"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

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Dans la bibliothèque des blogueurs… Martin Page (écrivain)

Remarqué en 2001 avec un premier roman au titre intrigant « Comment je suis devenu stupide », Martin Page a su imposer depuis, à travers une dizaine de romans (dont divers ouvrages jeunesse), son univers poético-loufoque et sa fantaisie décalée, avec en filigrane un regard critique sur notre société et notre époque. Ce trentenaire, touche à tout, s’intéresse aujourd’hui de près à l’illustration et s’apprête à publier un livre illustré « La mauvaise habitude d’être soi », recueil de 7 histoires dessinées avec Quentin Faucompré, le 4 novembre 2010 aux éditions de L’Olivier, ainsi qu’un comic strips. Depuis janvier 2009, il tient aussi un blog (voir article) où il distille notes de travail et rend compte de ses lectures, films vus et rencontres littéraires. Il nous dévoile les romans qui l’ont marqué, de Romain Gary à Michaël Chabon jusqu’aux BD et essais…, entre humour et gravité :

« Avant de lire un livre, j’aime passer à côté, en rêver, le prendre en main, c’est comme s’il infusait déjà en moi. Ces temps-ci il y a pas mal de livres éparpillés un peu partout chez moi. C’est un heureux vertige. » (blog de Martin Page)

Quel est le livre qui t’a marqué enfant et/ou ado et qui t’a donné le goût de la lecture ?
« Mon Bel oranger » de José Mauro de Vasconcelos. C’est l’histoire d’un enfant d’une famille pauvre, au Brésil, intelligent et solitaire, imaginatif. Son seul confident est son oranger. Un jour il rencontre un vieil homme ; ils deviennent amis. Ce livre m’a marqué par sa douceur et sa gravité, par son invention. Dès l’enfance j’ai aimé les livres qui offraient une richesse de registre. Et surtout j’ai compris que l’imagination est une éthique, à la fois résistance et riposte.

Le livre qui t’a fait comprendre ce que le mot « littérature » veut dire (claque littéraire)…
« Point de lendemain » de Vivant Denon. C’est un classique du livre érotique du XVIIIe siècle. En quelques pages, un enchantement de style, de plaisir et d’intelligence.

Le livre que tu aimes lire et relire, sans jamais t’en lasser…
Trois livres me viennent à l’esprit. « Martin Eden ». Pour le parcours de cet homme, sa lutte contre la fatalité sociale. C’est un portrait d’artiste aussi, une autobiographie masquée. « La fin d’une liaison », de Graham Greene. Un homme enquête sur une femme qu’il aime, mariée à un autre. Je suis toujours émerveillé par le style de Greene, sublime, élégant, plein d’une ironie triste. Enfin « La Nuit sera calme », un faux livre d’entretiens de Roman Gary, en fait entièrement écrit par l’auteur. C’est un manuel anticonformiste et révolté. Il y en a d’autres, tant d’autres. Relire les livres est important, cela les installe en moi, Durablement. C’est un acte d’adoption, la confirmation qu’ils comptent dans ma vie. Souvent aussi je relis des passages de livres déjà lus, j’y retrouve des notes, des traits de stylo, des phrases soulignées.

Le livre que tu aimes honteusement…
Je n’ai pas honte des livres que j’aime. Mais il reste mal vu de dire qu’on lit Stephen King ou la science fiction. Et j’aime King et la science fiction. Les comics aussi (je n’en lis plus trop aujourd’hui mais c’était ma lecture d’enfance, et je reste attaché à tous mes chers superhéros). J’ai une passion pour le comic-strip (Mafalda, Calvin & Hobbes et Peanuts). J’ai l’impression que la philosophie et la poésie de cette forme échappent à beaucoup de gens. Je suis en train de terminer un album qui sortira en 2012 et j’imagine que l’accueil sera léger parce qu’il y a des dessins, parce que c’est une forme peu reconnue. Il y a toujours un bon goût officiel, scolaire, un mépris pour la littérature de genre et populaire. C’est le reflet de préjugés impensés en même temps que la volonté d’instaurer l’image d’une littérature sérieuse, c’est à dire bien élevée. C’est très mauvais signe (il y a des manières plus belles d’être snobs). J’aime beaucoup la littérature jeunesse aussi (en passant : on peut voir sur le net les petits films de Guillaume Géraud, un auteur jeunesse, c’est drôle et brillant).


Deux dessins de Quentin Faucompré pour leur livre illustré « La mauvaise habitude d’être soi » qui sort en novembre 2010

L’auteur dont tu liras toujours tous les livres quoiqu’il advienne…
Les auteurs qui se trouvent être aussi des amis. Sinon sans doute Alain Gerber (un excellent styliste, un poète, et il écrit sur une de mes passions, le jazz. C’est aussi un écrivain qui s’interroge sur l’art et sur la position de l’artiste. A lire en particulier sa bio de Clifford Brown : Le roman d’un enfant sage), Philippe Forest (Comme Carrère, c’est de l’autobiographie où l’on sent un enjeu. Il y a un style et une éthique) et Michael Chabon, un écrivain des frontières, entre la littérature de genre et le roman classique, aux influences hybrides (télé, comics, science-fiction et littérature « officielle »). Ce brouillage des frontières me plaît. C’est le signe d’un esprit créateur libre.


Un essai de Michaël Chabon sur la création

Le livre que tu n’as jamais pu finir…
« Ulysse » de Joyce. Iegor Gran a écrit un très bon texte (très critique) sur Ulysse dans l’avant-dernier numéro de la revue Décapage. J’ai l’impression que c’est un livre qui demande d’entrer en religion. C’est une conception de la littérature qui m’est étrangère. Je pense qu’il y a des raisons à l’ésotérisme et qu’elles ne sont pas toujours très nobles. Les auteurs que j’aime offrent tous la possibilité d’une double lecture, au moins, c’est à dire qu’on peut les lire sans souffrance, prendre plaisir à l’intrigue, puis aller au-delà, creuser plus profondément. C’est le cas de Shakespeare, de Jane Austen, de Chandler, de Camus. Mais cela tient peut être au fait que je suis un ancien mauvais élève, c’est mon histoire qui fait mes goûts.


La revue Décapage à laquelle il collabore

Le livre que tu n’as pas encore lu et que tu veux absolument découvrir…
Les « Essais » de Montaigne sont sur mon bureau. C’est une traduction en français moderne faite par un professeur retraité. La traduction est excellente et on peut télécharger le livre gratuitement sur son site (ou bien commander le livre par voie postale, mais là il faut payer).

Le livre que tu recommandes le plus de bouche à oreille…
« Chien Blanc », Romain Gary. Un livre reportage à l’époque où il est marié avec Jean Seberg. Il parle de racisme, du combat pour les droits civiques, des manifestations à Paris pendant mai 1968, et d’amour. La preuve qu’un livre politique (il y a par exemple une belle défense des casseurs) peut être une œuvre d’art. C’est étonnant mais Gary n’a pas une très bonne réputation. En général j’offre ce livre par pur prosélytisme à des sceptiques. Je crois que c’est le livre idéal pour leur faire découvrir et aimer cet auteur majeur.


Un des essais dont il se sent le plus proche, sur les fantômes dans l’art et Warburg, ce qui survit

Le livre dont tu aurais aimé être le héros/héroïne
Je m’identifie à des personnages bien sûr, et certains me sont très proches. Mais pour cette raison je n’aurais pas voulu prendre leur place. J’ai déjà trop à faire avec moi-même.

Le jeune auteur contemporain qui te semble incarner la nouvelle génération littéraire en France (et/ou à l’étranger)…
Jeune ça veut dire quoi ? Quelle est la limite ? J’ai pas mal de noms en tête, mais disons pour limiter la liste et parce que ce ne sont pas encore des auteurs très connus : Jakuta Alikavazovic et Thomas Reverdy sont deux des romanciers français les plus talentueux et on ne le dit pas assez. Je pense aussi à Stéphanie Hochet qui, de livre en livre, construit une oeuvre cohérente et singulière. En bande dessinée, Aude Picault est mon « jeune » auteur préféré. Je voudrais dire un mot aussi de Thomas Vinau, un jeune poète (il a un blog) très doué. Je ne crois pas qu’un seul écrivain incarne une nouvelle génération. Je remarque simplement que parmi les écrivains que j’aime, nous partageons des références et un goût pour la littérature et le cinéma de genre, les séries télé, en même temps qu’une culture littéraire classique et contemporaine. Il y a aujourd’hui une absence d’esprit de sérieux qui fait du bien, de folie, de fantaisie, d’imagination, qui est aussi un regard sur le réel. C’est une combinaison qui me plaît. C’est vraiment une période excitante pour la littérature. Les rabat-joie me fatiguent, ceux qui trouvent que c’était mieux avant, que les jeunes romanciers n’ont pas de talent, que les gens lisent moins, que la littérature est morte. Soyons joyeux, bon dieu !


Le comic-strip qu’il conçoit actuellement avec un ami dessinateur

Le livre que tu n’aurais jamais cru aimer / livre que tu ne voulais pas lire et pourtant…
Ida, de Gertrude Stein. Je pensais que c’était de la littérature expérimentale. Peut -être que ça en est. Peu importe. Ce qui est sûr c’est que c’est un livre qui m’a emporté, impressionné et qui m’influence. La preuve que l’on peut tenter des choses et rester accessible. C’est drôle, plein d’imagination, étonnant. C’est Nathalie Kuperman qui me l’a fait découvrir, en écrivant un texte pour le livre collectif que j’ai édité l’année dernière avec Thomas Reverdy. Beaucoup de mes découvertes je les dois à des amis, c’est grâce à eux que mes goûts ont évolué. L’amitié a une force prescriptrice qui a raison des préjugés que je sais parfois avoir.

Ton livre page-turner : le livre que tu as lu en une nuit, sans pouvoir décrocher…
« Shutter Island » de Dennis Lehane. Les polars en général. Le roman policier est une forme que j’aime, et j’aime quand un auteur de littérature « classique » emprunte la forme de l’enquête pour ses romans.

Le livre qui t’a fait pleurer…
« Gatsby le magnifique », de FS Fitzgerald. Pour le moment où le narrateur retrouve dans les papiers de Gatsby après sa mort la liste des exercices qu’il s’astreignait à faire quotidiennement (lever à l’aurore, exercices de prononciation, de maintien etc…) pour se faire passer pour quelqu’un de la haute société, à l’aise dans ce monde. Ce qu’il n’était pas. Le milieu social ce n’est pas qu’une pensée, c’est un corps. Les déterminismes sont enfoncés dans notre chair ; c’est l’une des tragédies de l’existence. Sur un sujet assez proche : « La politique de la mémoire », de Raul Hilberg. Pour ne pas oublier le difficile parcours universitaire, le combat solitaire, dans l’accomplissement de son œuvre. C’est un monde dur.

Le livre qui t’a fait rire/redonné le moral (sorti d’une situation difficile)
Les Jeeves de P. G. Wodehouse sont le remède ultime à la dépression.

Que penses-tu du e-book (livre numérique). Pour ou contre ?
Ni pour, ni contre, c’est une réalité. Mais pour l’instant je n’en ai pas l’utilité. Le livre en papier est un objet, il participe au paysage, au beau désordre d’un appartement. Pas le livre numérique. Il y a bien peu de distance critique de la part de beaucoup de tenants du livre numérique vis à vis de cet objet (et même pour certains un sentiment religieux à l’égard d’Apple). Alors oui a un livre numérique open source, durable, solide, sans DRM. Ce qui est bien c’est que le livre existe sous différentes formes, ensuite on fait son choix et on peut tous les faire (j’y viendrais sans doute). Mais ne jetons pas notre esprit critique aux oubliettes à cause de notre peur de ne pas paraître moderne. Pour l’instant j’y verrais un intérêt pour lire les multiples blogs auxquelles je suis abonné via les flux rss.

Quels sont tes coups de cœur et/ou recommandations de la rentrée littéraire de septembre 2010 ?
Nous étions des êtres humains, de Nathalie Kuperman et L’envers du monde, de Thomas Reverdy.

Merci Martin du temps accordé !

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Dans la bibliothèque des blogueurs… Axelle Emden, fondatrice de Culturecie.com

(5 commentaires)

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  1. Dahlia

    "Son seul confident est son oranger. Un jour il rencontre un vieil homme ; ils deviennent amis."

    Mais non, ce n’est pas un vieil homme, c’est tout au plus, un quadra!!! En plus, avant de devenir amis, ils se détestent, notamment parce que cet homme est super riche et que Zézé est pas loin de vivre dans un bidonville! Ca fait combien de temps qu’il a pas relu Mon bel oranger Martin Page?

  2. Martin

    Bonjour Dahlia,
    ça fait quelque chose comme 25 ans que j’ai lu Mon Bel oranger…
    donc la mémoire n’est pas très juste. Et cet homme de quarante ans devait me paraître très vieux.

  3. Martin

    c’est l’occasion de le relire…

  4. Dahlia

    Il y a toujours une bonne occasion pour relire Mon bel oranger… C’est un de mes meilleurs souvenirs de programme de collège 🙂

  5. Sophie/Alerte à Liège

    Je découvre votre site et cette rubrique. Génial! Quelle belle idée…

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