Le roi des mouches : une BD sexe, drogue et rock’n’roll

"Le roi des mouches" (2005) du duo Mezzo et Pirus, album sélectionné pour le Festival d'Angoulême 2006 pour le prix du meilleur scénario porte un regard désenchanté sur la jeunesse désoeuvrée dans une vie moderne qui manque définitivement de goût... Deux ovnis dans le paysage de la BD franco-belge, aux influences très américaines et sixties. Pas si éloigné d'un Bret Easton Ellis...


Le Roi des mouches déconstruit une fois de plus les arcanes du "rêve américain" et nous plonge dans son envers tout aussi kitsch et fantaisiste. Et ce malgré la noirceur du propos. Même si tout cela se passe bien dans l'hexagone, dans une banlieue déprimante de l'Est de la France. On est d'abord frappé par le dessin, très travaillé- avec mult détails-, qui évoque un hyperréalisme glamour. C’est aussi le choix des couleurs qui, lui, ferait plutôt penser à un trip sous acides, et devrait finir par nous mettre la puce à l’oreille.

Nous sommes ici dans un univers familier pour les amateurs de BD indépendantes- notamment de la jeune scène new-yorkaise : Daniel Clowes (Ghost World, entre autres, David Boring), mais aussi le fameux Jimmy Corrigan de Ware, qui avait révolutionné le genre par un graphisme inspiré des notices d’avion- en matière de prévention de catastrophes-, ou de celles de l’armée, de la sécurité routière, avec également ce choix des couleurs, qui n’est jamais anodin, mais provoque chez le lecteur une réaction généralement recherchée par son auteur ou ceux qui l’ont aidé à finaliser son ouvrage : angoisse, crainte, doute, ou simplement sentiment d’étrangeté diffus. Le premier volume du Roi des Mouches- Hallorave- appartient à cette catégorie.

Pour autant, et malgré le propos souvent teinté d’humour noir et de cynisme outrancier, cela se lit facilement, et même agréablement. Petits flashs sur la vie mesquine de la "middle-class", qui avance dans la vie sans but et sans goût pour rien. C’est aussi savoureux qu’un Coca light. Voici l’éternelle génération "no future" qui évolue dans un univers aseptisé et plastique digne du peintre Edward Hopper. On sent l’apathie des personnages ; ils semblent réellement évoluer dans un monde cotonneux qui, sous couvert d’hyper réalité, se révèle parfois proche d’une fantasmagorie décalée- un peu comme ce type à côté de ses pompes qui croit vivre dans deux univers parallèles- rien moins que Philip K. Dick.
Celui-là même qui affirme ne jamais avoir touché à la drogue, ou tout du moins ne pas se droguer, mais qui, dans le même temps, prend une dizaine de comprimés par jour pour gérer son angoisse existentielle, et qui finira d’ailleurs par être victime d’une crise cardiaque.

Il y a de tout cela dans ce livre, avec quelques planches savoureuses sur Mick Jagger et ses acolytes, avec Pulp en bruit de fond. Pulp qui pourrait être un écho à la question lancinante qui parcourt le récit : « D'où venons-nous? Qui sommes nous? Où allons nous ? »
De la même manière, l’étrangeté se lit en filigrane, avec les interrogations qu’elle suscite chez le lecteur, évoquant tout autant un film de David Lynch- le fameux plan sur l’oreille coupée retrouvée dans l’herbe dans Blue Velvet et qui, ici, se révèle être une main coupée tenant un revolver- qu’un délire dadaïste. Dada, c’est aussi ce personnage qui, toutes les deux minutes, recouvre sa tête d’un masque de mouche comme s’il s’agissait de fêter Halloween chaque jour que Dieu fait.

On suit donc les pérégrinations des différents personnages, qui ont tous, de près ou de loin, un lien les uns avec les autres. Chacun est paumé à sa manière et plongé dans ses névroses avec parfois une candeur tout à fait démoniaque. A plusieurs reprises, on a l’impression de se trouver dans un théâtre miniature- Master of Puppets. Laquelle va-t-on sacrifier aujourd’hui ?

Enfin, cela n’est pas aussi sans évoquer le monde froid, clinique et dépressif du Bret Easton Ellis de Moins que zéro ou de Zombies, cet échantillon de L.A. où s’entrecroisent toutes sortes de monstres ordinaires. En quatrième de couverture, vous êtes prévenu : « Ca faisait longtemps que je ne m’étais pas senti aussi bien. J’avais l’impression qu’on me gonflait le cerveau avec une pompe à vélo. J’avais l’impression qu’il grandissait sous ma tête et qu’il allait bientôt exploser. Et j’avais envie qu’il explose… J’avais envie que mon cerveau se répande dans la campagne. » R.G.

Illustration planche Le roi des mouches - © 2005 Mezzo, M. Pirus, Ruby - Albin Michel

Laisser un commentaire

Votre adresse ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.