« Bel-ami » de Maupassant : « Il avait cueilli sans peine son âme légère de poupée. »

La publication de « Bel ami » de Maupassant, en 1885 fit grand bruit, confirmant les précédents succès de l’auteur avec ses nouvelles (dont "Boule de Suif") et son roman "Une vie". Sa satire des milieux du journalisme, de la politique et de la finance mais aussi l’immoralité voire la perversité de son héros ont saisi l’opinion. Alors écrivain reconnu mais aussi grand chroniqueur, Maupassant aurait dit en riant : "Bel-Ami, c’est moi". Alors que son personnage continue de fasciner et a même fait l’objet d’une nouvelle adaptation ciné en juin 2012 (avec Robert Pattinson), retour sur cette figure essentielle de la littérature, souvent uniquement réduite à un simple arriviste... : bel-ami-maupassant-la-vie-francaise-journal.jpg

« Il allait réussir, enfin! Depuis trois mois, il l'enveloppait dans l'irrésistible filet de sa tendresse. Il la séduisait, la captivait, la conquérait. Il s'était fait aimer par elle, comme il savait se faire aimer. Il avait cueilli sans peine son âme légère de poupée. »

Bel-ami, un séducteur avant tout

Avant d’être un arriviste, Bel-ami est avant tout un séducteur. Un homme qui aime plaire et charmer les femmes, petites et grandes, qui sait leur parler, les amuser et les écouter.
C’est un plaisir et une sorte de jeu pour lui, voire même un défi (en particulier avec Mme Walter). Cette séduction n’est pas immédiatement consciente, elle s’opère presque malgré lui et il en constate les heureux effets.
Au début du roman, il a une certaine innocence, une forme de naïveté avec ce « pouvoir », ce « talent » (puisque cela en est un malgré tout !) qu’il possède avant de réaliser qu’il peut en tirer profit. Comme en témoigne la fameuse scène où il surprend son reflet dans le miroir et ne se reconnaît pas tout de suite ou encore lorsqu’il parvient à séduire Mme Marelle sans oser y croire.
De même, il n’a pas manœuvré pour que Mme Marelle lui paie son loyer ou même l’entretienne, c’est elle-même qui en a l’idée, suscitant son indignation dans un premier temps.
Lorsqu’il séduit Mme Walter, il s’agit davantage d’un défi mais sans « calcul » préalable, avant d’en tirer parti.

D’autre part, Bel-ami n'est pas un être froid, dénué de tout sentiment comme il est souvent dépeint.
Plusieurs de ses réactions dénotent au contraire qu’il éprouve bien une certaine attirance voire tendresse si ce n’est de l’amour (même temporaire) pour ses conquêtes. A commencer par Mme Forestier qui lui fait un grand effet dés leur première rencontre et dont il sera très proche au début de leur mariage : « II demeurait sous l'obsession de son image, comme il arrive quelquefois quand on a passé des heures charmantes auprès d'un être. On dirait qu'on subit une possession étrange, intime, confuse, troublante et exquise parce qu'elle est mystérieuse. »

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Il est intéressant également de relever la remarque prophétique que lui fait Mme Forestier alors qu’il est encore intimidé par elle et lui avoue ses sentiments : « Je sais bien que chez vous l'amour n'est autre chose qu'une espèce d'appétit, tandis que chez moi ce serait, au contraire, une espèce de… de… de communion des âmes qui n'entre pas dans la religion des hommes. Vous en comprenez la lettre, et moi l'esprit. » Cette complicité se ressent aussi avec la mutine et légère Mme de Marelle, malgré leurs ruptures, un lien fort les unit indéniablement. Duroy, conquis par « son air gamin », lui reste attaché (cf : le dernier chapitre), sans avoir aucun intérêt pécuniaire. Ce qui n’est pas forcément le cas avec la fille de Mme Walter même s’il est aussi séduit au début par sa grâce et son caractère.

Bel-ami entre Don Juan et Casanova: un personnage paradoxal

Ainsi Bel-ami se situe entre le Don-Juan et le Casanova, séduisant tantôt avec le cœur, tantôt par pur esprit de conquête. On remarquera d’ailleurs que la bascule entre les deux s’effectue à un point décisif du roman (chapitre 2 de la 2e partie), lorsqu’il se met à souffrir de jalousie envers le défunt mari de Mme Forestier et à perdre confiance en elle. C’est alors qu’il prendra la décision de devenir insensible voire cruel, sans scrupules : « Toutes les femmes sont des filles, il faut s’en servir et ne rien leur donner de soi. » puis « Je serai bien bête de me faire de la bile. Chacun pour soi. La victoire est aux audacieux. Tout n’est que de l’égoïsme. L’égoïsme pour l’ambition et la fortune vaut mieux que l’égoïsme pour la femme et pour l’amour. »
Parmi les autres paradoxes du personnage, on relèvera par exemple son attachement sincère à ses parents et à ses origines paysannes ou encore sa réaction d’apitoiement dans l’église pour une pauvre femme, sa colère contre « l’impitoyable nature » juste avant de se jouer des sentiments de Mme Walter, qui, elle, appartient à la haute bourgeoisie… (cf : ci-dessous à propos de son désir de "vengeance sociale").

Bel-ami :un roman de femmes

En tant que personnage n'existant qu'à travers les femmes, il se présente ainsi aussi comme un roman de femmes. Maupassant dessine notamment le portrait de trois bourgeoises de son époque (sans compter les personnages secondaires) : Mme Forestier, Mme de Marelle et Mme Walter. La première, indépendante, intellectuelle et plume de talent qui sert de nègre à ses maris successifs, la seconde bourgeoise bohème, légère et facétieuse et la troisième femme mûre, mère de famille conventionnelle qui n'a jamais pensé tromper son mari. La bascule de cette dernière est peut-être la plus fascinante des trois par le volcan que Durtoy réveille sans s'en douter : sa perdition totale proche de la folie, mêlée à sa dévotion religieuse, est saisissante ainsi que son obstination à vouloir conserver son amant malgré ses rejets répétés et sa trahison fatale. Véritable martyre de sa passion pour ce cruel amant qu'elle dégoute : « Devenue soudain sensuelle sous le baiser de ce beau garçon qui avait si fort allumé son sang, elle apportait dans son étreinte une ardeur inhabile et une application sérieuse qui donnaient à rire à Du Roy et le faisaient songer aux vieillards qui essaient d'apprendre à lire. »

A travers ces trois femmes, Maupassant nous montre les arrangements et l'hypocrisie, mais aussi la souffrance, qui règnent dans les couples et les mariages de façade de l'époque. Alors que triomphe toujours l'ascendant de Bel-ami sur toutes ces maîtresses qui lui sont totalement dévouées quoi qu'il leur inflige.
L'irrésistible Bel-ami pourrait ainsi être rapproché d'un Dorian Gray qui ne serait jamais puni de ses péchés...

Envie, arrivisme ou ambition ?

Dés le début du roman, Maupassant mentionne « l'œuvre de conquête » de son personnage. C'est donc bien l'histoire d'une conquête et d'une ascension qui nous est ici racontée ainsi qu'un roman d'apprentissage (voire d'éducation sentimentale !).
Depuis sa misérable chambre garnie jusqu'à son mariage étincelant de haut notable..., la route sera... rapide ! Grâce aux moyens qu'il déploiera. « C’est par les femmes seules qu’il arrive (…) il traverse toutes les spécialités du journal sans s’arrêter, car il monte à la fortune sans s’attarder sur les marches. » avait commenté à son sujet Maupassant.
C'est une figure plutôt insolite pour l'époque, le "gigolo" n'existant pas encore officiellement...
Bel-ami, de milieu modeste et rural, veut « réussir », que ses parents soient fiers de lui, il veut être quelqu’un, on sent chez lui une sorte de complexe d’infériorité. Il n’a pas honte pour autant de ses origines paysannes qu’il ne cherche pas à cacher ; il se montrera même très heureux lors de son retour « au bercail ». Aussi à l’aise avec une prostituée de cabaret que les jeunes filles de bonne famille dont il est également adoré. Il est irrésistiblement attiré par le rêve d’une vie dorée à Paris, la ville lumières pleine de promesses qui lui tend ses bras (parfumés et élégants).
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Et l'envie, l'envie amère, lui tombait dans l'âme goutte à goutte, comme un fiel qui corrompait toutes ses joies, rendait odieuse son existence.

Bel ami: l'homme sans qualité

Ce qui frappe c'est que Bel ami n’a pas de vocation particulière, de passion. Il prendra n'importe quel chemin du moment qu'il le mène au sommet : « ses espérances de grandeur, de succès, de renommée, de fortune et d’amour ». Au fil du roman, on découvre un personnage insatiable, qui n'en a jamais assez et surtout perpétuellement insatisfait. Ses victoires ne lui apportent aucun répit et ne le rendent même pas heureux comme lorsqu'il reçoit la légion d'honneur. Que cherche vraiment Georges Duroy ? La reconnaissance, le pouvoir, la richesse... On finit par ne plus vraiment le savoir. Seul l'ivresse de conquérir semble le motiver. L'autre moteur qui le guide semble être la jalousie, rejoignant le complexe d'infériorité évoqué plus haut. Ainsi ses actes peuvent être interprétés comme une volonté de vengeance sociale inconsciente (arnaquer ceux qui arnaquent la société) dont la conquête de Mme Walter puis de sa fille sont les points d'orgue symboliques. En effet, Bel-ami nourrit à l'égard de la classe aisée un ressentiment et un mépris (paradoxal puisqu'il souhaite aussi en être finalement) qui transparaît tout particulièrement dans la scène au bois de Boulogne où il observe les cavaliers du dimanche.

Satire du monde de la bourgeoisie et de l'argent dans Bel-ami

Lors de cette scène située vers la fin de la 1e partie, Bel-ami se moque de leurs vices et autres malversations des riches cavaliers qu'il voit passer : tricheries aux jeux, vol, fortune louche, d’autres vivant sur les rentes de leurs femmes, etc. Et les traite de "tas d'hypocrites !". On notera qu'au début de roman, alors que sans le sous, il désigne les buveurs d'un café où il ne peut consommer de "cochons".
Ainsi Maupassant semble nous dire que toute richesse est toujours bien mal acquise et ne peut se faire sans "magouilles". Argent ne peut rimer qu'avec malhonnêteté selon lui. On ressent une véritable haine pour les politiques satisfaits, les dirigeants et autres bourgeois parvenus. En ce début de IIIe République, il dénonce plus particulièrement le règne des apparences et les combines politico-médiatico-financières : la concentration des pouvoirs entre les mêmes mains (cf : Walter le patron du journal « La vie française » mais également banquier et de connivence avec le ministre des Affaires étrangères Laroche-Mathieu).

Le roman prend ici des allures de pamphlet politique qui dénonce les abus d’un pouvoir politique dévoyé et véreux et d'une presse à la solde du gouvernement…
On pénètre les coulisses d'une rédaction où l'on hésite pas à truquer les infos (des propos sont rapportés sont qu’aucune interview n’ait été effectuée) et où les rédacteurs jouent au billeboquet au lieu de travailler… La médisance est aussi habituelle. Le journal influe sur l’opinion et fait et défait les ministères.

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Maupassant transpose notamment au Maroc une affaire véritable de l’époque (en Tunisie) liée à la politique coloniale de Jules Ferry qui imposera un protectorat français sur le pays en garantissant ses dettes conduisant à une spéculation sur les obligations. En d’autres termes, la politique extérieure comme l’expansion coloniale semblent n’avoir d’autre objectif que l’enrichissement de quelque privilégiés proches du pouvoir.
Les succès et l’arrogance de son héros reflètent une société où à la malhonnêteté des uns répondent les multiples trahisons des autres et l’argent semble être le seul moteur des hommes. C'est donc une vision très pessimiste qui se cache derrière l'éclatante victoire de Bel-ami.

Le spectre de la maladie et de la mort

Une noirceur qui s’incarne plus explicitement à travers deux personnages.
Celui de Norbert de Varenne tout d’abord, le vieux collaborateur du journal « La vie française ». De façon assez inattendue, celui-ci lui livre un (très) long discours assez inattendu, aussi sombre que poignant sur la solitude, la mort et le succès vain : « La vie est une côte. Tant qu'on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux; mais, lorsqu'on arrive en haut, on aperçoit tout d'un coup la descente, et la fin qui est la mort. Ça va lentement quand on monte, mais ça va vite quand on descend. »
Ce chant du cygne sonne comme un avertissement que Duroy n’entend pas. Et qui ne le freinera pas dans sa course au succès envers et contre tout !
C’est également son ami Charles Forestier dont on assistera à la progression de la maladie jusqu’à son agonie qui rappelle à Bel ami, l’éphémérité de l’existence vouée à retourner au néant, quelle que soit sa gloire… : « Une vie! quelques jours, et puis plus rien! On naît, on grandit, on est heureux, on attend, puis on meurt. Adieu! homme ou femme, tu ne reviendras point sur la terre! Et pourtant chacun porte en soi le désir fiévreux et irréalisable de l'éternité, chacun est une sorte d'univers dans l'univers, et chacun s'anéantit bientôt complètement dans le fumier des germes nouveaux. Les plantes, les bêtes, les hommes, les étoiles, les mondes, tout s'anime, puis meurt pour se transformer. Et jamais un être ne revient, insecte, homme ou planète ! »

Une psychologie plus complexe qu’il n’y paraît
Maupassant se refusait à tout "psychologisme" et considérait que « la psychologie doit être cachée dans le livre comme elle est cachée en réalité sous les faits dans l’existence ». C’est donc au lecteur d’interpréter les faits et comportements. Et force est de constater que Bel-ami est un personnage ambivalent à la psychologie plus complexe qu'il n'y paraît de prime abord. Il serait faux d’en faire une analyse manichéenne : le vil qui titre profit d' "innocentes victimes". Pétri de paradoxes (comme son amitié avec le mari de Mme de Marelle ou sa volonté de « venger » Forestier de l’infidélité de sa femme alors qu’il la trompe également éhontément), ce n’est pas un personnage entièrement négatif et ses motivations profondes dépassent le simple arrivisme égoïste. C'est aussi un personnage qui reflète son époque, un pur produit des vices de la société, du moins telle que la voyait Maupassant... [Alexandra Galakof]

MERCI DE MENTIONNER VOTRE SOURCE SI VOUS CITEZ CET ARTICLE SOUS COPYRIGHT BUZZ LITTERAIRE.

Visuels d'illustration : adaptation cinématographique de Declan Donnellan et Nick Ormerod, avec Robert Pattinson dans le rôle titre - 2012
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A propos de la presse sous la IIIe République
En 1881, la presse est alors en plein essor grâce aux progrès de l’instruction, de la technique (machines rotatives…) et de la proclamation de la liberté de la presse (loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse qui définit les libertés et responsabilités de la presse française, imposant un cadre légal à toute publication).
On peut distinguer trois grandes familles :

- D’une part, les journaux d’information: ils ne prennent pas explicitement parti, sur le plan politique et s’attachent à traiter des sujets de fond. Exemples : Le Temps, Le Gaulois ou Le Figaro, tous trois fondés dans les années 1860.
- A côté de ces quotidiens plutôt réservés à l’élite, une presse populaire s’est développée qui s’appuyait surtout sur le journalisme d’investigation de ses reporters envoyés enquêter sur de grands sujets d’actualité. "Le Matin", "Le Petit Journal" ou "Le Petit Parisien" en sont des exemples.
- La presse d’opinion, pour finir, suit dans les journaux le découpage du champ politique : à droite ce sont les journaux conservateurs comme "L’Intransigeant" ou "La Croix", tandis que "l’Aurore" ou "La lanterne" sont les principaux titres de gauche. Une grande tendance de la presse est alors le roman-feuilleton publié dans leurs colonnes par des écrivains avec qui ils entretiennent de nombreux liens.

On a surtout retenu les noms de Balzac, d’Eugène Sue avec « Les mystères de Paris » ou d’Alexandre Dumas mais également Zola. Ce qui permettait à ces derniers de vivre de leur plume et aux journaux de fidéliser leurs lecteurs. C’est ainsi que Balzac racontait comment, écrivant dans l’urgence et toujours à court d’argent, faisait durer les descriptions puisqu’il était payé à la ligne. Le fait d’écrire sous la contrainte formelle de la publication en feuilleton a également contribué à infléchir l’écriture des romanciers : la parution morcelée imposait, par exemple, un rythme nouveau au développement des épisodes. De même, l’objectif étant de tenir le lecteur en haleine pour lui donner envie de lire l’épisode suivant, autrement dit d’acheter le prochain numéro du journal, l’auteur devait ménager ses effets, en favorisant chutes et rebondissements. La qualité littéraire de l’œuvre pouvait alors pâtir de cet impératif car on cherchait en priorité à s’attacher les lecteurs.

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