La couronne verte de Laura Kasischke: Légende Maya et contes urbains

Comme dans son précédent roman, Rêves de garçons, Laura Kasischke met en scène dans La Couronne verte des personnages stéréotypés, ados à l’américaine, support idéal pour opérer le renversement qui caractérise ses livres – pour révéler le fond d’atrocité qui subsiste derrière chaque apparence, aussi lisse et légère soit-elle. Imaginez, trois filles, jeunes et jolies, récemment diplômées (la fin du lycée), libérées pour un temps de l’emprise familiale. Vous faites bien de vous dire déjà : ça va mal finir…

L’imminente catastrophe
Anne et Michelle les deux meilleures amies – l’une douée en écriture, l’autre en chant – plus Terri, blonde sympathique et facile aux formes généreuses, envisagent très simplement leurs vacances de printemps à Cancun : « Rencontrer des garçons. Boire. Bronzer ». Programme sympathique. Seulement, Kashische maîtrise l’art de faire planer la catastrophe, de rendre rapidement l’environnement très hostile, le danger de plus en plus imminent. Ainsi, dès les premières pages : «(…) il allait se passer quelque chose d’atroce pendant ces vacances de printemps ». Il n’en faudra pas plus pour chercher désormais entre les lignes les indices du drame à venir.

Indice sans doute, cette façon dont les corps des jeunes gens s’exposent, trop et partout, dès l’arrivée à l’Hôtel del Sol : « Toute cette peau exposée dépassait l’idée de nudité. Il leur manquait plus que des vêtements. Je n’avais pas vu autant de chair depuis des mois. » Indice aussi, l’alcool qui coule à flots, trop et partout. Et enfin, plus qu’indice, avertissement, les paroles de cet homme âgé rencontré au bar, qui avant de proposer à Anne et Michelle de leur faire visiter la pyramide de Chichen Itza, leur demande où sont leurs parents : « Ils ne savent pas ce qui peut arriver dans ce genre d’endroit ? »

Le choix du pire
Mais comme dans un bon film d’épouvante, plus la gueule du loup est grande ouverte, plus les jeunes insouciantes aiment s’y jeter. Voilà donc Anne et Michelle embarqué avec Ander, prétendu prof d’histoire, à la découverte de l’histoire Maya. L’une et l’autre ne vivent pas du tout de la même façon cette excursion, comme le souligne l’alternance de leur point de vue – à la première personne pour Anne, à la troisième personne pour Michelle qui, on le devine, subira bientôt cette terrible chose expliquant qu’elle ne puisse pas prendre elle-même la parole.

Michelle la fragile, fille unique d’une mère excentrique qui a choisi de « faire un bébé toute seule », se cherche plus ou moins consciemment un père de substitution, qu’elle croit trouver en la personne d’Ander – subtile incursion freudienne ajoutant elle aussi au malaise. Pendant ce temps, Anne maudit son amie de suivre aveuglément un inconnu. Mais encore une fois, les apparences sont dangereuses. Anne et Michelle apprennent bientôt, à leurs dépens, qu’il y a bien pire que de se retrouver coincées avec un vieux mec mystique et prétentieux. Et que le pire est assurément ce que l’on soupçonne le moins, ce qui se trouve au plus proche de nous, devenu banal à force d’être côtoyé.

Si les personnages décrits par Laura Kasischke sont modernes, les inquiétudes qu’elle leur prête, elles, sont bien universelles. Les légendes et rites mayas – incluant sacrifice de vierges et dieu en forme de Serpent à plumes – viennent ainsi se superposer aux menaces, plus urbaines, des prédateurs de jeunes filles et autres décadences communément liés à l’alcool et à la jeunesse. De quoi transformer un voyage initiatique supposé reposant en virée cauchemardesque, une intrigue aux allures de road movie conventionnel en un roman haletant, profond, définitivement convaincant.

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A propos de Laura Kasischke:
Laura Kasischke a commencé par écrire de la poésie ; et, encore aujourd’hui, ses vers sont plus connus que ses romans aux Etats-Unis.
Issue d’une famille aisée, elle s’est spécialisée dans la description de l’hypocrisie et la frustration dans lesquelles vit la middle-class américaine. Elle a obtenu plusieurs prix littéraires et enseigne désormais l’art du roman à l’université du Michigan.
Son premier roman, A Suspicious River paraît en 1996 aux Etats-Unis. Il narre la vie d’une réceptioniste qui décide de louer son corps en même temps que les chambres d’hôtel. Dès ce premier opus, tout l’univers de Kasischke : l’horreur qui couve dans les banlieues suburbaines, la froideur et l’aseptisation du cadre de vie ; le tout décrit par une langue à la précision et l’efficacité réellement redoutables.
La Vie devant ses yeux, Un oiseau blanc dans le blizzard, Rêves de garçons ou A moi pour toujours, reproduisent souvent cet environnement particulier et des dispositifs narratifs similaires.
Pourtant le visage de la souffrance n’y est jamais tout à fait le même. Elle est souvent comparée à Joyce Carol Oates.

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