La maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, La carte n’est pas le territoire : vaste arnaque ou délire génial ?


Ovni de la rentrée littéraire 2002, La Maison des feuilles, premier roman du new-yorkais d’origine polonaise Mark Z. Danielewski, alors âgé de 37 ans, est devenu, depuis, un livre culte pour une communauté -plus ou moins underground et geek- fidèle de lecteurs. Récemment sa rupture de stocks a même déclenché leurs foudres ! Héritant de tous les qualificatifs, de « livre-monstre » à roman « somme », « gigogne », « interactif » ou encore « livre « abîme », « labyrinthique » ou « pop-up »… Ecrit en 12 ans et publié à l’origine en feuilleton sur Internet avant d’être imprimé, il aura suscité des méga octets de discussions et débats enflammés sur le forum dédié (repris sur un un site hommage en français). Ses livres vont jusqu'à provoquer des transes aux États-Unis, surtout chez les adols. Telle une rock star, l'auteur fait des « tournées », dont on trouve le calendrier sur son site Internet. Pour son 2e roman O Revolutions, des extraits audio étaient téléchargeables sur iTunes. Jouant autant sur le contenant « livre » que le contenu « écrit », l’auteur est considéré comme un précurseur ayant émancipé auteurs, éditeurs jusqu’aux lecteurs « des formes sclérosées du roman ». Et ouvert la voie à une nouvelle génération d’écrivains conceptuels : de Dave Eggers (« Une œuvre déchirante d’un génie renversant ») à (feu) David Foster Wallace (« Infinite Jest »), David Mitchell (« Cartographie des nuages ») ou en France peut-être à un Philippe Vasset.
Pourtant ce récit, à l’indéniable inventivité, peut donner une impression de déjà vu et souvent frôler l’indigeste… A moins que ce ne soit pour mieux piéger le lecteur ?

« Zampano savait d’entrée de jeu qu’ici, ce qui est réel ou ce qui ne l’est pas importe peu. Les conséquences sont les mêmes. » »

L’histoire… dans l’histoire… dans l’histoire
C’est l’histoire d’un mystérieux manuscrit écrit par un vieil aveugle érudit, Zampano, retrouvé mort dans un appartement décimé. C’est l’histoire d’un jeune paumé, junky et tatoueur de profession, qui découvre ce manuscrit qui bouleversera sa vie et réveillera des douleurs enfouies (sans oublier les histoires qu’invente son acolyte de soirée Lude…). Et c’est enfin et surtout l’histoire contenue dans ce manuscrit, le livre dans le livre, ou plutôt le film dans le livre, puisqu’il s’agit de la retranscription et de l’analyse d’un documentaire : « The Navidson Record ». Un film réalisé par un certain Navidson sur son aventure, avec sa famille, au sein de son étrange maison. Une maison qui défie les lois de la physique et qui rend fou. Une maison abyssale, aux profondeurs terrifiantes…

Le concept de labyrinthe : « Le centre n’est pas le centre »
Au cœur du livre, de sa construction narrative jusqu’à sa structure et bien sûr ses thèmes : tout n’est que labyrinthe. Les faits, les histoires, les notes de bas de page, les multiples informations philosophiques, psychanalytiques, scientifiques qui surgissent de toute part, les couloirs et les marches en spirale de l’immense escalier de la maison, s’imbriquent les uns dans les autres, formant des méandres vertigineux où le lecteur ne peut que se perdre (même s’il fait tout pour garder ses repères). Danielewski nous attire lentement mais sûrement dans sa toile, dans ce territoire qu’aucune carte ne peut tracer. Comme en écho au du roman de Michel Houellebecq, la carte n’est pas le territoire. Et c’est ce qui est très perturbant…
Sa réflexion sur le concept de labyrinthe, sur l’ordre et le chaos, trouve son apogée lorsqu’il évoque Dédale et le Minautore ainsi que Derrida à travers les notions de structure et de centralité : « une structure privée de sens » qui met en évidence le besoin impérieux d’un centre pour l’homme, (sa dimension sacrée dans certaines cultures), d’une « organisation », d’un « équilibre » afin de s’orienter. Il cite encore les travaux de Reed Doob sur la « fonction labyrinthique » vue de l’intérieur ou de l’extérieur jusqu’à écrire, en citant Eliade, que « toute vie peut être considérée comme un séjour dans un labyrinthe »… Il livre aussi l’étymologie du mot qui vient du mot « labor », un travail pour ne pas glisser ni tomber… Autant de pistes de réflexions intéressantes. Auxquelles s’ajoutent l’analogie – grandiloquente- avec les grands aventuriers et navigateurs (Magellan, Hudson…) : « Pareil au glacier Khumbu, au pied du Mont Everest où séracs et gouffres bleus changent de façon inattendue tout au long du jour et de la nuit, l’endroit que Navidson vient d’explorer se révèle d’une structure des plus instables. ».
Ceci donne parfois des passages de pure poésie : « La brûlante flamme rouge crache la lumière, saisissant Tom, (…), projetant ombres et dragons sur le mur le plus proche. Mais même cette pâle sarabande ne réussit qu’à illuminer une infime partie d’un coin. Navidson, Tom et Reston continuent d’avancer sous ces pignons de ténèbres et ces murs étayés d’ombre, allumant de nouvelles fusées, pénétrant ce monde avec leurs lampes halogènes, jusqu’à ce qu’enfin ce qui semblait indéfinissable finisse par se détacher du vide scintillant, implacable et désormais rien de moins qu’évident et indéniable. »

Du labyrinthe au réseau…
Derrière le labyrinthe se profile aussi l’idée de réseau voire d’arborescence. Le roman a d’ailleurs pu être qualifié de roman interactif jouant avec la notion d’hypertextualité (le mot « maison » est toujours écrit en bleu comme un lien cliquable). Malgré tout le papier reste au cœur du dispositif, comme l’a rappelé l’auteur au cours d’une interview. A l’heure du numérique, il joue au contraire avec toutes les ressources créatives d’une simple page blanche.

Le fond, la forme... ET la mise en page !
« Une histoire bâtie en enfilade, (…) un récit corralien sur lequel on se brise »
L’une des plus grandes originalités du livre (et qui aura peut-être susciter le plus de commentaires) est bien sûr le travail de sa forme en écho au fond, plus ou moins réussi (tournant parfois à l’artificiel dans sa surenchère et ses redondances). Ses « effets spéciaux », de la biffure aux subdivisions, diagonales, jeux de symétrie, copiers-collers hors sujet, digressions…, peuvent de prime abord apparaître gadgets (voire pénibles) pour finalement s’avérer parfaitement pensées. Venant d’abord parasiter sournoisement la lecture et déstabiliser le lecteur, ils atteignent leur sommet (au sens propre comme au figuré !) lors des expéditions/ascensions virant au cauchemar de l’équipe de Navidson. La confusion qui règne au sein des personnages se retrouve parfaitement restituée dans la mise en page. Les personnages et le texte dégringolant de concert…, plongent dans le vide (page blanche) ou encore le silence, les ténèbres du vestibule infini… Jusqu’à la folie. On frémit… un peu, mais le concept est surtout très ludique et on salue l’inventivité de l’auteur.
Une lecture en forme d’expérience spatiale à tous niveaux.
Une écriture évidemment très cinématographique par sa nature même (la majorité de l’histoire reposant sur un documentaire audiovisuel) la caméra et ses mouvements sont omniprésente sous la plume même si Danielewski a toujours farouchement refusé toute adaptation ciné malgré les propositions alléchantes… (le « Projet Blair Witch » ou encore « Paranoïd activity » pourraient tout à fait s’inscrire dans sa lignée). Claro, le traducteur commentait à son sujet : « On manipule ce roman comme un Rubicube Danielewski a voulu réaliser une oeuvre d'art totale, qui tiendrait à la fois des arts graphiques, de la musique, de l'architecture. Et en effet, presque tous nos sens sont sollicités : le toucher, la vue, l'ouïe. L'auteur a voulu cette synesthésie par laquelle les lettres se teintent et résonnent comme des cymbales. »

« C’est presque comme si je croyais que les questions sur la maison allaient finir par m’apporter des réponses sur moi-même. » (Johnny Errand)

Le piège des interprétations et de la perception
Dans ce labyrinthe foisonnant et polyphonique, le lecteur lutte pour comprendre, déceler le signifiant et le signifié, distinguer les double-sens et autre « méta discours », trouver des symboles ou des métaphores... Et l’auteur, pervers ! (et malicieux également), lui tend dans cette quête toute sorte d’indices comme autant de pierres auxquelles se raccrocher pour ne pas tomber, avant de mieux lui retirer ou les brouiller…
A commencer par la raison d’être de cette maison. Une maison « vivante », un organisme à part entière qui émet grondement, s’étire ou « engloutit les signaux » ou rejette ce qui ne lui convient pas… On pourra y voir, comme nous le souffle l’auteur, au travers de la kyrielle d’études, de thèses et d’ouvrages sur le phénomène, le reflet mental des psychés de ceux qui tentent de la pénétrer, en particulier les difficultés et les incompréhensions latentes entre Navidson et sa femme.
« Certains critiques pensent que les mutations de la maison reflètent la psychologie de ceux qui s’y aventurent. » ou encore cette allégorie « Toute vie peut être considérée comme un séjour dans un labyrinthe »… Tout ceci ne pourrait être aussi qu’une création de l’esprit torturé et traumatisé d’Errand.
Cela pourrait être cela comme autre chose… Car tout il n’y a pas de fait mais seulement des perceptions, nous rappelle l’auteur. La vérité (cf : son évocation de la manipulation digitale) n’existe pas…
Claro soulignait à juste titre que « le livre repose de façon très intelligente et très ironique tout en piégeant également, sur la folie de l’interprétation ». Et d’ajouter : « Les lecteurs, sur les forums, décryptent à l’envi, et à voir des choses qui n’y étaient pas, c’est à dire tout simplement, à mettre des choses dans le livre, ce qui est une réaction naturelle de lecteur, et dans ce cas là, cela devenait une prolifération assez monstrueuse. » Une satire de la société du commentaire et de la conversation et de la surabondance de l’information, avec comme peur primale, la perte de sens et de logique… Une démonstration laborieuse mais plutôt bien vue.


« La maison, les couloirs et les pièces deviennent toutes le moi – un moi qui s’effondre, s’agrandit, bascule, se ferme, mais toujours en rapport parfait avec l’état mental de l’individu. »

Ainsi l’humour est omniprésent, l’auteur jouissant littéralement à détourner et parodier les codes de l’épouvante avec des situations poussives (l’exploration de la maison qui se transforme en escalade du Mont Everest, la maison qui baldingue les animaux dans les arbres…) et surtout de l’érudition encyclopédique, avec notamment ses (429 !) notes de bas de page rocambolesques (note de bas de page renvoyant elle-même à une autre note… tronquée !), ou encore les listes (telle celle des conquêtes féminines de Lude qui ne manque pas de piquant…). On relève encore des petites piques d’autodérision : « Ne vous y trompez, ceux qui écrivent d’énormes livres n’ont rien à dire. Bien sûr, ceux qui écrivent des livres courts ont encore moins de choses à dire. » ou encore quelques expressions bien senties (« Vous avez un plateau repas à la place du cœur »). « La maison des feuilles » est un objet déroutant qui s’apprivoise lentement. Si les longueurs, la structure alambiquée et les redondances peuvent tenter de l’abandonner, il faut accepter de se laisser immerger, voire submerger entre ses murs pour véritablement y entrer.
Mégalomane et ésotérique pour certains, exigeante et inventive pour d’autres : sans doute un peu de tout cela finalement…, mais qu’en reste-t-il ?

Paroles de l'auteur, Mark Z. Danielewski :
« La maison des feuilles» était un livre entièrement tourné sur lui-même, un livre fait d’intériorité. Un livre consumé par l’idée de parenté, et profondément introspectif. Je savais, en écrivant les dernières pages, que j’allais devoir sortir de cette maison. J’avais besoin d’extériorité, de me consacrer au dehors des choses. J’avais d’ailleurs observé que beaucoup de lecteurs, qui avaient aimé «la Maison des feuilles», vivaient dans le roman comme dans une maison dont ils ne pouvaient pas sortir. Plutôt que de s’intéresser au monde extérieur, à la vie tout simplement, ils se passionnaient pour mes héros, Pélafina ou Zampano. J’en étais très heureux bien sûr. Mais j’avais envie de leur dire: «Maintenant, lâchez ce livre, et allez voir ce qui se passe dans la réalité ».

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