mardi 19 juin 2007
"Le coeur cousu" de Carole Martinez
Littérature intimiste #901 rss
« Écoutez, mes sœurs !
Écoutez cette rumeur qui emplit la nuit !
Écoutez... le bruit des mères !
Des choses sacrées se murmurent dans l'ombre des cuisines. Au fond des vieilles casseroles, dans des odeurs d'épices, magie et recette se côtoient.
Les douleurs muettes de nos mères leur ont bâillonné le cœur. Leurs plaintes sont passées dans les soupes : larmes de lait, de sang, larmes épicées, saveurs salées, sucrées. Onctueuses larmes au palais des hommes ! »
Dans « Le cœur cousu », coup d’essai magistralement transformé, l’auteure s’inspire de ses racines espagnoles pour nous raconter l’histoire de Frasquita, guérisseuse, magicienne et presque sorcière. Comme toutes les femmes de sa famille, Frasquita a reçu en héritage un curieux coffret et un don extraordinaire. Pour la récompenser de sa patience (malheur à celle qui ne saura pas réfréner sa curiosité et ouvrira le coffre avant la date prescrite !) elle se voit dotée du pouvoir de donner vie aux tissus qu’elle assemble, faisant naître sous son aiguille de somptueuses robes à partir de chiffons et des broderies tellement saisissantes qu’elles semblent animées. Un talent jugé suspect par les villageois de son hameau qui ne tardent pas à la mettre au ban de leur société. Et ce n’est que le début de son épopée : jouée et perdue par son mari lors d’un combat de coqs et réprouvée par le village pour cet adultère la voilà condamnée à errer à travers l'Andalousie, en compagnie de ses six enfants qui possèdent, eux aussi, des dons surnaturels…
Racontée par Soledad, la benjamine de Frasquita, l’épopée de la famille Carasco mêlant destins tragiques et extraordinaires tient du conte, presque du mythe. Chaque personnage pourrait ainsi donner lieu à un roman à part entière tant le merveilleux semble intarissable sous la plume d’un auteur habité par la violence et la magie d’une Espagne entre rêve et cauchemar. Roman sacré et païen, lyrique et charnel « Le cœur cousu » est porté par une écriture puissante et sensuelle qui transporte jusqu’à la dernière phrase.
Extrait choisi :
Le premier sang
« Dans le patio, Francisca, la vieille, frottait la chemise et le drap de sa fille dans la bassine en bois. Frasquita Carasco, ma mère, alors toute jeune fille, attendait nue, debout dans cette nuit de plein été, tentant, avec un lange, d’arrêter le sang qui lui ravinait les cuisses.
L’eau rougie clapotait autour des paroles de la vieille. « Désormais, tu saigneras tous les mois. Quand viendra la Semaine sainte, je t’initierai. Va te recoucher et ne gâte pas ton autre chemise ! »
Frasquita couvrit son matelas de paille de la toile de jute que lui avait confiée sa mère et s’allongea dans le silence de la nuit.
Le sang coulait sans qu’elle éprouvât la moindre douleur.
Saignerait-elle encore au réveil ? N’allait-elle pas se vider pendant son sommeil comme une cruche fêlée ? Ses cuisses lui paraissaient si blanches déjà... Elle préférait ne pas dormir, se sentir mourir...
L’aube la secoua. Ainsi, elle vivait encore ! Dans l’encadrement de sa petite fenêtre, elle distinguait déjà les autres maisons de Santavela en contrebas légèrement rosies par la timide caresse d’un soleil tout neuf qui peu à peu prendrait de l’assurance. Il faudrait bientôt retenir son souffle, vivre sur ses réserves de fraîcheur, et rester terré derrière la pierre blanchie jusqu’en fin d’après-midi. Alors seulement, on pourrait jouir de la lumière crachée par l’astre moribond, on pourrait le regarder s’empaler sur l’horizon sec et tranchant comme une lame et disparaître lentement derrière le grand couteau des montagnes ensanglantées dans un énorme râle de couleurs. Puis la nuit coulisserait d’est en ouest, noire, toute mitée par endroits, et un souffle viendrait peut-être agiter l’air brûlant, un souffle chargé de parfums salés, mouillés. Le village entier se prendrait à rêver de cette immense étendue d’eau, bleue de tous les ciels venus s’y mirer, et dont les quelques voyageurs qui s’étaient égarés sur les chemins tortueux jusqu’à Santavela avaient raconté les sursauts, les colères, la beauté. Frasquita, ma mère, regarda la forêt de caillasses et d’arbres secs qui encerclait son monde en songeant qu’il faisait bon vivre, même là, et son sang continua de couler sans qu’elle eût désormais d’autre inquiétude que celle de se tacher. « Ne mange pas de figues, ni de mûres, pendant tes règles, cela te marquerait au visage. » « Prends garde à ne pas goûter de viande cette semaine de peur que les poils ne te poussent au menton ! » Ne bois pas ci, ne touche pas ça : les recommandations ne tarissaient pas.
Certes, on n’en mourait pas, mais la vie était plus simple avant. Durant les huit mois qui précédèrent le carême, Frasquita ne parvint pas, malgré tous ses efforts, à échapper à la perspicacité de sa mère qui sentait venir le sang avant même que la première goutte ne perlât et qui accourait aussitôt en brandissant les nouveaux interdits glanés pendant trois semaines auprès de toutes les vieilles biques du village.
Ce que la jeune fille appréhendait par-dessus tout, c’était le premier soir des règles. Là, immanquablement, sa mère entrait dans sa chambre au beau milieu de la nuit, lui jetait une couverture sur les épaules et la menait dans un champ de cailloux où, quelle que soit la saison, elle la lavait en murmurant d’énigmatiques prières.
Et le lendemain, il fallait faire sa part comme si de rien n’était : se réveiller à l’aube pour traire les chèvres, livrer le lait aux voisins, faire le pain, le ménage, puis partir par les collines avec les bêtes et leur trouver quelque chose à brouter au milieu de toutes ces pierres. Tout cela en évitant bien sûr de manger soi-même ce que la nature pouvait receler de meilleur puisque tout ce qui semblait bon en temps normal devenait soudain fatal lorsque le sang coulait. Contrairement aux autres filles avec lesquelles elle discutait sur les collines et qui annonçaient à qui voulait l’entendre qu’elles étaient des femmes désormais, Frasquita détestait son nouvel état, elle n’y voyait que des inconvénients et serait volontiers restée une enfant. Mais personne ne parlait jamais de prières nocturnes ou d’initiation lors de la Semaine sainte. Frasquita n’avait pas oublié les mots de sa mère le soir du premier sang et elle sentait que de cela elle ne devait rien dire ».






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