Chambre sous oxygène (et Table rase) de Jean Baptiste Gendarme : Les souffrances du jeune Jean-Baptiste ou les monologues du coeur en chamade

Premier roman du jeune Jean-Baptiste Gendarme (publié à l’âge de 26 ans) qui ne se doutait pas du succès qui l’attendait (obtention de la bourse Hachette, investissement de Lagardère…), la coqueluche des auteurs wanna-be (dont certains sont publiés dans sa désormais célèbre revue littéraire Décapage), écrit ici un livre qui ne ressemble à aucun autre et dévoile une sensibilité aïgue de même qu’une écriture aux effets parfaitement maîtrisés. Choisissant la forme risquée de l’exercice de style (l’histoire se passe entièrement dans une chambre d’hôpital et alterne réalité, fantasme et flash-back), il décrit sous la forme d’une parabole poético-médicale les tourments du coeur dans tous les sens du terme. Un premier coup de maître pour ce jeune homme discret et secret. Et décidément très étonnant.

« Tu as gommé mon souvenir. Ton passé me ronge, notre présent m’obsède, l’avenir nous verrons ça plus tard.« 

Comment conter les tourments amoureux d’un jeune homme sans répéter ce qui a déjà été écrit mille fois avant lui ? Jean-Baptiste renouvelle brillamment le genre en imaginant un audacieux et original exercice de style dont le théâtre se situe dans… une chambre d’hôpital.

Rompant avec les codes classiques du genre, il choisit d’entremêler habilement peines de coeur au sens propre et figuré. Et c’est sous la forme d’un monologue à la fois drôle (de cette auto-dérision désespérée dont font preuve parfois les condamnés), émouvant et souvent poignant qu’il décrit la douleur physique de son pneumothorax qui l’oppresse, coupe son souffle et celle peut-être encore plus difficile de la perte amoureuse qu’il nie.

Les chapitres courts, rapides et fluides se succèdent en fondus enchaînés comme les battements d’un coeur en sursis. Prise de pouls, contraction cardiaque, perfusion de morphine, le cortège des infirmières et des médecins qui lui rasent l’aine, lui posent des électrodes ou une sonde urinaire… Toute l’humiliation d’un corps qu’on ne maîtrise alors plus et de l’infantilisation, de l’impuissance à laquelle on est réduit « comme un enfant que l’on vient de violer ». « Cette infirmière qui tient mon sexe entre deux doigts et me rase les poils publiens comme si elle écossait des haricots avec une amie. » L’obligation de laisser de côté sa pudeur, sa dignité même si l’on continue de l’appeler « Monsieur Valdémar ».

« Touchez-moi, écoutez-moi, examinez-moi« 

Son seul échappatoire dans cet enfer : les réminiscences des moments heureux avec son ex : leur petit restaurant italien fétiche, cette « première conversation où j’ai appris que tu dormais nue », la Saint Jean qu’ils ont fêtée, les baisers « qui sentent le parfum, la crème pour le visage et le dentifrice », les après-midis passés à écouter Carlos Gardell, les cours de Tango…

Il spécule, fantasme, ré-écrit leur histoire ou invente leur futur. Et surtout espère, d’un espoir fou et insensé, sa venue prochaine. Une attente impossible qui le fait tenir malgré tout.
Avec un sens du détail quasi Delermien (Vincent) et le don d’observation des nouvellistes à la Carver, Jean-Baptiste Gendarme façonne des phrases touchantes sonnant parfaitement justes. L’odeur de l’hôpital, la lame froide du rasoir et soudain la douce chaleur des souvenirs et des rêves, autant de sensations qui exhalent du papier. On partage véritablement son calvaire et ces allers-retours entre présent et rémanence du passé, jusqu’à ce que les deux se confondent dans son esprit divaguant. La tension émotionnelle est tenue sur la longueur, tendue comme un fil prêt à se briser jusqu’à la dernière page fatidique…

L’auteur alterne avec subtilité la réalité terrifiante de l’hôpital, de la maladie et le plaisir presque masochiste des souvenirs d’une complicité révolue, dans lequel le héros se réfugie et s’accroche coûte que coûte. Parce qu’il ne lui reste que cela pour supporter. On pense à Eric Neuhoff, une de ses références littéraires mais aussi à Nicolas Rey pour son art de dépeindre les femmes et leurs petites manies ou encore au film Les choses de la vie où Pierre le héros (incarné par Michel Piccoli) revoit sa vie défiler sous forme de flash backs alors qu’il est inconscient, victime d’un grave accident de la route. Un premier roman dirigé d’une main de maître, parfaitement structuré, cousu sur mesure et sans un mot de trop.

Table rase, de Jean-Baptiste Gendarme
En 2006, Jean-Baptiste Gendarme a publié un deuxième roman « Table rase » salué à nouveau par la critique. « Le réveil vous oblige à trahir vos songes. », ainsi commence t’il ce livre en deux actes et donne le ton à la tragédie qui va suivre, lorsque les espérances enfantines vous sont subitement arrachées, sans préavis.
Il change radicalement de décor et de contexte pour retracer la trajectoire de deux frères, après la perte brutale de leur mère, alors qu’ils n’étaient que deux adolescents. Il étudie ici la construction de ces deux êtres dont le plus jeune n’a pas eu le temps de faire le deuil et devra être interné. «On vous tend une rose, dont on a pris soin d’enlever toutes les épines. Il ne manquerait plus que quelqu’un se pique le doigt. Vous suivez des yeux sa chute. Elle rebondit et glisse sur le côté. En regardant le cercueil, le temps se fige et vous prenez soudainement conscience de ce qui se joue aujourd’hui. Vous pleurez, sincèrement, pour la première fois: vous venez de perdre votre enfance.», écrit Jean-Baptiste Gendarme pour décrire le drame de ces deux enfants. Fidèle à son premier roman, c’est par réminiscence qu’il reviendra dessiner par petite touches leur passé respectif qui fait écho à leur présent sentimental. L’un s’est effondré, l’autre solitaire et désenchanté, tente de faire face en se voilant dans son cynisme et en multipliant les conqêtes. Avec la même élégance, il esquisse, en biais, ce portrait masculin à deux voix, tout en nuances et interrogations sur leur identité… Sans jamais verser dans le pathos, il conserve son sens malicieux de la digression en particulier lorsqu’il cherche à imaginer la vie des passants qu’ils croisent : « Si vous avez un ficus et que vous projetez d’avoir un enfant, réflechissez bien. Il faudra choisir : enfant ou ficus. » L’art de restituer la gravité avec une certaine légèreté en somme.

Carte signalétique de Jean-Baptiste Gendarme :
NE EN : 1978
PASSIONS : monomaniaque. Toute sa vie tourne autour de la littérature française contemporaine
PHILOSOPHIE DE VIE : l’émulation
AMBITIONS : à long terme, être directeur littéraire d’une maison d’édition et tenir une chronique dans Madame Figaro
ÉCRIVAINS PRÉFÉRÉS : Éric Neuhoff, Patrick Besson, David Foenkinos (lauréat bourse Écrivain 2003), Philippe Jaenada, Emmanuel Carrère, Serge Joncour, Christian Oster, Philip Roth et les Hussards.

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