« Le coeur cousu » de Carole Martinez

Coup de coeur pour ce premier roman, à la puissance lyrique rare, de Carole Martinez une parisienne d’une quarantaine d’années, professeur de français à Issy-les-Moulineaux, qui avait déposé son manuscrit alors inachevé chez Gallimard, à l’accueil. Coup de foudre de Jean-Marie Laclavetine : «Ne changez rien, écrivez la fin», lui a-t-il dit, selon l’anecdote rapportée par le Nouvel observateur. Le prix Ouest-France -Etonnants Voyageurs ainsi que le prix Emmanuel-Roblès ne s’y sont pas trompés non plus en lui décernant leurs récompenses. Elle est également sélectionnée dans la prestigieuse liste des livres d’été des membres de l’Académie Goncourt. Un succès façon « L’élégance du hérisson » (de M.Barbery) ne serait pas surprenant…

« Écoutez, mes sœurs !
Écoutez cette rumeur qui emplit la nuit !
Écoutez… le bruit des mères !
Des choses sacrées se murmurent dans l’ombre des cuisines. Au fond des vieilles casseroles, dans des odeurs d’épices, magie et recette se côtoient.
Les douleurs muettes de nos mères leur ont bâillonné le cœur. Leurs plaintes sont passées dans les soupes : larmes de lait, de sang, larmes épicées, saveurs salées, sucrées. Onctueuses larmes au palais des hommes !
»

Si Gabriel Garcia Marquez et Carson Mac Cullers avaient eu un enfant ensemble, et si ce rejeton avait hérité du lyrisme poétique du premier et de la sensibilité à fleur de peau de la seconde, il ressemblerait à s’y méprendre à Carole Martinez.

Dans « Le cœur cousu », coup d’essai magistralement transformé, l’auteure s’inspire de ses racines espagnoles pour nous raconter l’histoire de Frasquita, guérisseuse, magicienne et presque sorcière. Comme toutes les femmes de sa famille, Frasquita a reçu en héritage un curieux coffret et un don extraordinaire. Pour la récompenser de sa patience (malheur à celle qui ne saura pas réfréner sa curiosité et ouvrira le coffre avant la date prescrite !) elle se voit dotée du pouvoir de donner vie aux tissus qu’elle assemble, faisant naître sous son aiguille de somptueuses robes à partir de chiffons et des broderies tellement saisissantes qu’elles semblent animées. Un talent jugé suspect par les villageois de son hameau qui ne tardent pas à la mettre au ban de leur société. Et ce n’est que le début de son épopée : jouée et perdue par son mari lors d’un combat de coqs et réprouvée par le village pour cet adultère la voilà condamnée à errer à travers l’Andalousie, en compagnie de ses six enfants qui possèdent, eux aussi, des dons surnaturels…

Racontée par Soledad, la benjamine de Frasquita, l’épopée de la famille Carasco mêlant destins tragiques et extraordinaires tient du conte, presque du mythe. Chaque personnage pourrait ainsi donner lieu à un roman à part entière tant le merveilleux semble intarissable sous la plume d’un auteur habité par la violence et la magie d’une Espagne entre rêve et cauchemar. Roman sacré et païen, lyrique et charnel « Le cœur cousu » est porté par une écriture puissante et sensuelle qui transporte jusqu’à la dernière phrase.

Extrait choisi :

Le premier sang
« Dans le patio, Francisca, la vieille, frottait la chemise et le drap de sa fille dans la bassine en bois. Frasquita Carasco, ma mère, alors toute jeune fille, attendait nue, debout dans cette nuit de plein été, tentant, avec un lange, d’arrêter le sang qui lui ravinait les cuisses.
L’eau rougie clapotait autour des paroles de la vieille. « Désormais, tu saigneras tous les mois. Quand viendra la Semaine sainte, je t’initierai. Va te recoucher et ne gâte pas ton autre chemise ! »
Frasquita couvrit son matelas de paille de la toile de jute que lui avait confiée sa mère et s’allongea dans le silence de la nuit.
Le sang coulait sans qu’elle éprouvât la moindre douleur.
Saignerait-elle encore au réveil ? N’allait-elle pas se vider pendant son sommeil comme une cruche fêlée ? Ses cuisses lui paraissaient si blanches déjà… Elle préférait ne pas dormir, se sentir mourir…
L’aube la secoua. Ainsi, elle vivait encore ! Dans l’encadrement de sa petite fenêtre, elle distinguait déjà les autres maisons de Santavela en contrebas légèrement rosies par la timide caresse d’un soleil tout neuf qui peu à peu prendrait de l’assurance. Il faudrait bientôt retenir son souffle, vivre sur ses réserves de fraîcheur, et rester terré derrière la pierre blanchie jusqu’en fin d’après-midi. Alors seulement, on pourrait jouir de la lumière crachée par l’astre moribond, on pourrait le regarder s’empaler sur l’horizon sec et tranchant comme une lame et disparaître lentement derrière le grand couteau des montagnes ensanglantées dans un énorme râle de couleurs. Puis la nuit coulisserait d’est en ouest, noire, toute mitée par endroits, et un souffle viendrait peut-être agiter l’air brûlant, un souffle chargé de parfums salés, mouillés. Le village entier se prendrait à rêver de cette immense étendue d’eau, bleue de tous les ciels venus s’y mirer, et dont les quelques voyageurs qui s’étaient égarés sur les chemins tortueux jusqu’à Santavela avaient raconté les sursauts, les colères, la beauté. Frasquita, ma mère, regarda la forêt de caillasses et d’arbres secs qui encerclait son monde en songeant qu’il faisait bon vivre, même là, et son sang continua de couler sans qu’elle eût désormais d’autre inquiétude que celle de se tacher. « Ne mange pas de figues, ni de mûres, pendant tes règles, cela te marquerait au visage. » « Prends garde à ne pas goûter de viande cette semaine de peur que les poils ne te poussent au menton ! » Ne bois pas ci, ne touche pas ça : les recommandations ne tarissaient pas.
Certes, on n’en mourait pas, mais la vie était plus simple avant. Durant les huit mois qui précédèrent le carême, Frasquita ne parvint pas, malgré tous ses efforts, à échapper à la perspicacité de sa mère qui sentait venir le sang avant même que la première goutte ne perlât et qui accourait aussitôt en brandissant les nouveaux interdits glanés pendant trois semaines auprès de toutes les vieilles biques du village.
Ce que la jeune fille appréhendait par-dessus tout, c’était le premier soir des règles. Là, immanquablement, sa mère entrait dans sa chambre au beau milieu de la nuit, lui jetait une couverture sur les épaules et la menait dans un champ de cailloux où, quelle que soit la saison, elle la lavait en murmurant d’énigmatiques prières.
Et le lendemain, il fallait faire sa part comme si de rien n’était : se réveiller à l’aube pour traire les chèvres, livrer le lait aux voisins, faire le pain, le ménage, puis partir par les collines avec les bêtes et leur trouver quelque chose à brouter au milieu de toutes ces pierres. Tout cela en évitant bien sûr de manger soi-même ce que la nature pouvait receler de meilleur puisque tout ce qui semblait bon en temps normal devenait soudain fatal lorsque le sang coulait. Contrairement aux autres filles avec lesquelles elle discutait sur les collines et qui annonçaient à qui voulait l’entendre qu’elles étaient des femmes désormais, Frasquita détestait son nouvel état, elle n’y voyait que des inconvénients et serait volontiers restée une enfant. Mais personne ne parlait jamais de prières nocturnes ou d’initiation lors de la Semaine sainte. Frasquita n’avait pas oublié les mots de sa mère le soir du premier sang et elle sentait que de cela elle ne devait rien dire ».

(19 commentaires)

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  1. C’est magnifique !
    Je vais l’acheter dès que possible.

    Ça a l’air d’être le genre d’histoires qui fait s’extasier les adultes sur les prouesses stylistiques, et qui tient les enfants en haleine pendant longtemps, très longtemps !

  2. Un article contre l’autofiction sur poetaille.over-blog.fr

    • Hoplite on 5 juillet 2007 at 23 h 49 min
    • Répondre

    J’ai acheté ce bouquin…
    Que dire ?

    Il y a un vrai ton, une vraie intensité : on sent vraiment l’engagement de la narratrice dans le récit des aventures de sa mère (Frasquita) et autres.

    Pourtant l’ensemble est assez décevant : malgré quelques beaux passages, l’ensemble est trop (bien) écrit, trop littéraire, trop propre.
    Du coup, on perd toute la vivacité narrative et la crudité simple des événements. Et on entre moins bien dans l’histoire.

    Honnêtement, c’est une déception. Mais je me trompe sûrement…

    Cordialement !

    • marie on 8 juillet 2007 at 23 h 21 min
    • Répondre

    jai lu coeur cousu en 4h cest pour vous dire le plaisir de cette lecture je suis bretonne et la magie des femmes fait partie de mon univers
    c’est charnel sensuel bref grandiose!!!!! en plus jai le privilège de la recevoir avec des amies animatrices au siège de plum fm le 10 juillet.

    • didoune on 13 novembre 2007 at 19 h 59 min
    • Répondre

    J’ai aujourd’hui participé au prix renaudot des lycéens et puis le coeur cousu a été élu. Avec grand plaisir j’ai lu ce roman à la fois fantastique, magique, sensuelle, mais également un peu décalé dans le personnage du mari de Frasquita.C’est avec grand plaisir et d’imagination que j’ai ouvert mon esprit à ce livre.
    Merci à vous Madame Martinez de m’avoir éblouie, fait rire, mais également touché à travers cette aventure humaine.FELICITATION

    • mimi on 25 janvier 2008 at 19 h 46 min
    • Répondre

    c’est un conte merveilleux magique, tragique qui fait réfléchir pour décoder tous les symboles présents dans ce livre. C’est un peu les contes et légendes de notre enfance. A lire et relire

    • Françoise on 30 juillet 2008 at 7 h 04 min
    • Répondre

    Quatre jours d’un bonheur absolu de lecture !
    Que j’aime ces femmes et leurs folies, les miennes me font moins peur
    Un autre livre, vite

  3. J’ai aussi adoré ce récit magnifique, envoutant, qui nous emporte loin au cœur du désir féminin 🙂

  4. J’ai adoré ce livre !!! Je n’avais encore rien lu de tel !

    • mcps on 8 février 2009 at 17 h 43 min
    • Répondre

    étonnant prenant émouvant captivant qu’ a vecu l’auteure pour nous faire vibrer être pénétré de son
    imaginaire

    • alice on 3 avril 2009 at 18 h 14 min
    • Répondre

    le coeur cousu, c ‘est de la veine des grands auteurs…Cortazar, Marquez..,etc..
    c ‘est un roman merveilleux, je me suis régalée et je vais le recommander chaleureusement.

    • gillm13 on 29 avril 2009 at 23 h 46 min
    • Répondre

    Magnifique roman qui emporte son lecteur dans un monde où le réel et l’imaginaire se font place égale… Très belle plume… très belles histoires…. superbes personnages.
    Tout fait penser à "Cent ans de solitude",ou au "Soleil des Scorta"…

  5. Le cœur cousu – Carole Martinez

    Le cœur poursuit ses raisons
    Evidemment dans une profusion.

    Calfeutrées dans une trousse de couture
    Œillades d’histoires dans cette famille,
    Ut et quelques clés poétiques pour nous
    Raconter une saga palpitante, une belle écriture s’invite.

    COUSU

    Véronique Dubois

    Extrait du livre – page 399 – Le cœur cousu – Carole Martinez
    Mais quelques boutons n’auraient pas suffi. As-tu vu ce regard qu’elle porte sur moi ? Elle n’aime comme jamais personne ne m’a aimé. Clara n’est pas une idiote. C’est une poésie. Sache que j’ai moi-même la nuit en horreur. Elle m’a toujours fait peur.
    Lien http://www.veronique-dubois.com – rubrique livres sur la droite de l’écran

    • camille on 8 août 2010 at 11 h 54 min
    • Répondre

    "Dans la cours, à la nuit, seuls des cris de plaisir ont résonné, les hurlements d’un amour inouï où les mots n’avait plus leur place."

    Carole Martinez est une magicienne.

    • annie josette on 3 novembre 2010 at 10 h 31 min
    • Répondre

    je viens de découvrir ce très bel objet,quelle puissance d’imagination, quel enchantement!
    L’auteur nous entraine nous enchaine littéralement et on s’essoufle la suivre tant est rapide son rythme ,intenses ses personnages ,insensé son pari de nous faire revivre la folie des hommes,la douleur des femmes et tout celà sublimé par cette terre andalouse nourrie de légendes,carrefour d’une histoire tragique .
    quel enchantement pendant quelques heures ,etl’on échappe au temps ,et l’on rêve avec elle !
    Bravo Carole et merci.

    • Marya on 22 décembre 2010 at 15 h 19 min
    • Répondre

    "le coeur cousu" est une pure merveille qui m’a bouleversée. L’auteure a un style incroyablement recherché pour un premier livre et une imagination qui ravit les sens. Les mots me manquent pour expliquer le plaisir engendré par cette lecture.

    • marie on 25 mars 2011 at 14 h 39 min
    • Répondre

    J’ai lu il y a 2 ans ce roman au lyrisme éblouissant. J’étais immédiatement sous le charme, envoutée par cette femme à la sensualité sauvage, la suivre dans ses pérégrinations andalouses … je l’ai offert et la charme s’est propagé …. BRAVO! Marie

    • marie on 5 juillet 2011 at 17 h 27 min
    • Répondre

    j’ai lu ce livre avec parcimonie. Deux pages maximum par soir. Non pas que je ne l’ai pas aimé. Bien au contraire. Seulement la crainte que cette magnifique et magique histoire s’arrête…

    • Cloclo on 23 décembre 2011 at 18 h 17 min
    • Répondre

    Je viens d’achever la lecture de "Coeur cousu". Quelle merveille!
    Chaque page est une pierre précieuse.Que dire d’autre que "merci madame"?

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