Que lit Dominique A ? « Le seul complexe que je nourris par rapport à la littérature, c’est de ne pas avoir lu la Bible »

Souvent qualifié de « chanteur français le plus littéraire » pour ses chansons d’atmosphère qui racontent des histoires, Dominique A, qui a participé à plusieurs projets d’écriture avec des écrivains (dont le recueil « Tout sera comme avant » où il a demandé à des auteurs tels que Richard Morgiève, Hélène Lenoir, Arnaud Cathrine, Chloé Delaume…, d’écrire un texte sur la base du titre de ses chansons), livre ses coups de coeur littéraires et livres de chevet qui l’ont accompagné tout au long de sa vie. Il analyse aussi le rapport entre musique et littérature, à l’occasion de la sortie de son nouvel album « La musique », un album très « textuel » en dépit de son titre… :

Le livre qui l’a ébloui pour la première fois : « Le Grand Meaulnes » d’Alain Fournier pour le sentier qui part dans la brume, la pudeur, l’écriture qui permet l’identification au personnage. Ce livre m’accompagnera jusqu’à ma tombe.

Le livre qu’il ne jettera jamais : Toutes les BD des Humanoïdes associés, de Druillet, de Moebus, Nicollet, etc. Ce sont mes doudous.

Le livre qui lui a plu dés la première page : « Cette vie » du sud africain Karel Schoeman, pour sa simplicité apparente, le rythme et l’écriture épurée. Une femme va mourir. C’est un livre sur les souvenirs qui affluent, reviennent et s’en vont, comme s’ils étaient ce qui justifie nos vies.

Le livre qui lui a donné de lire des contemporains : « Celui qui n’est pas là » de Dominique Fabre. Avant je pensais qu’un bon écrivain était un écrivain mort. j’avais tort.

Le livre qu’il trouve magnifique de justesse : « Vie nouvelle » de François Vergne. C’est un post nouveau roman, une écriture blanche, sans pathos. L’histoire d’une absence jamais évoquée mais qui pèse entre eux, entre un père et sa fille, dans un pavillon de banlieue.

Le livre qu’il n’a jamais réussi à finir : « Ulysse » de James Joyce. Soit je suis un couillon, soit je regarde la montagne de tout en bas… J’aimerais bien qu’il y ait un téléphérique !

Le livre qu’il aime pour sa musique : « Le ciel brûle » de Marina Tsvétaeva. Le rythme, la scansion des poèmes me bouleversent. Les tourments du siècle, la grande histoire qui écrit la petite, les tréfonds de l’âme et la vie d’artiste bouffés par la nécessité… J’en ai fait une chanson.

Le livre qui le fait rêver : Gioconda, de Nikos Kokantzis. Mon Grand Meaulnes d’aujourd’hui. C’est l’unique livre de cet auteur grec publié en 1975 dans son pays. L’histoire de son premier amour violemment interrompue. Il a écrit parce qu’il sentait sa mémoire se dérober.

Le livre qu’il aurait aimé avoir écrit : « Le Chant des regrets éternels » de Wang Anyi. Le portrait d’une femme à la fin de sa vie sur fond d’une ville, Shangaï, en proie aux transformations urbaines. Humble, à la fois brumeux et sensoriel, porté par un souffle poétique, délicat, tout ce que je recherche dans un livre. (source : Elle)

Dans le cadre d’une interview au magazine Voxpopmag, il analyse aussi le rapport entre musique et littérature, musicien et écrivain :
« L’écrivain envie souvent cette légèreté qu’on attribue au monde de la musique, là où le musicien pop va envier le prestige dont est auréolée la littérature et cette faculté de ne jouer que sur le langage. Plus qu’une fascination, je dirais qu’il s’agit d’une interrogation mutuelle. Je sacralise beaucoup moins la littérature qu’auparavant. Quand je lis quelque chose, j’ai souvent l’impression que l’hypertexte prend toute la place, que je n’ai rien compris, que ce que je lis n’est pas du tout ce qu’il faut lire. Je me dis que sous le texte, il y a un milliard de choses planquées, que ma lecture est en deçà de ce que raconte le texte. Mais non ! Ta lecture est une interprétation parmi d’autres, point barre. Plus tu t’autorises d’imagination dans l’interprétation, plus le livre est riche. Riche parce que tu l’interprètes richement. La littérature est toujours mystérieuse à mes yeux, mais peut-être un petit peu moins. Suffisamment moins pour que j’y pense comme quelque chose d’abordable. »

Il évoque aussi son rapport au songwriting dit lettré, à l’image d’un Morrissey, d’un Cohen ou d’un Dylan… :
(…) « Ce que je connais de Cohen, par exemple, ce sont ses traductions. Quant à Morrissey, j’ai rarement écouté ses textes. Je n’ai qu’un rapport « musical » aux songwriters anglophones. Je peux être touché par une phrase par-ci, par-là… Par exemple, j’ai été frappé par la force des textes de Ian Curtis. Bien a posteriori, j’ai écouté ses textes et je me suis rendu compte à quel point c’était fort. Très, très fort. J’étais déjà archi-fan de la musique, mais si en plus le mec écrit bien… Par exemple la phrase d’ouverture de « Unknown Pleasures » : « I’ve been waiting for a guide to come and take me by the hand… » – c’est très adolescent, mais c’est ultime. C’est à l’image du groupe, c’est fulgurant. C’est bête, hein, mais le seul complexe que je nourris par rapport à la littérature, c’est de ne pas avoir lu la Bible, n’ayant eu aucune éducation religieuse. Or, tous les grands auteurs ont été nourris par elle. J’ai un sentiment de manque, de ce côté-là. Comme un maillage qui m’échappe. Est-ce une impression ? Est-ce la conséquence d’une pression culturelle ? C’est sûrement la raison pour laquelle je commence à tourner autour de ça dans mes chansons. Mais je ne me sens pas de m’y coller directement, pourtant. Ce genre d’écriture, comme l’histoire des mythes et des divinités par exemple, ne me parle pas. J’ai eu beau me coller plusieurs fois à « L’Odyssée » par exemple, rien à faire, ça n’imprime pas, je ne retiens pas. »

(1 commentaire)

  1. Bonjour,
    Je vous signale la parution du récit autobiographique de Dominique A aux éditions La machine à cailloux (collection Carré), intitulé Un bon chanteur mort, où le chanteur, chef de file de la nouvelle chanson française, revient sur ses années d’apprentissage.

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