Antigone d’Anouilh : commentaire, analyse personnages et comparaison avec Sophocle

Antigone, la plus célèbre pièce du dramaturge français Jean Anouilh, devenu un classique du théâtre, fait partie de son cycle des « pièces noires » qui s’appuie sur des grands mythes grecs tragiques. Ainsi Antigone publié en 1944 en pleine occupation allemande fait suite à Eurydice (1941) et sera suivi de Médée (1946). Il s’agit d’une ré-écriture de la pièce du dramaturge de l’Antiquité grecque Sophocle, lui-même inspiré de la légende mythologique (cycle thébain, c’est à dire les légendes liées à la ville de Thèbe). Anouilh est réputé pour dépeindre des « combats passionnés où l’idéalisme et la pureté se fracassent contre le réalisme et la compromission« . Une analyse qui reflète parfaitement le dilemme à l’oeuvre dans Antigone :

Antigone rendant les hommages funèbres à son frère Polynice (c.1806)
Benjamin CONSTANT
 © Musée des Augustins, Toulouse

Anouilh a conservé les grands épisodes de la pièce d’origine et sa problématique (le crime d’Antigone d’avoir voulu enterrer son frère Polynice mort dans une guerre fratricide contre Eteocle malgré l’interdiction royale au motif que ce dernier était un traître, et sa condamnation à mort qui en résulte) mais a modifié de façon plus ou moins profonde les motivations, arguments et caractères des personnages principaux (Antigone et Créon notamment).
Il a également modernisé le langage bien sûr, qui joue avec le registre familier et les anachronismes (café, tartines, bar, fusils, film, cigarettes, pantalons longs, voitures de course…).

Traits de caractère de Créon dans la pièce d’Anouilh et dans celle de Sophocle : leurs différences et points communs dans leur manière de réagir et dans les émotions qu’ils montrent

Le roi Créon incarne l’autorité et le pouvoir politique. Chez Anouilh comme chez Sophocle, Créon démontre la même incompréhension voire mépris pour Antigone (et Ismène quand elle se rallie à lui) : « Ces deux filles sont folles, je le dis. » Chez les deux auteurs Créon considère Antigone comme une criminelle qui a transgressé sa loi. Toutefois chez Sophocle, Créon apparaît plus cruel aussi et déterminé à exécuter Antigone sans remords (« Ne parle plus de ta soeur. Elle n’existe plus. »), même si elle est la femme de son fils.
Face à sa froideur et son impassibilité, Antigone incarne la charité et l’humanité : « Je ne suis pas née pour haïr, je suis née pour aimer. »
Egocentrique, il ne pense qu’à lui et à sa réputation de roi et ne songe pas au bonheur de son fils qu’il réduit à un simple « orgueilleux » alors que c’est lui qui pèche par son orgeuil comme il finira par le reconnaître à la fin. Il n’aime pas qu’on lui résiste et surtout pas une femme, dans la tradition misogyne et patriarcale où la femme doit se soumettre à l’homme et non l’inverse au risque de remettre en cause sa virilité comme il le clame. Il reproche aussi à son fils Hémon « d’être l’esclave d’une femme » et ne prend pas au sérieux ses plaintes (« cesse donc de ma fatiguer« ). La mort d’Antigone est donc pour lui une question d’honneur, pour ne pas avoir l’air d’être soumis à une femme ou qu’Antigone « gagne » contre lui (« ce n’est pas une femme qui me fera la loi. »). Peu lui importe le lien de filiation qui les unit.

Le Créon d’Anouilh n’a nullement ses préoccupations, il s’agit pour lui de simplement répondre aux obligations de son « métier de roi », même si cela lui déplaît, et d’éviter la rébellion et l’anarchie dans sa ville (mort pour l’exemple). Il préfèrerait qu’Antigone ne soit pas exécutée et tente par tous les moyens de la dissuader de poursuivre son geste insensé d’enterrer son frère, ses arguments finiront d’ailleurs par faire vaciller sa détermination. Il a beaucoup plus d’empathie et de patience à la fois pour Antigone et pour son fils Hémon.

Créon chez Sophocle est brutal avec Antigone avec qui il veut en finir au plus vite (« Emmenez-moi cette fille au plus vite » ; « elle comprendra que c’est bien inutile de garder tout son respect pour les Enfers. »), « cette fille odieuse », il n’essaie pas de la sauver d’elle-même comme le Créon d’Anouilh s’efforce de le faire allant jusqu’à vouloir sacrifier ses gardes pour elle (« Je veux te sauver Antigone« ).
Contrairement au Créon d’Anouilh, il ne fait preuve d’aucune empathie ou pitié : il est cruel.
Outre d’apparaître comme sans coeur, le Créon de Sophocle est aussi tyrannique comme le caractérise d’ailleurs Antigone (« l’avantage de la tyrannie« ).
Il veut lui imposer sa volonté et la forcer. Il est aussi tyrannique avec ses proches en général, à commencer par Hémon qui lui rétorque « veux tu donc parler seul et sans qu’on te réponde ?« . Créon essaie de faire honte à Antigone pour son attitude. Il la considère comme une traître. Pour lui Polynice était un « méchant » qui ne mérite pas d’être honoré. Leur vue diverge concernant le bien et le mal et la piété. A la fin, pourtant contre toute attente il y a un revirement complet du caractère de Créon chez Sophocle, il reconnaît ses erreurs et sa culpabilité (contrairement au Créon d’Anouilh qui lui reste persuadé d’avoir accompli son devoir, de même que l’Antigone de Sophocle, les rôles sont ici inversés entre les 2 auteurs). Il veut même aller jusqu’à se suicider.

Le caractère d’Antigone : points communs, différences (caractère, arguments) entre le personnage d’Antigone créé par Sophocle et celui d’Anouilh ?

Les deux Antigones sont des personnages entiers, idéalistes (qui « vise l’impossible »), déterminés, téméraires, audacieuses (risquent leurs vies), « intraitables » et qui se battent pour leurs convictions (bien que légèrement différentes chez l’une et l’autre), n’hésitant pas à se rebeller contre l’autorité masculine et royale, quitte à se mettre à dos, à se brouiller ou faire de la peine à leurs proches (Ismène à qui elle reproche sa lâcheté notamment, Hémon, etc.). Chez Sophocle, Antigone est explicitement décrite passionnée par Ismène : « ton coeur s’enflamme« .
Toutes deux tiennent tête à Créon : Antigone d’Anouilh lui reproche ses faiblesses de ne pas agir selon sa volonté mais selon des contraintes externes et de ne pas assumer la responsabilité de ses actes (« tu crois que tu peux m’ordonner quelque chose« , défie-t-elle Créon) tandis qu’ Antigone de Sophocle s’indigne de le voir aller contre la volonté des dieux et également d’être sans cœur.

Leurs différences se manifestent plus particulièrement dans leurs motivations respectives pour enterrer Polynice.
L’Antigone de Sophocle met en avant sa piété et son attachement à respecter les volontés des dieux (supérieures à la loi de Créon, simple mortel : « ce n’est pas Zeus qui l’avais proclamé » on ne peut pas « permettre à un mortel de transgresser d’autres lois (…) qui viennent des dieux » ; « Hadès n’en veut pas moins voir appliquer les rites« .). L’Antigone d’Anouilh se bat davantage pour ses idées de justice (« mourir pour ses idées »/idéaux) et sa liberté : « je peux dire non à tout ce que je n’aime pas, je suis seule juge » ; « je ne suis pas obligée de faire ce que je ne voudrais pas ». A l’opposé sa soeur Ismène, soumise, lui soutient que « c’est bon pour les hommes de croire aux idées et de mourir pour elle« , ce qu’Antigone déplore (on sent ici une note de féminisme dans son engagement). Elle défend sa liberté d’expression et d’action et ses convictions. De plus elle agit initialement par respect pour son frère à qui elle veut rester fidèle, c’est un devoir familial (Polynice doit rejoindre les siens dans l’au-delà, avant d’être religieux (elle cite l’errance éternelle des âmes même si elle n’y croit pas vraiment comme elle l’admet auprès de Créon). Elle finit par dire qu’elle ne fait finalement pas ce geste pour son frère ou pour l’errance de son âme mais pour elle-même :
« Pourquoi fais-tu ce geste alors ?
(…) Pour personne, pour moi. »

Elle rétorque aussi à sa soeur Ismène qui tente de la raisonner qu’ « il y a des fois où il ne faut pas trop réfléchir« .
Les raisons d’Antigone chez Anouilh sont plus floues et paradoxales voire contradictoires que celles d’Antigone chez Sophocle qui sait exactement pourquoi elle agit de la sorte. C’est ce qui explique à la fin sa confusion.

L’attitude face à la mort d’Antigone chez Sophocle et d’Antigone chez Anouilh

Enfin, dans la scène de la conduite au tombeau, Antigone chez Anouih se met à douter : « c’est terrible, je ne sais plus pourquoi je meurs et j’ai peur »; elle va jusqu’à donner raison à Créon par une remise en question de ses convictions : « je le comprends seulement maintenant combien c’était simple de vivre »
Elle répète aussi qu’elle a « peur » à plusieurs reprises.
Au contraire Antigone chez Sophocle pense juqu’au dernier instant qu’elle a eu raison d’enterrer son frère et « de prendre soin de son cadavre« , car c’était son devoir religieux de le faire et elle avoir « rendu hommage à sa piété ». Elle considère donc avoir bien agi par rapport
à l’obéissance religieuse due aux dieux.
Elle indique ainsi explicitement : « j’avais raison de te rendre les honneurs funèbres » : elle sait pourquoi elle meurt et ne regrette pas son geste. Elle revendique sa piété jusqu’à la fin, même si elle déplore le fait de mourir trop jeune.

Autre différence : Antigone chez Anouilh ne veut pas montrer qu’elle a peur néanmoins et préfère cacher ses sentiments à tous, sauf au garde à qui elle dicte sa lettre avant d’y renoncer. Ses dernières pensées vont à son amour Hémon. Antigone de Sophocle confie à Créon sa tristesse et ses sentiments à l’approche de la mort (indignation, sentiment d’injustice). Antigone de Sophocle est aussi malheureuse mais elle ne cite pas Hémon plus particulièrement, et parle en termes plus généraux du mariage et de la vie de famille.

Différence du message délivré dans leur dernière réplique par le Chroyphée et le choeur dans le final d’Antigone chez Anouilh et Sophocle :

A la fin de la pièce de Sophocle, le Choryphée (=le chef du choeur de musiciens et de danseurs) s’adresse au public. Il en va de même dans la pièce d’Anouilh, sauf que ce personnage est appelé plus simplement le Choeur.

Chez Anouilh, le message de conclusion proféré par le choeur emploie un ton ironique voire cynique pour souligner l’absurdité de la mort d’Antigone qui n’aura pas servi à grand chose, ainsi que ses proches.
La réflexion de Créon « Tous ceux qui avaient à mourir sont morts » montre que leur mort renfermait une certaine fatalité comme s’ils devaient mourir de toute façon, et que rien n’aurait pu changer leur destin. Ils étaient résolus à mourir mais sans que cette mort ne soit pour une cause « utile » ou ne change quoique ce soit à l’histoire, à la situation de Polynice, de Créon ou de la ville. Anouilh insiste sur « l’inutilité » et la dimension dérisoire de leur mort : « Morts pareils (…), bien inutiles, bien pourris« .
Non seulement ils sont morts pour rien, mais ils seront vite oubliés ajoute le choeur.
Le lecteur pourra être choqué de leur indifférence.
De son côté Créon n’a rien gagné non plus, il ne lui reste plus qu’à attendre sa propre mort.
Il est résigné. Il n’y a ni perdant ni gagnant dans ce grand gâchis.
Antigone est vue simplement comme un élément perturbateur de la tranquilité de la ville (« ils auraient tous été bien tranquilles« ). Pour finir les gardes, spectateurs passifs et extérieurs de ce grand carnage n’y accordent pas d’importance non plus : « cela leur est égal » et s’en moquent en continuant à jouer aux cartes comme si rien de cette tragédie n’avait eu lieu, ou plutôt comme si elle n’avait aucun impact ou incidence sur leur vie qui continue de se dérouler comme avant.

Chez Sophocle, le Coryphée délivre un enseignement sur l’idée de bonheur et de malheur.
Il considère que la source du bonheur est la sagesse (ce qui rejoint le postulat de la philosophie signifiant « amour de la sagesse »). Ici être sage c’est notamment de se conformer à la volonté des dieux sous peine d’être châtiés par ces derniers. Ainsi Créon mentionne qu’il sent le « poids » des dieux s’abattre sur sa tête pour le punir de s’être obstiné. Le coryphée insiste sur le fait que c’est la non obéissance aux dieux de Créon (« impiété ») qui lui a valu cette tragédie et lui a coûté la perte de son fils. Créon a voulu s’affranchir des Dieux et a donc fait preuve d’orgueil (en oubliant sa soumission à ces derniers, il n’a vu que son intérêt et sa réputation d’homme pensant « s’assurer un triomphe sans être puni »). C’est cet orgueil (« hubris » en grec) et cette folie qui lui valent son malheur. La mort d’Antigone ne constitue pas une punition, puisqu’elle n’a commis aucune faute, au regard de la loi divine – au contraire. Enfin, le coryphée conclut que la sagesse s’apprend avec la maturité (ce qui pourra surprendre car Créon n’est pas de première jeunesse…).

Au XXe siècle, dans un monde sans Dieu, où « Dieu est mort », Anouilh souligne l’inutilité de la mort qui n’a pas de cause et ne remplit pas de rôle alors que chez Sophocle la mort (mort du fils de Créon) est vue comme une punition des dieux pour ne pas avoir obéi à leurs volontés. Le monde d’Anouilh, en pleine guerre mondiale, est emprunt de nihilisme (= un monde sans croyances) et il n’y a pas de leçon morale à tirer du drame (mort privée de sens).

Antigone est elle une pièce politique engagée contre les Nazis et la collaboration ?

Souvent interprétée dans ce sens et avec Antigone incarnant la figure de la résistance anti-nazie, la pièce n’a jamais été pourtant revendiquée ainsi de façon explicite par son auteur, Anouilh. Ecrite pendant la période de l’occupation, l’écrivain ne prend position ni pour la collaboration, ni pour la résistance, ce qui lui sera reproché (il a cependant hébergé et aidé Mila, femme juive d’origine russe d’André Barsacq).
Il a plusieurs dizaines d’années plus tard malgré tout évoqué un lien avec ces évènements en parlant dans La vicomtesse d’Eristal n’a pas reçu son balai mécanique de son écriture commencée le « jour des terribles affiches rouges » (affiche de propagande diffusée par le régime de Vichy et les nazis, suite à l’exécution de 23 résistants du groupe Manouchian en région parisienne présentés comme des terroristes). Il souligne également dans la 4e de couverture d’Œdipe ou le Roi boiteux (écrite par Anouilh en 1978 et publiée en 1986) qu’il a souhaité ré-écrire l’Antigone de Sophocle « avec la résonance de la tragédie que nous étions alors en train de vivre. »
Par ailleurs, certaines sources attribuent l’inspiration d’Anouilh à l’acte d’un jeune résistant, Paul Collette, qui en août 1942, tire sur un groupe de dirigeants collaborationnistes au cours d’un meeting de la Légion des volontaires français (L.V.F.) à Versailles. Ce serait la gratuité de son action et son caractère à la fois héroïque et vain (des caractéristiques similaires à celle d’Antigone) et leur essence tragique qui auraient marqué Anouilh. Sa transposition de la pièce de Sophocle est ainsi vue comme une version moderne de la résistance d’un individu face à l’État.

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