"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

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Après la BD, Ego comme X lance ses deux premiers romans… toujours à la première personne

L’éditeur Ego comme X, bien connu des adeptes de la BD intimiste a adopté depuis ses débuts, en 1994, un positionnement original basé sur l’autobiographie (les récits de vie). Parmi ses oeuvres phare, le journal intime de Fabrice Neaud écrit en temps réel (en 4 tomes, vendus à près de 30 000 exemplaires), L’épinard de Yukiko (10 000 ex), L’homme sans talent (10 000 ex) ou encore récemment le très charnel « Mon bel amour » de Frédéric Poincelet… Signe particulier : l’exploration « égotique » du quotidien et l’introspection. Son directeur Loïc Néhou souhaite désormais revenir à ses premières amours : la littérature. Ce grand lecteur de Calaferte, Matzneff, Camus ou encore Marc Edouard Nabe…, lancera à la rentrée littéraire 2006 deux romans, toujours à la première personne. Une soirée littéraire était organisée vendredi 16 juin au Centre National du Livre à Paris afin de découvrir leurs premières pages. Retour en vidéos des lectures données par les auteurs Lionel Tran (Sida mental) et Virgine Cady (L’illusionniste). Deux trentenaires aux styles et thématiques radicalement différents :



Avant de laisser la parole aux auteurs, Loïc Néhou a présenté le nouveau domaine littéraire d’Ego comme X (voir vidéo ci-dessous). Une activité bien distincte du pôle BD. Même les couvertures sont réalisées par des dessinateurs qui ne font pas de BD. Sa diffusion par Flammarion a rendu possible son existence, ajoute t’il. Des projets de prochaines publications sont déjà en cours, a t’il confié en aparté. Notamment le prochain livre de Lionel Tran ou la ré-édition du livre PEP (Projet d’éducation prioritaire) de Vincent Ravalec datant de 1996 mais aussi l’adaptation en roman du blog de Fabrice Neaud (Le retrait du monde adapté)… En attendant, l’annonce de l’ouverture de cette nouvelle branche lui a déjà attiré l’envoi de nombreux manuscrits de jeunes auteurs. Une initiative à laquelle il n’est pas fermé dit-il. Ses critères de sélection ? L’angle intimiste, l’expérience de vie personnelle qui le touchera, « l’embarquera » et qui sonnera juste. A bon entendeur !

Coup de coeur sur le poignant « récit de vie » de Lionel Tran :« Sida Mental ». Sa lecture a impressionné l’auditoire. Et pour cause.
Avec un art maîtrisé pour faire monter la tension, l’auteur (également éditeur à Lyon des éditions Terre noire) décrit dans une langue à la fois sèche, écorchée et puissante son enfance et adolescence aux côtés d’une mère tyrannique, membre du MLF (Mouvement de Libération de la Femme), génération baby-boom côté noyau dur de 68, et d’un père absent, sur fond de banlieue, de trottoirs défoncés, d’herbe « sèche et cassante » et de barres HLM.

Sous une forme fragmentée (par date mais sans ordre chronologique : l’effet est assez graphique à l’écrit), il restitue comme autant de flashs ou de polaroïdes des scènes, des ambiances, des impressions de honte, d’ennui, d’angoisse, de culpabilité, de sexualité refoulée, ou de frustration… ressenties à cette époque. Et cette violence psychologique et physique saisit à la gorge pour finalement exploser. Il y a un peu de Houellebecq (qui a lui aussi souffert du manque affectif d’une mère soixantuitarde) mélangé à la Falcoche d’Hervé Bazin (bien que cette comparaison ait fait levé les « non cheveux » de Loïc Néhou sur la tête !) dans son texte. Et ce mélange est détonnant !

Le titre de Sida mental lui a été inspiré par une expression de Louis Pauwels dans un éditorial du Figaro Magazine, en 1986, alors que les manifestations lycéennes et étudiantes battaient leur plein. Dans son édito, intitulé « le mônome des zombis » Pauwels décrit longuement son sentiment de voir une jeunesse manipulée par le PS et l’extrême gauche pour nuire au gouvernement. Dans sa conclusion, particulièrement acerbe, il s’interroge sur l’absence de consistance de cette génération et écrit : « C’est une jeunesse atteinte d’un sida mental. Elle a perdu ses immunités naturelles. Tous les virus décomposants l’atteignent. »

Il explique sur le forum d’Ego comme X : « En retravaillant le texte, j’ai pris conscience qu’il fallait inscrire ces expériences dans un contexte plus large. Ce livre « va racler ce qui a attaché au fond de la casserole », en un mélange d’intimisme et de références à l’histoire récente. L’idée est celle d’un livre fort, violent, dérangeant, qui interroge.
Depuis plusieurs années, je m’interroge sur l’identité, la réalité sociale, les impossibilités auxquelles est confronté la génération à laquelle j’appartiens. Souvent ces questions prennent la forme de : pourquoi sommes nous dépolitisé, pourquoi nous sentons nous aussi impuissants, pourquoi une telle réticence au collectif, pourquoi avons nous ce besoin de nous mentir en permanence en croyant à des destins impossibles, pourquoi avons nous le sentiment systématique d’être des imposteurs, etc…
Je ne suis pas loin de penser que nous sommes effectivement atteint d’une sorte de sida mental. Que nous n’avons pas la capacité de résister au monde qui nous entoure. La question est : pourquoi cette incapacité ? » En me penchant sur ma jeunesse, j’essaie d’amorcer une réflexion sur l’absence de transmission qu’il y a eut entre la génération de nos parents, celle du baby boom, et la nôtre.
« 

Il justifie aussi, avec une très grande lucidité et humilité, son choix d’être publié par Ego comme X et non par sa propre maison d’édition :
« Je n’ai jamais cherché à démarcher des éditeurs, j’ai envoyé un ou deux manuscrits, mais sans y croire. Je crois que c’est pour ça que je me suis toujours auto publié. C’est plus difficile, parce qu’il faut porter son travail seul, le défendre, mais ça reste à une échelle tellement restreinte, que l’idée qu’il y a des lecteurs est somme toute assez abstraite. Sida Mental a failli sortir en septembre prochain chez Terre noire, à 100 exemplaires, ce qui aurait aussi été très bien. Peut-être que le fait que le livre soit publié par Ego va lui permettre de rencontrer d’autres lecteurs. Loïc Néhou est intéressé pour publier d’autres livres de moi, si je l’écoute et que je termine les livres en cours d’écriture, j’ai de quoi publier chez Ego pour les 3 prochaines années. Mais j’ai la certitude, le sentiment intime, que tout peut s’arrêter d’un instant à l’autre, et qu’à ce moment là, je continuerai comme je l’ai toujours fait : en sortant mes bouquins en photocopie numérique à 100 ou 200 exemplaires. C’est là où j’en suis. Là où j’en ai toujours été. Il faudrait que j’ai peur, si cette possibilité là venait à disparaître.« 

Dans un genre complétement différent, Virgine Cady, dont c’est le premier roman publié, analyse et relate, elle, sa passion amoureuse adultère avec son éditeur, dans « L’illusionniste« . Sa prose est ciselée et rappelle celle de Catherine Cusset ou Camille Laurens avec une pointe de Modiano. Séduction, étreintes répétées, espérance et douleur… : en dépit du sujet un brin sur-exploité (dernier exemple en date : le très médiatisé « Un homme dans la poche » d’Aurélie Filippetti), on accroche à cette histoire de destruction amoureuse insidieuse qui intervient contre toute attente.

Ci-dessous les vidéos de cette soirée littéraire qui vous donneront un avant-goût de ces romans de la rentrée 2006 (sortie : le 25 août 2006), très prometteurs.
Dans l’ordre : l’introduction de Loïc Néhou, directeur littéraire d’Ego Comme X, Lecture de Lionel Tran d’extraits de « Sida Mental », Lecture de Virginie Cady d’un extrait du premier chapitre de « L’illusioniste ».
Bonne écoute !
Nb : En raison de difficulté technique, les lectures sont malheureusement coupées, avant leur fin.
Merci de votre compréhension :










(16 commentaires)

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  1. no way

    J’y suis allé aussi à cette lecture, honnêtement le concept de la maison ego comme x est intéressant et cet éditeur bénéficie de beaucoup d’estime pour ces bd
    mais franchement le livre de Tran me parait être un exercice obscène, comme le bout du bout de l’autofiction : à force de patauger dans sa boue, il ne reste plus qu’un type dégueu, tout seul devant les autres, glauque et ridicule

  2. Alexandra

    Bonjour no way, c’est amusant que tu étais aussi présent à cette lecture. Il est vrai que Lionel Tran a poussé l’exercice jusqu’au bout en se mettant vraiment à nu. Et le lire devant un auditoire qui plus est, est un acte assez courageux.
    Je sais que Loïc Néhou tient à son label "autobiographie" donc "histoire vraie" mais franchement pour moi ça n’a aucune importance.
    J’ai écouté avant tout un texte qui m’a retourné. Point. Si c’est son histoire ou non, à vrai dire ça m’est égal. C’est le texte avant tout qui m’intéresse.
    Je n’ai pas trouvé que ce soit "dégueu". C’est dur à entendre certes mais c’est avant tout une souffrance qu’il a réussie à transformer en littérature. J’ai pensé à Houellebecq aussi.

  3. easywriter

    tu exagères no way et alexandra aussi à on avis
    l’écriture parfois clinique de tran m’a parfois fait penser à agora kristof sans la puissance d’évocation et même si leurs thématiques diffèrent
    l’ennui c’est que la sincérité n’est pas en soi une qualité littéraire

  4. Milie

    c’est une très bonne nouvelle pour F. NEAUD. Quelle est l’adresse de son blog svp ?

  5. Fred

    le texte, qui passe bien à l’oral, tient il la distance à l’écrit ? c’est la question qu’on pourrait se poser..

  6. Lionel Tran

    Je ne pense pas être un très bon lecteur. Donc si le texte a des qualités, je dis bien si, elles seront plus écrites qu’orales…

    Je précise que le choix des fragments pour cette lecture à été épineux : le livre sort dans 2 mois, personne ne le connaît car personne ne l’a lu. Il repose sur une mécanique par fragments, qui se renvoient, se contredisent les uns les autres pour créer un effet de confusion et d’oppression. Il fallait donc prendre des extraits et reconstituer une micro structure d’ensemble afin que la lecture produise un effet qui donne une impression pas trop fausse du livre.

    Je précise aussi que l’auto fiction n’est pas une finalité pour moi. Il ne n’agit pas de raconter ce qu’il y a de plus dégueulasse, mais de l’écrire d’une manière qui enferme le lecteur à l’intérieur ce type de sentiment, qui ne lui laisse le moins de recul possible…

  7. ff.

    la lecture de tran était très puissante, une vraie lecture poètique dans laquelle on rentre immédiatement ou dans laquelle on est immédiatement poussée en avant.
    Moi j’ai juste vu un auteur seul face à un public, un auteur percutant qui livre des bribes autobiographiques qui m’ont touché.

    clic clic clic clic clic no way.

  8. serpentine

    Question indiscrète lionnel : le meurtre de la mère est il autobiographique ou fictive ou imaginaire dans l’esprit du narrateur SVP ?

  9. Lionel Tran

    Comme je le disais plus haut, et comme je m’efforce de le transmettre dans les ateliers d’écriture que j’anime pour Aleph, l’autobiographie n’est pas une fin en soi pour moi. Je répète souvent : "il faut écrire à partir de soi" et non "pour soi". Le meurtre en question est la transcritption d’un état mental …basé sur une situation réelle. Je n’ai pas tué physiquement, mais j’ai été a quelques millimètres de le faire. Plusieurs passages de Sida mental, dont un en particulier sur la fin, sont "impossibles" mais paraissent plus "réels" que d’autres fragments du texte inspirés de choses vécues. Il n’y a pas de "réalité", mais une perception de la réalité, qui est très variable. J’ai écrit et réécrit Sida Mental sur 10 ans. Chacune des réécritures transformait, affinait l’effet de réel que je cherchais à produire dans le texte.

  10. Alexandra

    Merci Lionel d’être passé apporter ces précisions. Je n’ai pas pu vous parler à la lecture, timidité oblige 🙂
    Bravo pour votre roman en tout cas, je suis certaine qu’il obtiendra l’écho mérité. Je trouve que cette mécanique des fragments est vraiment très adaptée aux propos. Elle le rend plus fort.
    Je suis plus sceptique pour le roman de Virginie Cady mais les lecteurs en jugeront.

    Je suis d’accord avec toi Easy, l’écriture est clinique comme tu dis mais pas trash justement (j’ai horreur du trash). Et il y a même pas mal d’humour j’ai trouvé. Humour noir certes. Oui la sincèrité n’est pas une qualité littéraire par contre sonner juste oui.

    Millie, le blog de Fabrice Neaud, sous pseudonyme, peut être consulté à l’adresse suivante, si je ne me trompe pas : http://www.20six.fr/augustin

    Fred, concernant l’oralité du texte, il est vrai qu’après l’avoir entendu lu, on ne le lit pas, à l’écrit, de la même manière. Je pense que cela apporte quelque chose quand même.

  11. Fred

    y’a un air de famille avec le slam.

  12. almasty

    "l’ennui c’est que la sincérité n’est pas en soi une qualité littéraire"

    C’est marrant comme les gens projettent leurs préjugés sur ce qui se "range" sous l’étiquette "autobiographique". Qui leur dit que ce qui est écrit sous cette étiquette est "sincère", c’est-à-dire "non construit" donc "brut"? Aussi bien le texte de Cady que celui de Tran (peut-être plus Tran encore) est ciselé jusqu’au cristal. C’est (pour Tran) un exercice d’écriture blanche. Et il écrivait comme ça bien avant Houellebecq (dont on pensera ce qu’on voudra par ailleurs).

    Le mot "sincérité" attelé à celui d’"autobiographie" ne montre rien de plus que le "niveau de lecture" du lecteur AVANT les qualités littéraires de l’auteur. Ce n’est donc pas un argument recevable ni même un argument.

    Ceci répond aussi à No way… Comme on peut connaître à peu près tous les gens qui étaient présents à cette lecture, ça fait toujours plaisir de savoir que l’un d’eux pense des choses aussi péjoratives et les exprime ici sous pseudo. C’est une belle mentalité. Lui aurait-il dit en face, qu’il sut à quoi s’en tenir?

    Moi aussi je prends pseudo, mais pour ne pas être péjoratif ni même insultant vis-à-vis de la personne-auteur ("glauque", "ridicule"), c’est bien moins grave…

    Bravo Lionel Tran. Votre texte est ciselé est ce fait l’écho d’une génération, parle d’un point de vue que les baby-boomers refusent d’entendre. Je ne vois pas ce qu’il y a de "glauque" là-dedans… J’aime cette écriture blanche et élaguée.

  13. Loin

    "Millie, le blog de Fabrice Neaud, sous pseudonyme, peut être consulté à l’adresse suivante, si je ne me trompe pas :"

    Si ce blog est bien le sien il vous remerciera sans doute pour ce outing…

  14. trallant !

    comment ça se fait pas !

  15. Buzz littéraire

    Pour le "outing", il semble que ce soit de notoriété publique.
    Une simple recherche dans Google suffit pour s’en convaincre…

  16. Almasty

    "Notoriété publique" ne veut rien dire… si cette "notoriété" signifie seulement "connu par les gens du clan" ce n’est pas "publique".

    Le blog de Neaud a été supprimé il y a des lustres et dès qu’il s’est aperçu qu’on l’avait reconnu.

    Cela tombe bien que Buzz littéraire soit intervenu at last. Précisions sur le travail de Neaud (rapport au texte initial): son journal n’a jamais été fait "en temps réel": il suffit de le lire pour s’en apercevoir et encore moins vendu à 30 000! Tout au plus à 8 ou 10 000 ex…

    Buzz littéraire : Oui, merci de cette intervention. Quelles sont vos sources pour les affirmations que vous donnez svp ? Merci

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