« Fraise et Chocolat » d’Aurélia Aurita, l’hyperjouissance en toute innocence…

« Fraise et Chocolat » d’Aurélia Aurita (un pseudonyme inspiré du nom latin d’une méduse), son très controversé second album, est sans aucun doute un « phénomène » dans le petit monde de la BD d’auteur indépendante. Alors que certains ont crié un peu exagérément au génie, d’autres se sont au contraire offusqués en vrac de son « manque de recul ou de finesse », de son « indécence », de son trait « archi-simpliste » ou encore de la « pauvreté de son style racoleur »… Pourtant si l’on essaie un instant de lire ce livre, sans se préoccuper des vagues médiatiques qu’il a suscité, ni de sa dimension « people » (l’amant de l’héros n’est autre que le dessinateur Frédéric Boilet), on passe tout simplement un bon moment où les sens s’éveillent délicieusement au gré des fantaisies de l’épicurienne et intrépide Aurélia, jouisseuse décomplexée s’il en est… Elle ne revendique au fond rien d’autre que cela : le plaisir à l’état pur, voire primaire.

L’histoire ? Chenda (le vrai prénom de l’auteure), une jolie française d’origine asiatique (l’auteure est d’origine cambodgienne) part rejoindre son amant dessinateur, à Tokyo dans le cadre d’un projet de BD franco-japonaise. Leurs retrouvailles s’annoncent aussitôt très charnelles…voire bestiales.

Irrésistiblement attirés l’un vers l’autre, toutes les occasions leur sont bonnes pour laisser libre cours à leur désir insatiable. Debout, couché, sur le tapis, la table à manger et même la penderie ! Entraînée par l’espiègle et sensuelle héroïne, le couple explore avec bonheur les ébats les plus fous, les plus avides ou renversants, y compris certains actes plus tabous telle que la sodomie (au cours d’une scène devenue culte car c’est à ce moment qu’elle révèle la vraie identité de son amant). Ne parvenant même pas à regarder ensemble un film tant le désir les consume !

L’auteure met totalement à nu son héroïne, en dessinant des scènes qui frôlent le ridicule comme lorsqu’elle rampe « en chenille » à travers le salon pour se regarder dans un miroir avec un gode en elle… Mais c’est aussi ce type de scène qui montre qu’elle ne se prend pas au sérieux une minute et qu’en amour rien n’est honteux. Tout y est question d’instinct. Le titre même de l’album en est la preuve puisqu’il s’agit en réalité de « surnoms affectifs » donnés par l’amant de Chenda pour la rassurer sur deux petits inconvénients naturels de l’anatomie…
A l’heure où l’on cherche à tout intellectualiser et complexifier (voir extrait de Michel Houellebecq à ce sujet), Aurita dédramatise au contraire et montre que la sexualité peut être simple et évidente.

Une passion éminemment physique donc mais pas uniquement. Les moments de complicité tendre alternent avec les scènes plus « chaudes » : ballades en vélo, choix de DVD, discussions à n’en plus finir et fous-rires…

Il n’y a jamais une once de vulgarité ou de pornographie dans son dessin rond et souple, parfois presque naïf (dans les moments d’intense jouissance, le trait se réduit à des visages déformés par le plaisir). Aurita dit avoir été influencée par le graphisme des Simpson « avec leurs bras très élastiques et les seins tout ronds de Marge ».

C’est toute l’originalité d’Aurita qui donne une touche comique aux scènes les plus hard ou les plus crues, créant ainsi un effet décalé inédit (loin des BD graveleuses et gauloises sur le sujet). Une sorte de nouvel humour/amour coquin, ludique et très rafraîchissant.

Chenda ressemble plus à une poupée adorable à la fois femme-enfant et joueuse qu’à une actrice de X ! Juste une jeune femme « émoustillée » comme certains ont pu lui reprocher ? Non, plutôt une libertine moderne, qui décide d’exprimer son désir jusqu’au bout, avec franchise et générosité.
Lorsqu’on lui parle de Virginie Despentes qui s’est également exprimée sur le sujet et qui partage avec elle certaines références rock (entre autres Courteney love), elle avoue ne pas se reconnaître dans son discours très agressif. « Elle parle de sexe comme moi mais elle en fait quelque chose de dégradant. », commente t’elle au magazine Technikart.

Fraise et chocolat célèbre joyeusement les sens et livre un témoignage sur une sexualité féminine d’ajourd’hui libre et moderne. En guise de conclusion (qui s’achève sur une scène de repassage), l’auteure nous fait un dernier clin d’oeil en précisant : »L’histoire que vous venez de lire est une pure fiction car je n’ai jamais bien évidemment de toute ma vie repassé une seule chemise de Frédéric ! » [Alexandra Galakof]

A lire aussi : la chronique de Fraise et chocolat 2 d’Aurélia Aurita

Deux ou trois choses que l’on sait d’elle :
Née en 1980 dans les Hauts-de-Seine (92), elle dessine depuis toute petite. Pourtant elle s’inscrit, bac en poche, dans une faculté de pharmacie pour y étudier la galénique et la chimie thérapeutique (comme sa maman).

En 2001, elle gagne le « Prix du meilleur scénario » aux Alph’art de la BD scolaire à Angoulême auquel elle participe dans le cadre de son école de dessin, qu’elle suit en parallèle « à ses études sérieuses ». Suivront quelques apparitions dans Fluide Glacial, Flblb ou PLG puis un premier et court album « Angora », édité par le 9ème Monde en 2001 (préfacé de Berberian), annonciateur des thèmes de « Fraise et chocolat ». Son dessin y apparaît même plus affiné et délicat et déjà infiniment sensuel et troublant.

Elle y décline une série d’historiettes sur le thème de l’amour et de la souffrance mais aussi de la rêverie et des petits moments de bonheur. Invitée aux côtés d’auteurs aussi prestigieux que Jirô Taniguchi ou Emmanuel Guibert à participer à l’album collectif japon, paru fin 2005 simultanément en français chez Casterman, en japonais chez Asukashinsha et en quatre autres langues, elle se rend une première fois dans l’Archipel en octobre 2004. C’est le coup de foudre.

Fervente admiratrice de Reiser et Anaïs Nin, et aujourd’hui docteur en pharmacie, Aurélia Aurita n’a plus quitté Tokyo depuis. C’est là qu’elle réalise, en 2005 et dans la plus grande discrétion, les sulfureuses pages de « Fraise et Chocolat »… Initialement destiné aux éditions Ego Comme X, il a été finalement refusé, jugé trop vulgaire, il est donc publié par la petite maison d’édition belge « Les impressions nouvelles« .

2 Commentaires

  1. Je suis partagé. C’est vrai que c’est drôle et que les deux amants ne se prennent pas trop au sérieux, quitte à divulguer leurs tares…
    En plus, c’est tellement rare, les filles de cette génération qui parle librement de sexualité.

    Néanmoins, c’est très hard. Et puis, on a envie de visiter le Japon avec nos deux tourteuraux et on se retrouve bloqué dans leur appartement.

    Dommage.

  2. Merci de ton avis sur cet album qui est en effet loin de faire l’unanimité… mais que nous avons néanmoins apprécié !

    Il est vrai que Tokyo n’est qu’un prétexte et un décor peu présent contrairement aux albums de Frédéric Boilet justement.

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