Le dénigrement de l’autofiction pour dénigrer les écrivains femmes ? (interview Annie Ernaux et Camille Laurens)

Dans une interview donnée au journal « Le Monde » en février 2011, les deux reines de l’autofiction française, Camille Laurens et Annie Ernaux (qui rejette l’étiquette et lui préfère le terme d' »autosociobiographie » en ce qui concerne son travail littéraire) réagissent aux préjugés, parfois sexistes, qui entourent le genre souvent décrié en France…

Annie Ernaux remarque ainsi : « Ce qui me frappe, c’est qu’on parle beaucoup plus souvent d’autofiction à propos de textes, quels qu’ils soient, écrits par des femmes et qu’on ne le fait jamais, ou rarement, quand il s’agit de textes d’écrivains masculins auxquels le même label s’appliquerait sans difficulté. Je n’ai jamais entendu le mot « autofiction » à propos de Philip Roth, Philippe Sollers, Jean Rouaud, Emmanuel Carrère, Frédéric-Yves Jeannet, etc. Et pourquoi veut-on toujours me classer comme auteur d’autofiction, ce que je ne suis pas, mais pas Le Clézio, qui ne l’est pas non plus, quand il écrit L’Africain ? Tout se passe très subtilement comme si l’autofiction était principalement un genre féminin, avec un côté sentimentalo-trash, narcissique, façon détournée, inconsciente, d’assigner aux femmes leur domaine, leurs limites en littérature. »

De son côté Camille Laurens surenchère : « Ce n’est pas sans misogynie que certains dénient à l’autofiction sa dimension littéraire : l’attention à l’intime et au sensible serait une sorte de catégorie du narcissisme féminin, liée au pathos et à l’impudeur. Comme si la pudeur était un critère, en littérature ! C’est par l’exigence stylistique et formelle que l’écriture de soi vise à l’universel. »

Source : Extrait interview Le Monde des Livres, février 2011