La voyeuse interdite de Nina Bouraoui : Les évasions barbares du corps étouffé

La voyeuse interdite, premier roman de Nina Bouraoui, écrit à l’âge de 24 ans (prix du livre Inter 1991) entre directement par la grande porte dans la catégorie « Chef d’oeuvre ». Si la loghorrée cathartique de « Mes mauvaises pensées » (prix Renaudot 2005), son dernier roman, vous a dérouté (voire dégouté), découvrez ce premier petit bijou qui vous réconciliera avec l’auteur. Puisée au plus profond de ses origines algériennes, cette tragédie en quatre actes dénonce l’horreur de la condition féminine au Maghreb au nom de la pesante « tradition » et de la « pureté ». Une écriture vibrante à la puissance évocatrice rare pour un livre disponible en poche à prix mini. A découvrir en priorité dans l’oeuvre de l’auteur !

« Je me vois plus comme une artiste que comme une intellectuelle. Mes livres viennent de mon corps, et pas seulement de ma tête. » Nina Bouraoui, L’Express 2004

Comme le dit Nina Bouraoui, son écriture est avant tout, en effet, celle du corps. La plus intense et la plus profonde. Dans la voyeuse interdite, c’est le corps nié et étouffé qui s’exprime, qui chuchote, qui hurle, frissonne ou saigne…
Le corps féminin est châtié, embrigadé, brimé et caché… Son crime ? Etre femme tout simplement et attiser les mauvaises pensées des hommes, « ces chacals citadins », leur désir à vif qui traîne partout dans les rues poussiéreuses d’Alger, « cette vieille séductrice endormie ».

Alors comment l’empêcher de nuire ? « Dés la puberté, les femelles de la maison durent vivre cachées derrière les fenêtres d’un gynécée silencieux où le temps avait perdu sa raison d’être. » C’est donc séquestrée, en proie à un ennui mortel au sens premier du terme, que l’héroïne du roman nous décrit sa vie de prisonnière et ses moments d’évasion par l’imaginaire depuis son poste d’observation (la fenêtre de sa chambre) de la rue. Dans ses quelques mètres carrés, tour à tour cellule mortuaire, désert ou clairière, elle est « l’oeil indiscret caché derière vos enceintes, vos portes, vos trous de serrure afin de dérober un fragment de Vie qui ne m’appartiendra jamais ! » Une « spectatrice clandestine suspendue au dessus de la ville » qui « arrive à extraire des trottoirs un geste, un regard, une situation qui lui donnent plus tard la sève de l’aventure. »

A l’épicentre : le corps toujours. Son corps adolescent en pleine floraison qui ne cesse de « suinter l’impureté » et qu’il faut contenir, masquer quitte à le brutaliser en comprimant ses seins, ses hanches jusqu’à la déformation, épiler, laver ses « plaies cycliques », cette « souillure » ou même mutiler. « Je suis une femelle au sexe pourri qu’il faut absolument ignorer afin d’échapper à la condamnation divine.« , répète-t’-elle docilement.

« Adolescentes, votre jeunesse est un long procès qui s’achèvera dans le sang, un duel entre la tradition et la pureté.« 

Aux côtés d’une mère meurtrie (et reniée parce qu’elle n’a pas été capable d’enfanter d’un garçon) et d’une soeur fantômatique flirtant avec la mort (parce que jetée par la fenêtre à sa naissance en raison de son sexe indigne), ayant abandonné toute frivolité et séduction, « des tas de graisse insignifiants flottant dans des robes peu seyantes » et sous le regard tyrannique d’un père musulman intégriste, l’héroïne tente malgré tout d’échapper à l’austérité et au désespoir de sa geôle. A son supplice mental et physique. « Plantes vénéneuses, enfant grabataire, excroissance malignes, verrues douées de raison, pauvres gens contaminés par l’ennui et la tristesse, voilà ma famille ! (…) Ce tableau affligeant où le peintre a forcé sur les couleurs du désespoir… »

Sans se douter qu’un terrible complot se trame contre elle depuis des mois : « Elle allait devenir une femme. Une femme sous le corps d’un homme. » Et perpétuer ainsi la sacro-sainte tradition du « drap maculé de sang et d’honneur » où dans son tissu « se dessine à l’encre carmin l’espoir et la crainte des mères, des pères, de l’homme, de la patrie, de l’histoire… » Sous le regard fier des mères et tantes, « ces voleuses d’extase, empêcheuses d’amour »…

C’est avec une acuité et une poésie incomparables que l’auteur nous immerge dans cet univers de femmes cloitrées et recluses. L’angoisse et la détresse sont presque palpables. Elle donne vie et corps à chaque odeur, forme ou couleur et restitue avec précision et finesse toutes les nuances de cette atmosphère oppressante pétrie de vice, de décadence, de frustration, de silence et de colère rentrée. Une écriture sensuelle et sensorielle, emmêlant les sens et le sang, qui manie avec dextérité l’art des « métaphores inédites » selon l’expression de Michel Houellebecq.
« Je décris des visions, des sensations. Quand je parle de l’Algérie, je parle d’un choc esthétique, d’une proximité charnelle avec la terre. Je ne pars pas d’une idée, mais de ce que j’appelle la «grâce», de quelque chose qui me traverse. » confiait-elle dans une interview de l’Express en 2004.

C’est enfin une portraitiste hors pair qu’il s’agisse de peindre l’effrayante guérisseuse qui tente de faire accoucher sa mère d’un garçon (« Son corps versait sur chaque marche de l’escalier des parfums âcres, acides ou poivrés : sans la voir, je devinais pas à pas son parcours matinal, la crasse tissait sur le sol un tapis d’odeurs lourdes et persistantes ; comme un fil tendu entre sa chambre et ses cheveux… »), sa douce bonne Ourdhia, conteuse le soir, qui « inondait sa chambre d’une couleur ocre », y faisait jaillir le désert et les nomades et derrière sa fenêtre « un étang de sel cloqué de fleurs lunaires… », sa tante complice de son mariage forcé ou sa sœur handicapée à l’article de la mort (« Sur ses lèvres aussi givrées que la dalle du grand Nord, je vois courir un petit vers sanguin ! Un sourire en pleine hémorragie.) ou même son sexe comme « une cocarde de résille noire« …
Mais aussi sa ville : Alger, que l’on est tenté de rapprocher des descriptions de l’Etranger d’Albert Camus : « Insoumise, généreuse, muse ou mère nourricière, flétrie par les années…« 
Seul petit bémol : Plus disciplinée en matière de syntaxe que dans ses romans suivants, elle abuse cependant des points d’exclamation, de façon très surprenante parfois et ne mets pas de majuscule à la suite. Un tic un peu agaçant…

4 Commentaires

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    • Pam Lapouf sur 21 février 2007 à 18 h 08 min

    J’ai beaucoup aimé aussi. Un autre de la même auteur que j’ai beaucoup aimé et dont on ne parle nul part, Poing mort.

    • noushi sur 28 mars 2007 à 11 h 55 min

    Moi j’ai beaucoup aimé "Mes mauvaises pensées" de Nina bouraoui. Une énorme spirale de mot qui vous emporte, une fois plongée dans le livre il me fut difficile de le refermer. Je redoutais le moment où j’allais arriver à la dernière page, le moment où mon voyage avec la narratrice allait s’arrêter. Tout ça pour dire, que cette auteur fut un vrai coup de coeur.
    Je viens tout juste de commander "la voyeuse interdite" d’ailleur.

    • mélissa-carmen sur 21 octobre 2007 à 22 h 37 min

    je viens de terminer "la vie heureuse" et comme pour mes mauvaise pensé j’ai beaucoup aimée!
    j’admire son style,sa force et la passion quelle intoduit.Son histoire avec Diane et magnifiquement retranscrite et sa description de l’algérie vraiment fidéle à l’image que j’en ai.
    Je viens de commencer garçon manqué..bonne surprise j’espére

    • De passage sur 3 décembre 2010 à 19 h 28 min

    91 – 67 = 24 !
    Nina Bouraoui a écrit son premier roman à 24 et non 34 ans. Une rectification s’impose.

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