"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

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La guerre contre les « couillidés » : de Virginie Despentes à Chloé Delaume et Véronique Ovaldé…

« Un couillidé » : c’est le surnom imaginé par Chloé Delaume, jamais à court de néologismes pour désigner les hommes dans son dernier opus « Une femme avec personne dedans », déjà usité dans son premier roman « Les mouflettes d’Atropos ». Cette fatigue des hommes voire ce dégoût ou colère, du moins de certains hommes – les salauds-, se ressent étrangement chez plusieurs romancières contemporaines ces dernières années :

C’est Virginie Despentes qui aura peut-être le plus marqué avec « King-Kong théorie », retentissant essai féministe publié en 2006 et annonciateur de sa croisade anti-hétérosexuel (ou pro-homo) qui suivra notamment dans son dernier roman « Apocalypse bébé ». L’auteur vient par ailleurs de sortir au cinéma l’adaptation de son roman « Bye-bye Blondie » transposée dans une version homo.

Bien qu’elle se défende d’avoir écrit un manifeste contre les hommes, on trouve malgré tout dans son opus de nombreuses pages à charge contre eux, explicitement ou implicitement. Elle y dénonce notamment leur vision de la féminité : « La féminité, c’est la putasserie. L’art de la servilité. (…) Plaire aux hommes est un art compliqué, qui demande qu’on gomme tout ce qui relève du domaine de la puissance. » écrit-elle par exemple.

L’un des pivots de son essai est constitué par sa longue analyse du viol à propos duquel elle dit notamment : « Le viol, c’est le propre de l’homme, non pas la guerre, la chasse, le désir cru, la violence ou la barbarie, mais bien le viol, que les femmes – jusqu’à présent- ne se sont jamais approprié. ». Elle s’attarde aussi longuement sur la prostitution (qu’elle souhaiterait voir légalisée et encadrée).

Dans son chapitre au titre éloquent « Coucher avec l’ennemi », on pourra être frappé par sa conception de la sexualité entre un homme et une femme qui semble ne pouvoir se passer de tarification : « Le pacte de la prostitution « je te paye, tu me satisfais » est la base du rapport hétérosexuel. (…) La sexualité masculine en elle-même ne constitue pas une violence sur les femmes, si elles sont consentantes et bien rémunérées. »
Dans ce cadre, elle considère ainsi que « le mariage est une violence faite aux femmes » . Des propos choc qui auront beaucoup fait réagir aussi bien côté hommes que femmes.

Femme protestant contre le harcèlement sexuel en Egypte,  au Caire, Juin 2014.  Pancarte: "Ne me dites pas comment m'habiller, dites-leur de ne pas violer."

Femme protestant contre le harcèlement sexuel en Egypte, au Caire, Juin 2014.
Pancarte: « Ne me dites pas comment m’habiller, dites-leur de ne pas violer. »

Ce discours, sans doute extrémiste, trouve pourtant divers échos dans d’autres romans actuels. Par exemple chez Véronique Ovaldé, dans un tout autre style. Là encore le viol est omniprésent dans son œuvre. La romancière qui hérite également parfois du qualificatif de « féministe » et qui pense qu' »il est malgré tout plus difficile, aujourd’hui encore, d’être une femme qu’un homme« , met en scène des femmes combattives, victimes d’hommes menteurs, manipulateurs, malhonnêtes, violents, abuseurs et surtout violeurs. Pas moins de deux viols sont ainsi perpétrés dans « Ce que je sais de Véra Candida », dont l’un incestueux. C’est une « fatalité » féminine semble-t-elle nous dire dans ce roman en forme de conte moral : « Au début de tout il y a un viol, il ne savait pas d’où lui venait cette phrase, s’il l’avait lue ou bien entendue ou bien si c’était ce qu’il avait toujours pensé et qui prenait sens à la vue de cette gamine en morceaux. », fait-elle penser à l’un de ses personnages (Itxaga).

Dans la foulée, elle lui fait aussi imaginer le (bien nommé) « Palais des morues » qui abrite des jeunes mère célibataires comme un « endroit tenu par des amazones en armes qui interdiraient l’accès à n’importe quel couillu. ».
Mais pour échapper aux hommes, c’est encore vers un homme qu’il faut se tourner, incarné ici dans la figure du journaliste Itxaga, « le sauveur ultime » qui va protéger Véra Candida et sa fille. Amazone virile ou prince charmant/preux chevalier volant au secours de sa belle : c’est l’équation proposée par Véronique Ovaldé pour ne pas être victime de la violence masculine (rappelant l’attitude de la fille du narrateur de Disgrâce, violée dans sa ferme africaine isolée).
La vieille Rose Bustamente, l’(arrière-) grand-mère de l’histoire et première de la lignée Véra Candida, disait aussi qu’il fallait se choisir un homme plus âgé que soi « parce qu’ils en ont fini avec leurs problèmes et qu’ils peuvent ainsi s’occuper des tiens ».

De son côté Chloé Delaume qui se qualifie d’« hétérosexuelle et misandre » confiait au magazine Transfuge ne pas du tout partager les vues de Virginie Despentes (bien qu’elle se rejoigne sur leur remise en cause du couple hétéro) : « King Kong Théorie, je suis d’accord avec pratiquement rien. Je suis féministe matérialiste. J’ai l’impression qu’on oublie la cause principale : il faut absolument lutter sur les bases culturelles qui soutiennent la maternité. »
Dans son dernier roman « Une femme avec personne dedans » où elle se revendique haut et fort « nullipare » en « fille digne de Lilith, ennemie d’Eve », elle remet notamment en cause « l’encouplement » : « Pour tout socle, le couple, l’épanouissement suivra. Jamais remis en cause le programme s’imposait en dépit de ses bugs qui heurtaient, récurrents. »
Elle déplore également d’avoir été « modelée à l’argile hétéro-normatif ».
Suite à son premier divorce où elle souffre d’un mari volage « qui ne plie pas sa trique à la loi de l’article 212 se doivent mutuellement fidélité », elle explique les origines de sa « démission du modèle hétérosexuel » et de « sa quête du charmant couillidé » : « Mariage et adultère, bobonne sur la civière, la jalousie qui rampe, envahit crescendo. L’ineffable contrat à l’unilatéral, justifier par rayer la mention inutile. Discours intellectuel, positions politiques, choix de vie. Où seul l’homme jouit toujours et si possible ailleurs, tandis que la femme n’éprouve aucunement le besoin de se frotter à d’autres. Un seul corps lui suffit, elle l’a choisi, s’y tient, le voudrait pour elle seule. » Outre cette douleur sentimentale, elle critique le modèle du couple fusionnel qui la prive de sa liberté: < « Rupture amorcée. Elle se dégage peu à peu, elle récupère son Je, elle le libère du Nous, du Nous du couple, du Nous de la sphère privée, du Nous du réseau social, elle n’est plus (Je+x), elle n’est plus constitutive d’un ensemble, elle n’est plus soumise au fusionnel, elle n’est plus sommée de construire quelque chose avec, effectuer des projets communs, penser à l’avenir de. Tout lui est possible, elle n’engage plus qu’elle-même. Seule, donc libre. »
Et de conclure un de ses chapitres d’un ironique : « A quoi ça sert les maris à part à aller chercher le Coca Light. Je l’ignore et j’en ai eu deux. »
En revanche l’alternative homosexuelle ne semble pas la combler davantage même si elle appelle à « la sororité » dans son interview au magazine Transfuge… [Alexandra Galakof]

(5 commentaires)

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  1. aymeric p

    Comme Despentes, je suis effectivement effaré par le phénomène de la violence physique subie par les femmes (j’en ai même fait, jusqu’à maintenant, l’un des coeurs de mon imaginaire romanesque). Et ce qui m’effare tout autant,c’est que les femmes ne me paraissent pas vouloir réagir vraiment: je n’ai jamais vu de manifestations contre ces choses-là (ou presque confidentielles), et je trouve que beaucoup de femmes elles-mêmes sont dans le déni, ou l’évitement.

  2. Alexandra

    oui merci de le rappeler, même si les charges de ces romancières contre les hommes/ »couillidés » sont tout de même un peu trop systématiques, il n’empêche qu’elles révèlent sans doute un malaise latent…

    ce que dit Despentes sur le viol fait étrangement écho à l’actualité récente, je ne me souvenais plus qu’elle avait écrit cela dés 2006 :
    « C’est dans notre culture, dès la Bible et l’histoire de Joseph en Egypte, la parole de la femme qui accuse l’homme de viol est d’abord une parole qu’on met en doute. »

    cela fait réfléchir…

  3. aymeric p

    Oui, il y a qch d’insupportable dans ce soupçon
    Soupçon parfois porté par les femmes elles-mêmes, ce qui redouble sa violence
    l’affaire dsk nous a d’ailleurs gratifié de qq jolis rebondissements en la matière

  4. Alexandra

    oui avec l’affaire DSK j’ai découvert que les femmes pouvaient être parfois leurs pires ennemies…

  5. Mâle Alpha

    Quelque soient les griefs que l’on puisse porter aux hommes dans la violence faite aux femmes, l’expression « couillidés » dénote une forme de misandrie qui n’est pas, à mon avis, la solution pour améliorer les rapports homme/femme. Ajouter la guerre à la guerre n’a jamais amélioré les rapports humains. En revanche, ça peut poser une posture paradoxalement virile de femme combattante, « qui en a ». Cherchez l’erreur (ou le paradoxe intenable).

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