« La vie heureuse » de Nina Bouraoui : « Je cherche un visage dans la nuit »

« La vie heureuse » de Nina Bouraoui nous replonge dans la période trouble de son adolescence, agitée par la découverte de son homosexualité à travers sa passion pour la magnétique « Diane », sa camarade de lycée à Zurich en Suisse, Nina Bouraoui convoque (et conjure) nombreuses de ses obsessions : la recherche d’un visage, d’un corps à aimer, d’une bouche à embrasser, la violence du désir, le ballet des garçons et des filles dans les soirées et les boîtes, la nostalgie de l’enfance qui s’éloigne et avec laquelle il faut rompre, ses racines familiales mais aussi refait vivre toutes les années 80 à travers sa musique, ses films ou encore le fantôme de Klaus Nomi atteint du sida… En mettant en parallèle l’intensité des premières amours et déceptions adolescentes et la mort d’une de ses tantes, Carol, cancéreuse, Nina Bouraoui signe ici un roman empli de mélancolie voire de tristesse, de confusion et de douleur mais malgré tout c’est toujours la quête du bonheur, d’une « vie heureuse » qui prédomine comme en témoigne cet extrait :

Extrait (la narratrice Marie se rend à l’anniversaire de Diane, cette camarade de lycée qui la trouble tant sans qu’elle ne sache vraiment encore pourquoi…):

« (…) Si tu savais Diane, de t’entendre, de te regarder danser, d’être à ta fête, de voir le mal que tu t’es donné, le champagne, le buffet, les gâteaux, triste au deuxième étage quand tu me montres ta chambre, triste d’avoir accepté de revenir, bientôt, oui je suis triste de danser avec Olivier, de rire avec Céline et les filles, triste de te prendre en photo, ton beau visage, Diane, tes cheveux et tes yeux, comme l’actrice de Flashdance, tout cela est d’une tristesse infine, triste de ne pas savoir qui je suis, triste à en pleurer, dans ta maison, chez toi, triste de traverser ton jardin dans la neige, triste de te trouver si belle, triste de t’avoir rencontrée. Comment cela a pu arriver Diane ? Et cette chanson d’Elton John, how wonderful life is, when you’re in the world. c’est horrible que tu existes Diane. je dois tout refaire à l’envers, l’enfance, ce qu’on m’avait dit, l’homme de mes rêves, le prince et la princesse, la légende. Moi, je n’aurai pas peur de faire l’amour avec toi. Ce sera plus qu’avec un garçon. Il ne manquera rien, là. Ce sera la vie, la Vie heureuse. »

La construction de ce septième roman, reprend les codes habituels de l’écriture de la romancière : des phrases courtes entrecoupées de rafales d’énumération, de bribes de dialogues et de paroles de chansons, selon un rythme sec voire « saccadé » comme certains ont pu le qualifier, qui peut dérouter par son caractère lancinant mais qui lui donne aussi toute son intensité et une impression de vertige parfois, comme lorsqu’on se retourne brusquement sur son passé. Sa langue n’en reste pas moins toujours charnelle. Odeurs, paysages suisses et bretons et sensations se mélangent au fil des pages : « Le neige sur le lac, comme des ombres qui se déplacent », « le corps battu par les vagues », « la peau chaude du soleil », la sueur des corps, l’église, les rues étroites, le lac qui ressemble à un champ de sel, la forêt, les pierres épaisses, « le ciel sent les fleurs », les montagnes noires…

Un roman composé de « visions » qui s’affinent au gré de ses très courts chapitres (de 2 voire 3 pages maximum ; on apprécie ici leur présence dont l’auteur s’affranchira par la suite, pas toujours pour le meilleur…).
Ces derniers fonctionnent comme des polaroïds instantanés et dessinent par petites touches, peu à peu, un tableau d’ensemble dont on ne devine que progressivement les teintes et les traits précis. Un effet renforcé par les allers-retours permanents dans le(s) temps, l’époque de l’enfance, l’avant et l’après Diane, l’avant et l’après maladie de sa tante Carol…
Mais aussi allers-retours géographiques, entre la maison de vacances familiale de Saint Malo (qu’elle évoquait aussi dans « Poupée Bella ») et sa vie de lycéenne à Zurich, les gares, les trains nous transportent ici et là au gré des souvenirs qu’elle égrène, sans ordre chronologique.

On ne saisit pas immédiatement et on ne le sait même pas exactement en refermant le livre, la véritable nature de sa relation avec Diane… Une relation qui oscille sans cesse entre fantasme, illusion et réalité, ambigüité des gestes et des mots, fuite et intimité. Bouraoui reste toujours dans la suggestion finalement. Et c’est très bien ainsi ! « C’est une histoire à l’intérieur du corps. C’est un secret qui va se révéler. » écrit-elle à propos du cancer de sa tante, et qui pourrait tout aussi bien s’appliquer aux tourments amoureux qu’elle expérimente en parallèle.
Le plus important ici c’est le trouble, la confusion des sentiments et des sens, renforcé par la nature homosexuelle de son attirance (la difficulté d’accepter d’être une « lesbienne » mot qui lui fait peur et qu’elle déteste). A ce sujet, elle tente d’expliquer, avec beaucoup de poésie, ce que c’est que d’ « aimer une fille » et rompt avec quelques préjugés et clichés sur la question :
« Diane ne remplace pas ma mère. Ce n’est pas ça l’histoire des filles. C’est autre chose. Ce n’est pas le souvenir de l’enfance, l’odeur de la peau et du lait, la petite voix qui endort, les mains qui soignent. Ce n’est pas cela, aimer une fille. Ca ne remplace rien. Ce n’est pas nostalgique. Ce n’est pas détester les hommes non plus. C’est plus dangereux, une fille. C’est plus risqué. Et ce n’est pas s’aimer. On n’est plus une fille avec une fille. On ne se retrouve pas en elle. On ne comble pas et on ne manque pas. C’est plus que cela. Ca n’a pas d’histoire. C’est sans passé. C’est d’une grande virginité. Il n’y a aucun malheur à aimer une fille. Ca donne beaucoup de force. Ca rend intelligent, à force de mentir. Ce n’est plus une fille alors. C’est un sujet qui surgit. »

Le plus important c’est cet adieu douloureux et nostalgique à l’enfance, à ses joies simples, à cet état de bonheur insouciant, où l’on sent qu’il va nous falloir plus désormais pour être heureux : « Avant, c’était le club Mickey, les gauffres, la digue de Rochebonne, la tour Solidor, les feux d’artifice, la canicule de 76, l’épidémie de poux, la Marie-Rose. Avant c’était l’orage, les feux de camp, les marées d’équinoxe, les régates, le Coca fraise au sommet des falaises. Avant un rien m’amusait. Je veux plus désormais. »

Le plus important c’est cette quête obsessionnelle d’un visage à aimer. D’un garçon ou d’une fille… ? La narratrice ne le sait pas encore.
« Toutes les filles veulent se faire aimer, je trouve ça beau et courageux. »
Elle raconte les boîtes de nuit, les soirées (Toujours les petites tables avec les poufs pour s’asseoir, toujours la musique sur nos voix, toujours la bouteille et les coupes de champagne, les lumières sur nos visages maquillés, ma sœur qui danse, le corps libre, le sourire, des frissons dans ma tête, Céline qui me prend dans ses bras,…), les sorties à la patinoire, le ballet des adolescents (et du tourbillon de leurs prénoms : Marge, Céline, Sorg, Gil, Audrey, Sybille ; Astrid…) qui se croisent, s’observent, se cherchent, se désirent en silence ou avec violence. La jalousie, les jeux de séduction, la peur de l’Autre, la découverte et les provocations sexuelles : « Est-ce qu’il faut cracher après avoir embrassé ? Non. Mais on a le droit de cracher si on n’aime pas l’autre, si rien ne passe et ne se transforme après le baiser, si le visage reste blanc, si le corps reste étranger, si on ne lui a rien pris ni rien donné, alors il faut cracher ce qu’on a dans la bouche. »
Et puis aussi et surtout la fascination de l’être aimée, de Diane, avec notamment cette très belle scène du bain où cette tentatrice sensuelle lui donne ce doux ordre « Viens », magnifiquement mis en scène par l’auteur qui en dissèque toute la portée, la résonnance symbolique et imaginaire ainsi que la lutte intérieure de son héroïne tenaillé entre ses désirs et sa pudeur, la tête et le corps. Elle restitue avec talent toute l’intimité feutrée, douce et vaporeuse de ce cocon sous la neige empli de la féminité magnétique de Diane… C’est douloureux et merveilleux à la fois : « Diane prend son bain, elle ne me cache pas son corps, pas de mousse sur ses seins, pas de main entre ses jambes, Diane a fait un chignon et elle est très belle. J’ai allumé 5 petites bougies que je pose sur la baignoire. Diane verse de l’huile solaire dans l’eau pour l’odeur de l’été et la peau douce. (…) Les flocons glissent en pluie blanche et serrée. (…) A quoi penses-tu Marie ? Je n’aime pas ce regard triste. Viens. Je reste assise sur le rebord de la baignoire. Je ne peux pas venir. Elle le sait. Elle me connaît bien. Je n’ose pas. (…) Et si elle se moquait de moi ? Viens. Son mot, doucement, comme Catherine Deneuve dans ses scènes d’amour, Viens, avec la voix d’un corps blessé, qui ne veut plus attendre, qui veut être pris et soigné, Viens, c’est facile à dire pour Diane… Je ne sais pas venir. Je sais attendre, je sais partir mais je ne sais pas venir. C’est le corps immobile. C’est la tête qui retient. »

C’est enfin toute l’évocation d’une époque (les années 80) à travers son actualité (le livre s’ouvre sur l’évocation de Klaus Nomi, mort du SIDA) mais aussi et surtout ses films et sa musique qui ont marqué, on le devine, l’adolescence de l’auteur. De l’actrice de Flashdance (aujourd’hui icone gay à travers son rôle dans la série L world) sur laquelle elle fantasmait jusqu’aux chansons de Dire Straits en passant par Hervé Villard, Gainsbourg, « Dreams are my reality », The Wall le film de Pink Floyds ou encore le roman du Docteur Jivago qui revient comme un leitmotive…

Dans ce roman, où le bonheur a souvent un gout d’amertume, Nina Bouraoui décrit avec beaucoup de sensibilité et une grande justesse cet âge de transition délicat, de quête de soi et de l’autre, quête de vérité aussi, où les sentiments sont toujours exacerbés. C’est un roman sur la fin et le commencement, un roman sur le deuil (au sens littéral et figuré) et l’espoir aussi. L’espoir d’une vie heureuse…

(2 commentaires)

    • Sylvie on 1 décembre 2009 at 13 h 35 min
    • Répondre

    bonjour,
    J’ai lu et beaucoup aimé ce roman de Nina Bouraoui. Je me demandais si son titre était un hommage au titre du roman "La mort heureuse" de Camus ?

    • fifi on 16 mai 2017 at 19 h 48 min
    • Répondre

    SVP JE SUIS étudiante en littérature francophone et je dois travailler sur ce roman dans mon projet de fin d’étude,,, si vous avez des observations, des commentaires sur ce roman aide moi

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