Conseils d’écriture de Pierre Lemaitre, prix Goncourt : « Je ne crois pas à l’inspiration, je ne crois qu’à la transpiration »

Né en 1951 à Paris, fondateur d’un institut de formation où il enseignait les littératures françaises et américaines aux bibliothécaires, Lemaitre se lance dans l’écriture romanesque à cinquante ans passé. Après s’être vu refusé deux manuscrits, il envoie son premier polar « Travail soigné » à 22 éditeurs et accumule les lettres de refus jusqu’à ce que l’un d’eux change d’avis et le rappelle (Le Masque, 2006) et décroche le Prix du premier roman du Festival de Cognac. Il enchaîne dés lors les polars et les prix (Prix Sang d’Encre, le Prix du Polar francophone, le Prix du polar européen, etc.) et parvient à vivre de sa plume. Fort de ses débuts, il explose en 2013 avec le prix Goncourt Au revoir là-haut, vendu à plus de 500 000 exemplaires, adapté au cinéma par Dupontel en 2017 et en bande dessinée en 2015 par Christian De Metter. Influencé par Aragon, Jules Romain, Henri Barbusse, Maurice Le Blanc, Balzac ou Roland Barthes ou plus proche, Echenoz , il qualifie son style de « visuel ».

L’idée d’Au revoir là-haut lui est venue deux ans après la parution de son premier manuscrit mais son éditeur le dissuade de le développer pour ne pas dérouter son public.Ce perfectionniste dit avoir réécrit 22 fois le premier chapitre de Au revoir là-haut, épopée picaresque qui suit deux « poilus » montant une escroquerie au patriotisme juste après la fin de la grande guerre. Il s’attaque ainsi à un épisode méconnu et même un peu honteux , autant dire que le succès n’était pas gagné… Son objectif était de « mettre en scène des exclus de la société, des bannis » avec « un héros modeste n’ayant que la malhonnêteté pour se sortir d’une injustice ».

Sur l’écriture de romans policiers et la littérature de genre

J’ai choisi le genre du polar car ayant beaucoup lu étant jeune, je me sentais un peu écrasé par toutes ses lectures et pas aussi intelligent qu’un François Mauriac… Ce sont « des romans assez codifiés » et je pensais « que c’était plus facile ». En fait il y a de nombreux codes à respecter pour que le lecteur s’y retrouve et c’est en fait assez contraignant. Je pensais que c’était plus simple mais j’ai réalisé que c’était très compliqué. Le roman policier a été une formidable école. C’est un genre qui impose une série d’exigences : Il faut une enquête, un crime, des rebondissements. Le roman noir est une forêt où je slalomais entre les arbres. A l’inverse, Au revoir là-haut, son épopée ancrée dans l’après-guerre 14-18, lui a donné l’impression d’évoluer dans une «plaine», un grand espace de liberté. 

Sur le fait de s’être mis à écrire « sur le tard » et sur les avantages de l’expérience

J’ai aussi l’avantage d’avoir commencé l’écriture vieux, d’avoir acquis de l’expérience. Mon premier roman a été publié quand j’avais 56 ans : j’avais 46 ans de lecture derrière moi et 26 ans d’enseignement de la littérature. Quand je me suis mis à l’écriture, j’avais tellement de modèles que je n’avais plus de modèle : j’ai donc fait quelque chose qui me ressemblait. 

Les clés d’une bonne histoire selon Pierre Lemaitre : les personnages avant tout

Pour commencer un livre, il faut une situation de départ, un enjeu et la fin. Un bon roman connaît bien sa fin. Et soigne d’abord ses personnages. Si vous n’êtes pas attentif, la mécanique de l’histoire phagocyte l’humain. Les bons personnages font les bonnes histoires, l’inverse est rarement vrai. Ce sont eux qui rendent l’histoire passionnante… Une histoire, c’est avant tout des personnages. Quasiment rien d’autre parce que ce qui leur arrive est toujours relatif à ce qu’ils sont. Tant que les personnages ne sont pas devant moi… je continue à réfléchir. 

On peut se demander comment terminer une histoire quand on aime ses personnages mais qu’on ne se fait pas d’illusion sur eux. Au final, quand on est écrivain, on est dieu : on choisit leur destinée. Quand on veut écrire une aventure, on a besoin d’antagonistes. Il faut toujours deux éléments opposés, quelque chose qui veut et quelque chose qui ne veut pas (comme dans Roméo et Juliette). 

Sur l’écriture d’Au revoir là-haut

Plutôt que l’exactitude historique, il préfère la « vérité » des livres, des films, de la presse de l’époque couplé à sa « manière de parler, de vivre les choses, avec une certaine familiarité et un humour assez cynique. J’ai voulu donner au lecteur l’illusion qu’il s’agissait d’un livre lu à voix haute, en réduisant la distance avec le public. Pour y parvenir, j’ai d’abord utilisé le procédé stylistique du langage parlé, très employé par les écrivains. Ensuite, j’ai cultivé les moments de connivence avec le lecteur, en intervenant directement dans le roman en tant qu’auteur. » 

Faut-il écrire avec le lecteur en tête ?

Si je ne pensais pas au lecteur, je ne me poserais pas la question de savoir si mon roman est bon ou non. Or, je fabrique une histoire pour le lecteur, je la lui vend d’ailleurs pour 22,50 € donc il faut que ça lui plaise. Mais la vraie question n’est pas de savoir si le livre va lui faire plaisir mais « est-ce que je produis l’émotion que je voulais produire ? Est-ce que mon lecteur pleure au moment où je voudrais qu’il pleure ? » Donc oui, d’une certaine façon, je suis donc obligé de penser à mon lecteur. La vocation de la littérature, c’est de faire comprendre le monde à travers les émotions. Chacun son métier, le mien, c’est de fabriquer de l’émotion. 

Faut-il rédiger une trame précise avant de débuter l’écriture du roman ? Le roman comme un puzzle…

 

Un romancier doit faire très confiance à l’écriture mais aussi savoir s’en méfier. Si vous bétonnez trop votre histoire, vous ne faites pas confiance à ce qui peut arriver dans l’écriture. Par exemple, il peut arriver que tout à coup votre personnage fasse quelque chose de génial, qui change tout, et vous trouvez ça super. Ainsi, si vous peaufinez trop votre préparation, vous ne laissez pas beaucoup de place à la fantaisie. Dans l’écriture, il peut arriver beaucoup de choses. Mais il faut aussi se méfier de l’écriture car il ne faut pas croire que l’écriture va régler tous les problèmes, en se disant « je verrai bien ». Personnellement, je ne démarre pas tant que je n’ai pas la trame générale et la fin. Je dois être capable de me résumer le livre le plus parfaitement possible en quelques phrases. Ce « pitch » doit contenir l’essentiel des enjeux concernant les personnages. A ce moment, je sais que l’écriture va pouvoir combler le reste mais je sais où je vais. L’art du puzzle n’est finalement pas si éloigné de l’art romanesque! Je rêve d’écrire un livre qui, comme un puzzle, verrait son dernier mot donner une signification à l’ensemble. 

Routine d’écriture

J’écris de 8h30 à 16h30, sans oublier quelques heures nocturnes, devant un simple bureau de bois, sur lequel trônent deux ordinateurs. Pas de notes, pas de Post-it ou de schémas sur les murs. Sans être ce qu’on appelle un geek, j’utilise beaucoup les outils numériques. Sur un logiciel professionnel bien plus perfectionné que le traitement de texte habituel, je dispose sur un même fichier de ma documentation et de mes fiches, je peux agencer le texte à ma convenance. Ça me permet de mettre en place plus facilement de grosses machines littéraires. Cela me permet de retrouver mes notes partout où je vais. Je me dois de casser le mythe de l’écrivain. Je ne suis pas du tout un écrivain inspiré, échevelé… D’ailleurs, je ne crois pas à l’inspiration, je ne crois qu’à la transpiration. Être romancier est un métier très technique. On ne peut pas simplement écrire parce qu’on est inspiré. Quand on décide de raconter une histoire et lui donner un sens, il faut puiser dans des outils techniques et un vrai savoir-faire, en fait c’est très prosaïque. Je me compare plutôt à un artisan-horloger qu’à un artiste.

Sources : Le Monde, La Nouvelle République, L’Express, Mylittlebookclub,

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