"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

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« Le petit grain de café argenté » de Guillaume Tavard, Survivre à Londres au pays des « Mcjobs »…


« Le petit grain de café argenté » de Guillaume Tavard révélait, quelques années avant le carton de
« Les tribulations d’une caissière »
d’Anna Sam sur les coulisses de son expérience de caissière, les dessous des « mcjobs » d’outre-Manche… Le nom de cet alors jeune auteur ne sera pas inconnu aux fidèles lecteurs de la revue littéraire « Décapage » où il tient une chronique « Vous avez un nouveau message ». Jean-Baptiste Gendarme ne tarit pas d’éloges à son sujet (il commentait en ces termes son premier roman : « En refermant le livre (…), on sait désormais que Guillaume Tavard a de l’humour (son récit en regorge), qu’il a du recul sur sa vie (l’histoire en témoigne), et, enfin, qu’il a du talent (son premier roman est une véritable réussite) » et guette d’ailleurs avec impatience son deuxième roman, après ce premier opus qui a su se faire remarquer lors de sa publication en 2003 aux éditions Le dilettante. Philippe Jaenada fait partie aussi des férus de la plume de ce jeune auteur dont le style et l’humour désinvolte faussement candide entretient en effet des filiations certaines avec le premier. A travers les mésaventures d’un jeune français fraîchement débarqué à Londres et embrigadé un peu par hasard dans un job de chaîne de restauration rapide, il décrit le désenchantement, la solitude mais aussi la difficulté de trouver sa voie dans une société en forme de rouleau-compresseur pour les doux rêveurs… Un roman générationnel qui décrit notre époque avec une ironie douce-amère et un humour incisif mâtiné de tendresse.

Guillaume, narrateur et double autobiographique assumé de l’auteur, est un jeune français de 21 ans qui décide, comme beaucoup, plus par désœuvrement que par réelle vocation, de s’expatrier à Londres. Après quelques déboires, il finit par décrocher le job « idéal », le « meilleur boulot de la ville » (aux dires de son colocataire) : employé dans la chaîne de restauration rapide « Fresh »… S’ensuit une plongée hilarante et éprouvante dans les coulisses et les arcanes de cet univers ultra-codé et calibré au sandwich près ! Un monde peuplé de « team member », « team leader » et « managers » où gravir les échelons est un parcours du combattant et se voit récompenser de ridicules augmentations de salaires de misères mais aussi par des petits pin’s de sandwich sur son uniforme ou encore de ce fameux « petit grain de café argenté » pour les « prestigieux » baristas (préparateurs de cafés et capuccinos qui doivent toujours peser entre 200 et 220 grammes !). Insigne honneur qui a donné son titre au livre puisque dans cet univers morose, c’est la seule petite perspective qui parvient à motiver notre (anti-) héros : Obtenir ce fameux grain !
Vous l’aurez compris, tout ceci n’est qu’un prétexte pour nous dépeindre son expérience in vitro depuis son recrutement orchestré comme une grand messe, son rude apprentissage, son adaptation « en pilotage automatique » au rythme effréné du service jusqu’à sa désillusion totale et ses petits actes de rebéllion (plus symboliques voire pathétiques qu’autre chose mais surtout très drôles !). Ce parcours initiatique regorge de pépites de dialogues et d’anecdotes drôlatiques qu’il s’agisse de petites scènes entre collègues de galère, avec les supérieurs hiérarchiques ou encore les clients (à qui il finira par vouer une vraie hostilité).
En vrac, on pourra se délecter des discours « bourrage de crâne » hypocrites (auxquels personne ne croit y compris ceux qui les récitent) qui lui sont inculqués dés son entrée dans le système Fresh :
« – Fresh est une entreprise qui se veut différente des autres et qui l’est (Debra)
– Chez Fresh, nous partons du principe que chaque personne est unique, a commenté Flo. Nous ne vous considérons pas comme des moutons. Jamais. Pour nous, vous êtes uniques, et nous voulons que vous vous serviez de votre personnalité. Chez Fresh, être soi-même, c’est une régle primordiale.
– Nous voulons que vous soyez vous-mêmes, parce que vous êtes unique, et c’est ce qui fait la force et le succès de Fresh.
Elles souriaient encore et encore.
Je me demandais ce qui clochait chez elles.  »
Le passage sadique du client mystère qui espionne la moindre petite défaillance pour leur sucrer leur bonus hebdomadaire : « Je me fous que vous soyez heureux ou pas ! Je me fous que vous ayez des problèmes dans votre vie ou que vous soyez fatigués ! Vous savez pourquoi ? Parce que vous êtes là pour travailler, et votre travail c’est aussi de sourire. Alors je vous avertis, vous avez intérêt à sourire ! Souriez, compris ? On répondait oui en contemplant nos pieds. »
La « Fresh park party », la soirée organisée périodiquement par la chaîne pour « motiver » ses employés. Comment ? En les saoulant pardi ! Le meilleur antidote pour leur faire oublier l’abrutissement et l’absurdité de leur boulot… : « J’ai pensé qu’on allait à la Fresh Park Party non pas pour nous remercier de tout notre dur travail, mais pour nous faire oublier tout notre dur travail. » Il montre ainsi un des visages les plus sournois de l’exploitation, un visage faussement « fun » et insouciant qui masque une vraie tyrannie mais contre laquelle il est plus difficile de se révolter bien sûr…

Les clients (« Une foule qui ne disait pas bonjour, ni s’il vous plaît, encore moins merci. Pour cette foule on n’était tous qu’une bande de casquettes, de chemises blanches et de jeans tous pareils. ») qu’il rêve de renvoyer chez eux (ou qu’ils redirigent parfois à la concurrence !) quand ils arrivent pour commander. Il ose d’ailleurs en parler à son manager (Omar) qui lui confie son « secret » :
« – Les clients, j’ai murmuré. J’ai un problème avec les clients.
– C’est à dire ?
– Je peux pas les supporter, j’ai avoué.
Au lieu de me passer un savon, Omar a souri avec un air bienveillant. je ne m’y attendais pas.
-Oh, bienvenue au club, il a soupiré.
– Hein ? Mais on…
– Je vais te dire un secret. J’ai tendu l’oreille. Les secrets ça m’a toujours excité.
– Les clients, il a dit à voix basse, c’est comme des gros bébés.
– Des gros bébés ?
– Oui. Des gros bébés capricieux et pas très futés. Il suffit de leur donner ce qu’ils réclament et ils arrêtent de pleurnicher. C’est très facile, ne t’inquiète pas.
Son secret, entre nous, je le trouvais un peu mou du genou
. »

Les private jokes internes : « (…) si quelqu’un vous disait, en plaisantant ou non, « Tu sais que tu pourrais te faire virer à cause de ça ? », vous deviez automatiquement répondre « Ca me rendrait service », ou « J’aimerais bien ». Il y avait des répliques à assimiler quand on travaillait chez Fresh depuis un certain temps et qu’on en voyait pas la fin. »
… et ses parades (à deux balles) pour calmer les clients ou la trop forte pression : « Alors, quand vraiment ça devenait trop dur, trop chaotique, quand vraiment ce n’était plus possible de travailler dans ces conditions, j’avais une phrase toute prête. Une phrase profonde et imparable.
– On est des êtres humains.
Ca tuait.
(…)
Grâce à Dieu, j’avais une autre phrase en réserve : – On n’est pas des machines.
C’était une variante de la première et je l’aimais beaucoup également. Je me disais qu’elle sonnait juste. Comme une déclaration anti-esclavagisme ou quelque chose d’équivalent. Quelque chose d’intense qui réveillait la conscience des gens
. »

Bref un tableau mordant mais néanmoins emprunt d’une grande tendresse du monde impitoyable des McJobs comme les surnommait Douglas Coupland dans son fameux manifeste « Génération X » auquel on ne peut s’empêcher de penser en lisant la voix de cette autre génération, celle de Guillaume Tavard (qui n’est pas sans rappeler celle d’un autre Guillaume… Clémentine auteur du « Petit malheureux » qui décrit, également avec brio, un autre versant de cette « génération crevards »).
Mais alors que la première avait délibérément choisi des petits jobs déclassés pour échapper aux responsabilités, la seconde subit cette précarité et tente de survivre en attendant, en espérant mieux mais sans faire de réels efforts. L’auteur évite de verser dans un bête militantisme manichéen anti-libéral ou la caricature : il endosse sa part de responsabilité en reconnaissant qu’il ne fait rien véritablement pour s’en sortir et qu’il se complait dans la semi sécurité que lui offre malgré tout cet emploi et cette routine dans laquelle il est tombé.
Ce sont aussi la sensation âpre de solitude et la recherche de l’amour, du réconfort à travers l’ivresse de l’alcool ou des filles qui renforcent la dimension attachante et émouvante du personnage. Mention à la jolie histoire avec sa coéquipière polonaise « Siobhan » qui donne lieu à de fugaces et précieux moments de douceur dans ce « monde de brutes » : « Je n’avais pas envie de la laisser mais demain il y avait Fresh et on s’est séparé sur le quai de son métro. J’ai embrassé sa main. Elle a ri. Le monde devrait se résumer à ça. Tout le reste est grossier, fatigant, ridicule. Je me suis planqué dans son cou. Je lui ai dit qu’elle me faisait penser à un papillon de nuit. Je lui ai dit qu’elle ressemblait à une libellule égyptienne. »
Le narrateur confie aussi ses angoisses, emblématiques de la jeunesse actuelle : celles de donner/trouver un sens à sa vie, la difficulté de trouver sa voie, de savoir ce qu’on veut vraiment faire, la crainte d’être un « loser », expression qui revient régulièrement. L’avenir lui apparaît comme de la « science fiction » écrit-il.

Seul regret : on ne « visite » pas vraiment Londres (mais le narrateur n’en a pas beaucoup le temps non plus à vrai dire) ni ne côtoie les anglais (la plupart de ses collègues sont étrangers : polonais, suédois…, les seuls anglais sont peut-être ses clients, des courtiers et des banquiers hautains et pressés) et donc l’histoire pourrait se passer n’importe où ailleurs finalement. Ce qui reflète finalement assez bien la réalité de nombreux jeunes expatriés dans cette ville cosmopolite et peut-être la moins anglaise de toute l’Angleterre…

Certains lecteurs ont pu lui reprocher de ne rien raconter de « nouveau » puisque l’on a tous en effet une idée plus ou moins précise des conditions de travail désastreuses des petites mains des fast-foods (mais aussi de la vente de façon générale ou encore des call-centers…).
Mais ce qui fait tout l’intérêt et donc la saveur de ce petit roman c’est avant tout son art pour raconter et mettre en scène ce quotidien, les petits détails, mesquineries, échappatoires qu’il tente de s’inventer pour s’évader, se distraire, faire passer les heures plus vite. C’est vraiment la personnalité et le ton du narrateur, sa fausse désinvolture/candeur, son ironie douce-amère, son second degré décalé… qui font la différence. Grâce à son style fluide et percutant, on ne s’ennuie ainsi pas une seconde, une gageure quand on sait qu’on ne quitte presque pas les cuisines de Fresh !

(3 commentaires)

  1. LE MANQUE

    En effet, les chroniques de Guillaume Tavard (dans Décapage) sont pas mal du tout…

  2. Alexandra

    Je crois que JB Gendarme essaie de le motiver pr qu’il publie un 2e !
    Ce serait bien en tt cas que ce roman sorte en poche (idéal pour la collection nouvelle génération de J’ai lu moi je dis 😉

  3. jp

    c’est effectivement un très bon roman…qui est déjà sorti en poche, coll. Nouvelles Voix, chez Pocket…

    Réponse : Oh bah oui, merci de la rectification, suis-je bête, en plus il y a l’illustration au-dessus ! Le contraire aurait été étonnant / Alexandra

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