"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

«

»

« Clémence Picot » de Régis Jauffret, Quand l’infirmière est l’agresseur… (1/2)

Face à Clémence Picot, sixième opus de Régis Jauffret (1999) le lecteur se trouve: abasourdi, pétrifié, tétanisé, révulsé. Mais surtout fasciné… En forme de monologue labyrinthique, ce roman terrifiant a révélé l’écrivain à un large public (après le remarqué « Histoire d’amour » en 1998), lui apportant une certaine notoriété, reconnue par la suite par plusieurs prix littéraires. Reposant entièrement sur le personnage et sa personnalité psychotique, « Clémence Picot » s’inscrit dans la lignée du roman psychologique sous son prisme le plus noir, auquel se mêle une dimension étonnante d’absurdité burlesque, la marque de fabrique de l’auteur. Avec son écriture systémique quasi chirurgicale, Régis Jauffret découpe au scalpel le portrait horrifique d’une infirmière de 30 ans en quête de maternité ou d’un substitut à sa solitude extrême, avant de basculer dans une folie profonde et dévastatrice… Avec cette création monstrueuse, l’auteur s’est imposé comme l’un des romanciers les plus originaux de l’époque – le plus noir, le plus absurde, le plus systémique, aussi. Qui a dit le plus fou ?

« Aujourd’hui j’ai atteint l’extrême limite de la solitude. Je ne suis que l’écho de mes parents, mon appareil génital se doit de l’amplifier. »

Clémence Picot est-elle un monstre ou est-elle simplement une enfant traumatisée incapable de vivre ? Ce sont ces question qui nous taraudent tout au long de cette plongée en apnée dans la psychée névrotique de cette femme de 30 ans, infirmière de nuit censée soulager les douleurs des autres… A ces questions, Jauffret ne donne bien sûr pas de réponse.
Il se contente de dessiner avec minutie les traits de sa personnalité en lui donnant la parole à la 1e personne du singulier, pendant plus de 400 pages. A la façon d’un Bret Easton Ellis dressant le portrait d’un Patrick Bateman (certains critiques ont d’ailleurs parlé d’un « Clémence psycho »), il fait monter crescendo la tension autour de ce personnage hors norme qui perdra bientôt le peu de contrôle et de semblant d’équilibre qui lui restait. Sans jamais la juger et dans un style des plus cliniques (le choix du milieu médical comme milieu professionnel de Picot n’est sans doute pas un hasard), il distille progressivement des « indices », des « pistes » éclairant son comportement sans pour autant le justifier et encore moins l’excuser.

Elle nous fait notamment le récit de son enfance, dressée par deux parents psychorigides, avares et d’un ascétisme sans faille. « Je ressemble à mon père, je ne crois pas au bonheur, mais à une sorte de malheur au repos. », « Ses paroles étaient sèches, elles tombaient sur moi comme une pelletée de cailloux. », « Je connais mon existence aussi parfaitement qu’une démonstration d’algèbre. Je suis limpide, transparente. Je ne porte en moi aucune ombre. Je ferme les yeux, et je me vois. », « Une bonne vie bien charpentée, bien construite, doit s’écouler dans le gosier comme un grand verre d’eau tiède qui n’irrite rien sur son passage. »

Elle nous raconte surtout son quotidien, sa vertigineuse solitude à peine troublée par les dîners du dimanche avec sa voisine, mère célibataire d’un petit Etienne, des visites à son vieil oncle, un lointain parent avec qui elle a pris contact à la mort de ses parents puis par la présence d’un chien qu’elle acquiert pour la protéger. C’est aussi son travail d’infirmière qui lui permet de contenir, tant bien que mal, ses pulsions obsessionnelles (« J’éprouvais un grand plaisir à soulager, il me semblait que la douleur m’obéissait comme une bête apprivoisée. » ou encore « Une infirmière ne devrait se souvenir que des veines où elle a enfoncé son aiguille. »). Mais peu à peu son petit monde fragile se dérègle : on découvre les aspects sadiques de sa personnalité qui pousseront au suicide son oncle ou conduiront à la mort son chien… Avant de persécuter puis de s’acharner sur sa voisine et son enfant qu’elle jalouse tout en lui vouant un succédané d’amour, possessif et destructeur.

Dans le vide abyssal de son existence, elle se met à cultiver un désir d’enfant, de maternité, sans en avoir encore trouvé le père… Jauffret livre ici une vision particulièrement cruelle presque effrayante du désir de maternité féminin et de cet instinct de reproduction : « Je me sentais décalée par rapport aux autres femmes. Sans le lest de la maternité, je tanguais dans ma vie. » ; « Malgré le silence je sentais que Paris se reproduisait. A peine fécondées, des femmes encore poisseuses s’endormaient. Les maternités débitaient des humains. La vie proliférait sans moi. » ; « J’étais là pour justifier la présence de mon appareil génital qui tournait à vide et ovulait en vain. » ou encore au sujet de sa fille hypothétique elle déclare : « Je lui léguerai ma vie comme une vieille bague qu’elle enfilera avec la docilité d’un index. »

Ce sont encore ses conceptions de l’éducation d’un enfant qui vous glacent l’échine : « (…) serrer les vis de sa personnalité distendue », « J’aurais aimé qu’il s’élève tout seul devant moi comme une plante. Mais il ne suffisait pas de le nourrir et de l’embrasser, il fallait que je le contraigne, que je le torde afin qu’il pousse dans le sens le plus favorable à son avenir. »

Régis Jauffret, auteur de « Clémence Picot », 1999.

Régis Jauffret, auteur de « Clémence Picot », 1999.

Boursouflée de frustrations refoulées depuis l’âge tendre, elle finira par tomber dans l’hystérie et la démence violentes.
Malgré ses souffrances, son monologue n’est pourtant jamais plaintif (et c’est ce qui le rend fascinant) même lorsqu’elle succombe à ses accès de désespoir. (« Je me suis couchée à plat ventre, la tête enfouie sous l’oreiller. Malgré mes larmes, je me suis endormie. » ou encore « J’aurais voulu qu’une mort subite ou un sommeil qui m’écrase plusieurs jours. La réalité me semblait trop lourde à manier et l’avenir ligaturé. », « Je me suis allongée sur mon lit. Je grelottais, toutes mes pensées m’agressaient. Depuis plus de 30 ans, mon corps allait et venait dans un périmètre restreint. Il me transportait, promenade maussade, indéfinie, dont j’aurais pu me dispenser depuis longtemps. » Jauffret démontre ici, une fois de plus, tout son talent virtuose de styliste pour dépeindre le mal-être existentiel et la détresse absolue.
Elle observe glacialement sa vie et celle des autres, passant d’un état à l’autre sans transition (du meurtre à la recherche d’un menu qui lui ferait plaisir…), évoque souvent la mort sans plus de compassion : « (…) nous finirons par mourir, pareils à de vieux moteurs travailleurs et fidèles comme des chiens de traîneaux…).

On suit ainsi les circonvolutions maniaques et paradoxales de son esprit malade à travers notamment un procédé littéraire typique de Régis Jauffret (comme les parenthèses d’un Jaenada) : l’usage du mode conditionnel pour imaginer une infinité d’options, de trappes narratives sur les conséquences des actes de son héroïne. Les temps, les heures s’étirent alors indéfiniment, au cours desquelles Clémence, entrée par effraction chez sa voisine, attendant son retour et celui de son fils, échafaude 1001 châtiments à leur infliger, rêvant tour à tour de les séparer, d’échanger ou de partager sa vie avec l’une ou l’autre, tout en saccageant leur foyer. De plus en plus sadique, ses préméditations tournent à l’insoutenable au fil des pages tel ses stratagèmes pour pousser l’enfant au suicide ou encore le huis clos final du meurtre aux accents zoophilo-nécrophiles.
Prolongeant ses variations sur une multitude de chapitres, elles finissent par semer le lecteur dans une spirale où réalité et fantasmes macabres se confondent.
L’auteur pousse le principe jusqu’à son ultime stade en changeant subitement de point de vue (passant de Clémence à sa voisine puis à son fils) et même d’époque (projetant les personnages dans leur futur avant de revenir au présent). Des effets littéraires intéressants mais qui peuvent aussi finir par lasser et faire perdre de son rythme au récit. [Alexandra Galakof]

© Buzz littéraire – Toute reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteur.

Suite de la chronique de « Clémence Picot » : Littérature urbaine et organique, le rapport entre corps, odeurs et objets/mobilier, un saisissant et complexe portrait de femmes, Le sommeil, cette petite mort où l’on s’évade… Une réflexion sur la notion de « vivant », Commentaires de Régis Jauffret au sujet de Clémence Picot…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>