Rattrapage 2009 : jeunes talents littéraires de L.A à Las Vegas en passant par Lyon…

Alors que 2009 referme tout juste ses dernières pages, retour sur quelques romans parus entre ou pendant les rentrées littéraires de 2009, salués, remarqués par la critique et les lecteurs. Lumière sur ces jeunes écrivains américains (et un français !) dans les bas fonds de l’humanité, à découvrir avant qu’il ne soit trop tard !

Résumés de ces quatre premiers romans et recueils de nouvelles, parus et plébisicités, peut être un peu trop discrètement parfois, en 2009 :

« Les caractéristiques de l’espèce » de Nathan Sellyn
Ce jeune auteur canadien de 27 ans, tout droit sorti des ateliers de creative writing (Princeton, New Jersey), a eu comme professeurs des écrivains telles que Joyce Carol Oates et Toni Morrison. Dans ce premier recueil de 13 nouvelles, encensé par Joseph Boyden, il ausculte notre espèce dans toute sa noirceur, sa mesquinerie et ses travers modernes : la destruction d’un couple gavé de téléréalité (« devenue le centre déformé de tout ») , la violence urbaine à coups de batte de base-ball, la jeunesse dorée décadente de Vancouver, l’homophobie, la pédophilie ou encore le suicide…
Avec ses personnages extrêmes, en pleine crise (Un homme qui se venge d’un dealer dont les produits ont tué une ravissante jeune-fille, un époux aussi amoureux qu’agressif, un trentenaire fréquentant les bars de strip-tease, un couple brisé par une soirée d’échangisme, un nouveau père très lâche, des secrets de famille…) Nathan Selly livre un regard corrosif sur le couple, la paternité ou encore la jeunesse actuelle. « Dans le temps, Joseph, mon frère aîné, disait qu’un homme prend ses meilleures décisions avec un flingue à la main, et j’ai toujours pensé que c’était une devise en or » écrit-il dans la nouvelle intitulée « Prédateurs ». Porté par une poétique directe et énergique, un ton parfois réaliste, parfois ironiste, l’auteur entraîne son lecteur sur des pistes inattendues, le prenant sans cesse à contre-pied. Un art de l’esquive et une précision quasi sociologique qui font la puissance de ses textes désenchantés. Dans la veine de son confrère Craig Davidson.

« Dead boys » de Richard Lange
Ce nouvelliste américain pour la première fois traduit en français a séduit la critique avec ses nouvelles des paumés de Los Angeles. Sorti en 2007 aux Etats-Unis, il a reçu un accueil hors du commun. George Pelecanos, Michael Connelly ont applaudi. T. C. Boyle notait : « On compare Richard Lange à Raymond Carver et Denis Johnson et on a raison. Ses nouvelles ont l’authenticité et l’immédiateté du premier et la modernité de la langue du second. »
Avec une langue âpre et vivante, il brode ses variations autour du désormais classique « envers du décor hollywoodien » à travers une galerie de mauvais garçons aussi lâches qu’ivrognes, losers pathétiques et néanmoins touchants dans leur tentative de réaliser leurs rêves malgré tout. Acteurs en manque de rôles, et pas seulement; fils en manque de père, pères en manque de femme, femmes en manque d’amour. Tous cherchent à combler un vide sans trop savoir comment s’y prendre. « Quelque part, il y a forcément quelqu’un qui vous aime, non ? » Glande et délinquance sont les seules issues : ils traînent dans les bars, un motel crasseux où s’agglutinent des perdants et les supermarchés en forme de bunker, décapsulent trop de canettes sur un canapé défoncé, braquent des banques, sortent de prison, se font larguer, perdent un boulot, escroquent les assurances: le train-train. « C’était généralement un coup de fil de sa mère qui faisait péter un câble à Bobby. Elle était gentille avec lui, elle le soutenait complètement, mais dans sa voix il n’entendait que de la pitié et de la déception. Vu de chez moi, il s’était fait avoir dans les grandes largeurs : quel intérêt d’être cinglé si c’est pour ressentir encore de la honte ? » De dérapages insidieux en ressentiments et dialogues acérés, il donne à voir le chaos humain dans toute sa vérité poisseuse et sa folie. « Comment les gens normaux font-ils pour vivre avec toutes les erreurs qu’ils ont commises ?« 
Un « Last exit to L.A »…

« Les Enfants de Las Vegas » de Charles Bock
Comme Richard Lange, Charles Bock né en 1970, élève de Rick Moody à Bennington, dévoile dans ce premier roman l’envers du décor de la cité de tous les vices. Après Hunter S.Thompson et son Las Vegas Parano, il dresse un portrait plutôt désespéré de sa ville natale à travers le destin de quelques habitants.
Il plonge son lecteur dans son ambiance fébrile où l’on vient gagner « cash » son american dream. Ville de l’entertainment et des plaisirs illicites, ville bling bling et toc où l’artificiel et le superficiel règnent en maître au milieu des casinos illuminés, de ses néons multicolores , des boîtes de strip et des fast-foods. Le ground zéro de la culture.
Plutôt que sa face touristique, il nous montre son revers : les coulisses de ses machines à rêve. Serveurs, cuistots, concierges, danseuses, liftiers, croupiers, architectes, taxis… Mais aussi en arrière plan, une industrie interlope faite de dealers, macs et prostituées. Entre les deux, les prêteurs sur gage ou encore les églises kitsh où l’on se marie à la chaîne….
Bock braque plus précisément sa plume sur leur progéniture : la jeunesse qui grandit dans cet univers déjanté. «Les enfants de Las Vegas» ce sont les enfants de l’excès : trop geeks, trop punks, trop décadents ou simplement trop ambitieux pour se satisfaire du confort banal et formaté de l’américain moyen. Prenant pour prétexte la disparition inopinée de Newell Ewing, gamin de 12 ans mal dans sa peau et chahuteur, il passe au crible son entourage, sa famille, ses amis… Des personnages iconoclastes : de Lincoln, son père, un homme frustré qui compense avec les boîtes de strip-tease et les sex-shop à Lorraine sa mère, ancienne danseuse et femme souffrant de solitude. Il y a aussi Kenny, le meilleur ami de Newell, l’archétype du geek, fan de BD asociable.
On croise encore un dessinateur de BD fan de jeux vidéo, une strip-teaseuse se rêvant star, une fille au crâne rasé, un livreur de films X fan hardcore de tatouage et de piercing, un gamin des rues… Comme Newell, tous sont en rupture avec leur famille.

Des jeunes à la dérive qui errent à la recherche d’une fête improbable tandis que Vegas leur exhibe l’argent, la drogue et le sexe autant de sensations factices, de divertissements dérisoires voire glauques. Et les entraîne à une surenchère constante : un tatouage en trois dimensions ou un concert sauvage en plein désert… L’auteur se glisse dans l’esprit de cette faune singulière pour nous livrer leurs pensées intimes, leurs colères, lamentations, regrets et fantasmes… Et décrit leur vertige devant le gouffre, leurs fascinations sulfureuses. Il se penche aussi sur ces laissés pour comptes : les fugueurs et les enfants abandonnés.

Raconté sur 24h, du crépuscule à l’aube, de la fièvre du samedi soir à la descente du petit matin, un roman choral qui dénonce avec lucidité les ravages d’une génération d’enfants paumés et d’adultes immatures, écrasée par le poids du mensonge, celui incarné par Las Vegas et son rêve doré utopique, où il est bien difficile de conserver la candeur de l’enfance…

« Un homme louche » de François Beaune
Premier roman du trentenaire lyonnais François Beaune, né en 1978, fils de philosophe et créateur de la revue Louche ou d’un cyber-feuilleton, « Les Bonnes Nouvelles de Jacques Dauphin », sélectionné pour le prix de Flore 2009 et prix du premier roman, estampillé « révélation de la rentrée littéraire » par une presse enthousiaste. Le magazine Technikart va jusqu’à le qualifier de nouveau Jauffret.
« Un homme louche » est un faux journal intime en deux parties, l’une à l’adolescence qui finit en internement puis 25 ans après… Une forme originale et un style percutant et inventif qui lui aura valu bien des éloges mais aussi quelques réserves…
Dans la lignée des héros nihilistes et losers contemporains, son narrateur Dugommier, « Eminence noire de ce monde de poulets en batterie », nous raconte tout d’abord son existence d’ado mal dans sa peau tendance « Columbine », au surnom évocateur de « glaviot », dans sa famille de français moyens, quelque part dans un coin de la Drôme, triste et sans âme, aux côtés d’une mère épuisée et épuisante, malheureuse et amère et d’un père épicier, retranché dans sa cave en quête de l’invention qui lui permettra d’échapper enfin à sa vie étriquée.
Gamin doué qui dévore les livres mais aussi un peu allumé, il s’amuse à décortiquer son entourage, tel un ethnologue (selon son expression), se passionnant pour le quotidien, ce qu’il appelle le « sous-réalisme ». Avec un certain mépris qui ne sert qu’à mieux masquer sa sensibilité extrême et sa fragilité. L’aliénation ordinaire, gavée de pub, de télé, de com’ et de conso, le tout servi par une plume burlesque jouant sur l’absurde et l’ironie à la manière de l’émission Strip-tease.
Son ambition ? « comprendre le fonctionnement du monde dans un petit périmètre » . Et de déclarer : « Je suis le regard posé sur mon époque. Un homme louche. Le véritable ethnologue de mes semblables. » ; « L’homme louche est celui qui sait s’arrêter sur l’essentiel, qui s’intéresse plus à la merde qu’au chien »

25 ans plus tard, un mariage raté et la perte de son enfant, notre anti-héros, abruti d’alcool et de magazines féminins, continue de se murer dans son monde intérieur, disséquant la vie des autres, tel un voyeuriste, incapable de mener une « vie normale »… « La machine à broyer les êtres que la société à mis en place » a fait son œuvre. Il reste « Un type louche. Un drôle de type. Un type étrange. Impossible à cerner. On a l’impression qu’[il est] autre part, sur une autre planète. »

Interrogeant la solitude, l’incommunicabilité et la marginalisation (« Aux autres, je n’ai sûrement rien à dire. Mais je suis comme tout le monde. Je n’en suis pas sûr. Et si j’avais quelque chose à dire ? Est-ce qu’il faudrait le dire ? » ; « Je dois vraiment avoir peur de disparaître pour écrire autant. » ), ce « pur roman schizo » allie un humour noir, déjanté, cruel à un regard parfois tendre, voire poétique et onirique. Citant Alexandre Soljenitsyne et son livre Une journée d’Ivan Denissovitch, il explique que « toujours regarder ce qui ne te regarde pas » permet de survivre dans le goulag qu’est notre société».
Avec une première partie plus réussie que la seconde, on lui a aussi reproché de jouer sur les clichés et de pécher par des longueurs ennuyeuses.

A propos de l’écriture : Ce roman a fait l’objet d’un long travail de ré-écriture avec l’éditeur, Yves Pagès chez Verticales. « Quand je lui ai envoyé le premier manuscrit qui faisait 800 pages, j’ai bien compris que c’était un peu long » a précisé l’auteur dans une interview. Yves Pagès l’a incité à retravailler certains passages, alléger le roman d’une troisième partie un peu inutile, et fait renforcer l’écriture de toute la première partie écrite en adolescence, pour renforcer la dimension romanesque.

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