"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

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L’étranger d’Albert Camus: « C’est à cause du soleil »… (1/2)

L’Etranger, ce bref premier roman d’Albert Camus, auréolé du titre de « livre de poche le plus vendu en France » avec ses 6,7 millions d’exemplaires écoulés en Folio, publié en 1942, traduit en 40 langues et adapté au cinéma par Luchino Visconti en 1967, aura connu une postérité qu’un Sartre (par ailleurs ardent et enthousiaste critique dans Situations I*) lui envierait. Sa Nausée, publiée 4 ans plus tôt, ne connaît en effet pas aujourd’hui la même aura…
Revenant plus que jamais dans l’actualité à l’occasion des 50 ans de sa mort (dans un accident de voiture à l’âge de 47 ans) mais aussi suite à la polémique engendrée par la proposition du président Sarkozy de transférer ses cendres au Panthéon (refusée par le fils de l’écrivain craignant la récupération politique et ayant suscité de nombreuses indignations comme la Tribune rédigée par le philosophe Michel Onfray fervent camusien), l’écrivain, prix Nobel de littérature en 1957 n’a jamais cessé d’alimenter le débat. « L’étranger », deuxième opus de sa trilogie de l’absurde (aux côtés de sa pièce « Caligula » et de son essai « Le mythe de Sisyphe ») tout particulièrement, suscitant une infinité d’interprétations allant du politique au philosophique jusqu’au psychanalytique…

Et c’est précisément là que réside toute la puissance de ce roman qui reste volontairement ambigu et conserve sa part énigmatique jusqu’au bout. Chaque fois que j’en reprends la lecture (…) son pouvoir intact opère de nouveau. », disait Alain Robbe Grillet (l’Etranger est parfois analysé comme précurseur du Nouveau roman). A travers son célèbre héros, Meursault, cet homme au comportement « étrange », rétif au masque, au jeu social, il décrit avec une prose aussi limpide que minimaliste, « la nudité de l’homme face à l’absurde »… :

« La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant que tout a commencé.« 

Un homme est informé du décès de sa mère, il se rend à l’enterrement ; la chaleur le fatigue. Il s’ennuie chez lui et passe son dimanche à fumer sur son balcon en regardant l’agitation de la rue par la fenêtre… La semaine, il se rend au bureau et « travaille bien ». Parfois son patron est « un peu mécontent » ou « aimable ». Il boit des coups invité par son voisin qui veut être « son copain » ; cela lui est égal. Et puis surtout il va nager au soleil avec la belle Marie au corps brun et au visage de fleur… De lui, on ne sait pas grand-chose, des détails semés ici et là qui nous le font deviner. Il vit seul à Alger, son nom est Meursault, il est d’origine française, il est employé de bureau, il est encore jeune… Une vie ordinaire d’un homme sans histoire, « sans ambition » comme dit son patron… Un homme plutôt solitaire et discret. Les anecdotes, les incidents de la vie courante s’écoulent. Sans accroc vraiment notable. Les chapitres, les rares dialogues se suivent comme des scènes qui mettent en lumière tour à tour différents angles de vue, différentes facettes du personnage, sans que le tout ne soit jamais livré et ne puisse être vraiment appréhendé, saisi. Il y a toujours quelque chose qui nous échappe au fil des pages et ce jusqu’à la fin. Un portrait brossé par petites touches apparemment anodines. Jusqu’à ce qu’éclate le drame que l’on sentait couver malgré tout, comme si tout cela « cachait quelque chose ». Le roman bascule alors dans un procès kafkaïen : cet homme sera jugé par la société. Pour un crime bien différent de celui qu’il a réellement commis…

Meursault, le fascinant portrait d’un homme insaisissable
L’étranger fait partie de ses romans dont l’intérêt repose entièrement sur son héros et narrateur. Une voix. Une psychologie, des comportements, des réactions, une perception singulière aux autres, à la société qu’il l’entoure. L’étranger c’est le portrait d’un homme qui se dessine en creux, par déduction, par interprétation de ses pensées, de ses actes. Camus ne nous décrit jamais explicitement ses traits de caractère, il nous laisse interpréter librement ses petites phrases « Ce n’est pas de ma faute », « J’étais fatigué », « J’ai dit que cela m’était égal », lancées abruptement. Est-il un naïf enfantin, un simple d’esprit, un insensible indifférent à tout ou au contraire un esprit sage, mesuré, à la grande intelligence, un passif nihiliste ou un homme révolté de l’intérieur ? Le lecteur oscille, hésite et ne parvient jamais à le cerner véritablement, ce qui fait toute la puissance de son caractère. Tout du long, le lecteur cherche à le comprendre, à mesure qu’il nous parle et se dévoile.
Camus applique ici à merveille la fameuse règle d’écriture américaine : « Show, don’t tell ».
Il aura par la suite, sous le feu des questions, révéler quelques commentaires sur son mystérieux personnage et ses motivations (voir les interprétations du roman).

Il y a un peu de Bartleby dans la franchise candide de Meursault. Et bien entendu de « K » l’employé administratif d’une banque en particulier pour son côté abstrait (aucune description physique) et bien sûr le procès dont ils sont tous deux victimes (même si les conditions sont bien différentes). Dans cette filiation et plus récents, on pense aussi aux héros austériens, en particulier Quinn dans « Cité de verre ». On verrait bien Meursault se laisser mourir de faim, s’emmurer dans la solitude même si c’est un homme du dehors, proche des éléments, du ciel et la mer et des plaisirs terrestres. « J’ai souvent pensé alors que si l’on m’avait fait vivre dans un tronc d’arbre sec, sans autre occupation que de regarder la fleur du ciel au-dessus de ma tête, je m’y serais peu à peu habitué. » Un personnage tout en paradoxes et donc particulièrement juste et émouvant. La critique l’a aussi rapproché du héros de « La Condition Humaine » d’André Malraux à la différence que Meursault va subir les événements alors que Tchen est un homme actif, qui agit poussé par un idéal. Autre analogie plus contemporaine, celle avec L’adversaire d’Emmanuel Carrère, inspiré d’un fait divers, qui brosse le portrait du faux Dr Romand coupable du meurtre de toute sa famille. L’homme s’était réclamé spontanément de l’Etranger au cours de son procès. Et il est troublant en effet de constater que son procès a été moins celui du meurtrier que celui de l’homme qu’il était.

Le génie de la construction narrative d’une tragédie en deux actes
Organisée en deux parties égales, presque symétriques à la première personne du singulier (ce qui le fera apparenter à un journal pour certains, bien qu’aucune date ne soit jamais mentionnée), L’étranger nous surprend par son retournement de situation soudain. Le rideau tombe à mi-chemin et s’ouvre sur une toute nouvelle perspective. La première partie du roman sous ses airs anodins se change sournoisement en véritable réquisitoire à charge contre cet homme apparemment « sans histoire ». Les « amis » d’hier deviennent tour à tour les témoins dénonciateurs, accusateurs… Comme un miroir déformant, la seconde partie reflète la première en la chargeant d’un double sens sociétal. Tout s’inverse progressivement selon un savant crescendo. Chaque micro-évènement, incident devient une nouvelle preuve de sa culpabilité, venant l’accabler davantage avec une absurdité croissante.

Un roman à la beauté charnelle
Moment fort si ce n’est l’apogée du roman, le procès en tant que tel, souvent objet principal de l’analyse de l’Etranger, ne doit pas faire oublier les très belles pages, presque de poésie pure qui l’habitent. En particulier, les scènes de bonheur simple, cristallin de cet homme en harmonie avec la nature. Homme de la sensation… presque primitive. A son sujet, Camus a déclaré en 1946 : « Une terre, un ciel, un homme façonné par cette terre et ce ciel » Il nous dit la plage, les baignades, le soleil étourdissant, l’éclat du ciel pur, l’odeur de la terre fraîche avec une beauté charnelle presque sensuelle, en particulier lors des scènes avec Marie. « J’avais tout le ciel dans les yeux, il était bleu et doré. Sous ma nuque, je sentais le ventre de Marie battre doucement. » ; « J’avais laissé ma fenêtre ouverte et c’était bon de sentir la nuit d’été couler sur nos corps bruns. » On est aussi touchés par la belle description d’une rue vue depuis sa fenêtre, de l’après-midi jusqu’au soir, au gré du changement progressif de la lumière, le pavé mouillé, l’animation… Dans la deuxième partie du roman, alors que Meursault est emprisonné, il nous fait sentir, à travers plusieurs passages poignants, le manque aigu qu’il a du dehors. Camus enchante avec son écriture à la fois sobre et impressionniste, par petites touches sensorielles. A noter quelques similitudes sur cet aspect avec le personnage du Démon de Selby, Harry qui possède aussi cette même sorte d’hédonisme charnel et sensibilité aux sensations, au soleil…

« C’est à cause du soleil »…
Presque personnage à part entière, le soleil aussi envoûtant qu’assassin tient un grand rôle dans le roman. Sous son emprise, Meursault (nom dont l’étymologie viendrait de « Meur » pour la mer et le meurtre et « sault » le soleil), se gorge de plaisirs mais est aussi souvent « fatigué » ou « étourdi » jusqu’à ce qu’il lui fasse perdre momentanément la raison… Le soleil bienfaisant ou cruel donne ainsi lieu à de nombreuses allusions qui sont autant d’indications sur l’état d’esprit du narrateur : « Le jour déjà tout plein de soleil m’a frappé comme une gifle » ; « Le soleil avait fait éclater le goudron. Les pieds y enfonçaient et laissaient ouverte sa pulpe brillante. » Camus le fait régulièrement intervenir jusqu’à ce qu’il occupe toute la place lors du fameux jour tragique qui fait basculer le roman : « l’air enflammé », « un océan de métal bouillant », « toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière moi », « les cymbales du soleil sur mon front »… [Alexandra Galakof]

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Lire la suite de la chronique: Les interprétations données à l’Etranger (un roman volontairement ambigu, Roman de la fatalité : mourir pour la vérité, La dénonciation de l’hypocrisie sociale, L’étranger, un roman colonialiste ? L’interprétation politique : une fausse bonne idée…)

* Extrait critique de L’Etranger par Jean-Paul Sartre, « La grâce de l’absurde » :
« On voit donc qu’on ne saurait négliger le côté théorique du caractère de Meursault. De même beaucoup de ses aventures ont pour principale raison de mettre en relief tel ou tel aspect de l’absurdité fondamentale. Par exemple, nous l’avons vu, Le Mythe de Sisyphe vante la « disponibilité parfaite du condamné à mort devant qui s’ouvrent les portes de la prison par une certaine petite aube » – et c’est pour nous faire jouir de cette aube et de cette disponibilité que M. Camus a condamné son héros à la peine capitale. « Comment n’avais-je pas vu, lui fait-il dire, que rien n’était plus important qu’une exécution… et, qu’en un sens c’était même la seule chose vraiment intéressante pour un homme ! ». On pourrait multiplier les exemples et les citations. Pourtant cet homme lucide, indifférent, taciturne, n’est pas entièrement construit pour les besoins de la cause. Sans doute le caractère une fois ébauché s’est-il terminé tout seul, le personnage avait sans doute une lourdeur propre. Toujours est-il que son absurdité ne nous paraît pas conquise mais donnée : il est comme ça, voilà tout. Il aura son illumination à la dernière page, mais il vivait depuis toujours selon les normes de M. Camus. S’il y avait une grâce de l’absurde, il faudrait dire qu’il a la grâce. »
A propos de l’écriture « neutre » du roman au passé composé simple, Sartre disait qu’elle « accentue la solitude de chaque unité phrastique ».

Jean-Paul Sartre, « Explication de l’Etranger », Situations I, © éd. Gallimard, NRF (article de février 1943 publié en 1947).

** Le président américain George W. Bush, peu connu pour son goût pour les intellectuels, français de surcroît, a profité de ses vacances de l’été 2006 dans son ranch de Crawford (Texas) pour lire, en anglais, le roman d’Albert Camus « L’Étranger ». Cette nouvelle a laissé toute la presse américaine pantoise… La célèbre chroniqueuse du New York Times, Maureen Dowd écrivait que Meursault « prend beaucoup de mauvaises décisions et tue préventivement un Arabe dans le sable. Il évolue dans un monde opaque, obscur et violent qui est indifférent à ses croyances et à ses désirs. S’il devait y avoir une confirmation du sens qu’avait Camus de l’absurdité de la vie, c’est que le Président le lise. » Au cours de l’été 2006, L’Étranger s’est retrouvé sur la liste des « best sellers » aux États-Unis.

L’Étranger a également inspiré en 1980 à Robert Smith, le leader et chanteur des Cure, une chanson intitulée « Killing an Arab ».

(1 commentaire)

  1. Kebina

    "A propos de l’écriture "neutre" du roman au passé composé simple, Sartre disait qu’elle « accentue la solitude de chaque unité phrastique" == D’après ce que me disait un prof de lettres, ce serait le premier roman à quasi totalement remplacer le passé simple pour le passé composé… Et je dirai même que c’est une des raisons principales de la réussite esthétique du bouquin : sans passé composé pour se raconter, Mersault aurait été un être bien terne.

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