secrète pour lui fournir une deuxième vie « rêvée », conforme à ses attentes. Jean-Claude Romand a ainsi décidé de refuser la réalité au moment de son échec aux examens de sa 2e année de médecine. Il a décidé de l’effacer et de continuer à vivre comme si cela n’avait pas eu lieu, même si cela a nécessité pas mal d’arrangements et de supercheries… Ce qui frappe, c’est que l’homme s’avère très malin sinon intelligent pour duper son monde et l’on se demande pourquoi il n’a jamais songé à mettre ses facultés au service d’une véritable réussite professionnelle… De même, son discours, les lettres qu’il écrit ou encore ses lectures témoignent d’un homme plutôt érudit. Pour Emmanuel Carrère, il s’agit d’une maladie, la maladie du mensonge en quelque sorte comme il l’expose au moment où Romand s’invente un lymphome pour justifier de son absence : « Avouer un lymphome à la place d’une imposture revenait pour lui à transposer en termes compréhensibles par les autres une réalité trop singulière et personnelle. Il aurait préféré souffrir pour de bon du cancer que du mensonge – car le mensonge était une maladie avec son étiologie, ses risques de métastase, son pronostic vital réservé -, mais le destin avait voulu qu’il attrape le mensonge et ce n’était pas sa faute s’il l’avait attrapé. » Et de souligner encore « l’engrenage de ne pas vouloir décevoir » « le premier mensonge en appelle un autre, et c’est toute une vie… »

L’autre question qui se pose immédiatement, c’est comment vivre avec le poids d’un tel mensonge ? L’auteur estime que cela devait être une torture au quotidien, comme cela semblerait logique. Mais pourtant d’après ses comportements, on a plus l’impression qu’il en avait pris son parti et s’en accommodait finalement. Comme si une puissante force d’auto-persuasion interne et de reniement de son vrai moi était ici à l’œuvre et l’empêchait d’éprouver toute culpabilité ou regret. Il jouait son rôle de « Docteur Romand » comme d’autres vont au travail ou montent sur une scène… Une force (noire) qui lui a ainsi permis de tenir tout ce temps et même d’aller toujours plus loin dans l’imposture : « (…) il se conduisait comme un roi de jeu d’échecs qui menacé de toutes parts, n’a qu’une case où aller : objectivement la partie est perdue, on devrait abandonner mais on va quand même sur cette case, ne serait-ce que pour voir comment l’adversaire va la piéger. » On pourrait aussi penser à une sorte de Marie-Antoinette, inconsciente et enfantine, qui dilapide le bien d’autrui pour assouvir ses rêves, comme lors de ses dépenses inconsidérées pour sa maîtresse. Contrairement à un Raskolnikov, il réussit à dépasser le tourment de ses actes et essaiera de « profiter » jusqu’au bout de sa situation (même lorsqu’il sera arrêté, il commence par nier jusqu’à être rattrapé par l’évidence.

Assassin ou victime ? Une interprétation en pointillée de l’auteur

Même si son récit se veut avant tout objectif, l’auteur pose avec subtilité son regard à la fois d’homme et d’écrivain sur cette tragédie qu’il tente d’élucider. C’est la réflexion fort intéressante d’un journaliste pendant le procès qui sera son déclic : « On croit que c’est un homme qu’on a devant nous, mais en fait ça n’est plus un homme, ça faut longtemps que ça n’est plus un homme. C’est comme un trou noir, et vous allez voir, ça va nous sauter à la gueule. Les gens ne savent pas ce que c’est que la folie. C’est terrible. C’est ce qu’il y a de plus terrible au monde. » D’après Carrère, Romand ne serait plus qu’un masque sous lequel plus rien ne vit, une sorte de mort-vivant devenu incapable de sincérité : « Un mensonge normalement, sert à recouvrir une vérité, quelque chose de honteux peut-être mais de réel. Le sien ne recouvrait rien. Sous le faux Docteur Romand, il n’y avait pas de vrai Jean-Claude Romand. » C’est ainsi que le livre aurait pu s’appeler le « trou noir » plus que L’adversaire peut-être. Car à aucun moment Romand ne semble vouloir lutter contre le mensonge qu’il laisse totalement infuser et pénétrer sa vie, son identité jusqu’à s’y substituer. D’ailleurs à la fin du roman, Carrère admet : « Je ne voyais plus de mystère dans sa longue imposture, seulement un pauvre mélange d’aveuglement, de détresse et de lâcheté ».

Alors assassin ou victime ? Carrère ne tranche pas vraiment et oscille entre ses deux rives, loin de tout manichéisme. Il y a certainement en l’humain toujours une part de l’un et de l’autre. Il reste très mesuré, très prudent dans ses analyses, donnant une large place à ces questionnements intimes et son incompréhension, ce qui est appréciable. D’ailleurs, le livre refermé, l’énigme Romand n’est pas résolue… Au début du livre, dans sa lettre, il lui exprime son ressenti : « Ce que vous avez fait n’est pas à mes yeux le fait d’un criminel ordinaire, pas celui d’un fou non plus, mais celui d’un homme poussé à bout par des forces qui le dépassent, et ce sont ces forces terribles que je voudrais montrer à l’œuvre. » Au fil du livre, son opinion évolue : même s’il est certain que l’homme a été dépassé par le piège qu’il s’est lui-même construit, il nous montre aussi sa part moins reluisante, celle du petit escroc calculateur qui n’hésite pas à piller et tromper ses proches. Sur cette base le lecteur se forgera ainsi sa propre opinion, perception de Romand. Car s’il inspire la pitié et une certaine compassion, il apparaît aussi comme un être avant tout égoïste qui n’a jamais pensé qu’à servir ses intérêts, en choisissant toujours la facilité, celle consistant à éviter ses responsabilités ou tout effort. Contrairement aux visiteurs de prison qui sont attendris voire charmés par lui, Carrère n’est pas dupe de la dualité de ce personnage.

La possibilité d’une rédemption ?

Le thème du pardon est aussi abordé dans cet ouvrage et met en lumière les limites de la justice rendue par les hommes, difficilement impartiale. On pense ici à L’étranger de Camus où l’on reprochait surtout à l’homme, au-delà de son meurtre, de ne pas avoir pleuré à la mort de sa mère… Au-delà de ses crimes, on reproche surtout à Romand de s’en être sorti vivant : « On accusait Romand de meurtres et d’abus de confiance, on allait pas en plus lui reprocher de ne pas s’être suicidé. Juridiquement c’était irréfutable. Mais de toute évidence, humainement, c’était bien cela qu’on lui reprochait. »

Une construction narrative entre fiction et document
C’est une forme narrative hybride et inédite que Carrère emploie pour nous raconter l’histoire de cet homme. Un choix judicieux qui s’avère peut-être encore plus puissant qu’une fiction pure. Il retranscrit ainsi la correspondance échangée avec Romand, le compte-rendu des audiences, certaines conclusions des rapports psychiatriques, la description de photos de famille…, auxquels il mêle le récit de sa vie ainsi reconstitué. Il l’enrichit encore de son propre point de vue, par intermittence, exprimé à la première personne du singulier (mais ne se glisse en revanche jamais directement dans la peau de Romand, ce qui lui aurait semble « obscène » a-t-il déclaré). L’intérêt de cette construction est d’apporter divers éclairages sur le personnage et donc de pouvoir se forger sa propre opinion. Toute la difficulté pour l’auteur était de garder la bonne distance, de « trouver sa place face à cette histoire ». Comme Capote l’a ressenti au moment de ses entretiens avec le meurtrier du Kansas, Carrère fait part de résonnance avec sa propre vie, notamment son statut de père. Capote ne se remettra jamais de cette expérience, Carrère lui déclare : « J’étais tout à fait vidé, très angoissé, très, très inquiet. Je suis sorti amoché de ce livre que j’ai mis sept ans à écrire. Imaginez! Passer sept ans de sa vie avec une histoire de meurtre aussi terrible, avec un type comme Jean-Claude Roman! J’avais l’impression d’avoir vécu une très, très lourde épreuve psychique.»

Un récit qui reste pudique

Avec son écriture sobre presque blanche, Carrère évite l’écueil du sensationnel qui était à craindre. On est loin des gros titres de la presse comparant Romand à un « diable » (Carrère le voit, lui, comme un damné). On apprécie aussi la pudeur qu’il met en œuvre en particulier pour raconter l’horreur du meurtre : « Je me disais que je faisais autre chose, que c’était pour une autre raison, et en même temps… en même temps j’achetais les balles qui allaient traverser le cœur de mes enfants… »
Néanmoins si cela est cohérent avec le but du livre, le lecteur pourra se trouver frustré de ne pas trouver davantage plus de passages comme l’extrait* ci-dessous, plus stylistique (et non sans rappeler la plume d’un Jauffret).

L’adversaire: Une réflexion sur l’identité

Avec L’adversaire, Emmanuel Carrère interroge en filigrane la notion d’identité et de rôle social, l’être et le paraître mais aussi l’insaisissable vérité des êtres et du monde. Il donne à voir la précarité de la perception de soi et du réel. A ce sujet il a commenté « Cette affaire me travaillait à cause de la part d’imposture qui existe en nous et qui ne prend que très rarement des proportions aussi démesurées, tragiques, monstrueuses. Il y a, en chacun de nous, un décalage entre l’image qu’il donne, qu’il souhaite donner aux autres, et ce qu’il sait qu’il est lui-même, quand il se retourne dans son lit sans arriver à s’endormir. Le rapport entre ces deux hommes-là, c’était ce qui m’attirait. »

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* Extrait choisi :
« En rentrant de Strasbourg où ils avaient fêté la Saint Sylvestre chez des amis médecins, Florence a fait une lessive et il est resté dans la salle de bains où se trouvait la machine à regarder derrière le hublot le linge qui se tordait mollement dans l’eau très chaude. Il y avait des chemises et des sous-vêtements à lui, imprégnés de sa sueur mauvaise, il y avait ceux de Florence et des enfants, les tee-shirts, les pyjamas ornés de bestioles de dessins animés, les petites chaussettes d’Antoine et de Caroline qu’il était difficile de distinguer au moment du rangement. Leurs vêtements mélangés à tous les quatres, leurs souffles mélangés, paisibles, sous le toit bien calfeutré qui les abritait de la nuit d’hiver… (…) C’aurait dû être doux et chaud cette vie de famille. Ils croyaient que c’était doux et chaud. Mais lui savait que c’était pourri de l’intérieur, que pas un instant, pas un geste, pas même leur sommeil n’échappaient à cette pourriture. »

La réaction de J.C Romand à la lecture de L’Adversaire : Avant de le publier, Emmanuel Carrère donne son manuscrit à lire à Jean-Claude Romand, tout en lui précisant qu’il n’en changera pas une ligne. Ce dernier lui répond que ces pages le secouent mais qu’il les juge honnêtes. «Depuis, j’ai eu des nouvelles par sa visiteuse de prison. Il paraît qu’il essaie de m’écrire une très longue lettre dans laquelle il voudrait dire sa vérité

Sur le titre, L’Adversaire : « Il est inspiré d’une lecture de la Bible qui était liée à mon interrogation religieuse. Dans la Bible, il y a ce qu’on appelle le satan, en hébreu. Ce n’est pas, comme Belzébuth ou Lucifer, un nom propre, mais un nom commun. La définition terminale du diable, c’est le menteur. Il va de soi que l’« adversaire » n’est pas Jean-Claude Romand. Mais j’ai l’impression que c’est à cet adversaire que lui, sous une forme paroxystique et atroce, a été confronté toute sa vie. Et c’est à lui que je me suis confronté pendant tout ce travail. Et que le lecteur, à son tour, est confronté. On peut aussi le considérer comme une instance psychique non religieuse. C’est ce qui, en nous, ment.

(…) J’avais l’impression que l’adversaire, c’était ce qui était en lui et qui, à un moment, a bouffé et remplacé cet homme. J’ai l’impression que, dans cette arène psychique qui existe en lui, se déroule un combat perpétuel. Pour le pauvre bonhomme qu’est Jean-Claude Romand, toute la vie a été défaite dans ce combat. »