L’Histoire de l’amour de Nicole Krauss: Jeu de piste identitaire intergénérationnel

Nicole Krauss, New-yorkaise de 31 ans, s’apprête à sortir à la rentrée 2006 son premier roman « L’Histoire de l’amour » traduit en France : « L’histoire de l’amour ». Mariée au jeune prodige de 29 ans Jonathan Safran Foer auteur de « Tout est illuminé » (élu meilleur livre de l’année 2002 dans le supplément littéraire du Times et qui sortira à la rentrée son deuxième roman « Extrêmement fort et incroyablement près« ). On les surnomme le « golden literary couple » voisins d’un autre « golden literary couple », à Brooklyn, « Les Auster » pour ne pas les nommer. Auréolée de sa gloire new-yorkaise, assortie d’un contrat à 6 chiffres, et de droits d’adaptation déjà vendus à Warner Bros (la réalisation du film sera assurée par Alfonso Cuarón) et de traduction dans plus de 20 pays, c’est bien plus qu’une classique histoire de cœurs en fusion que raconte Nicole Krauss, mais l’aventure de vies entremêlées et une profonde réflexion sur le pouvoir de la littérature.

Cette ancienne étudiante de Stanford a commencé par écrire de la poésie avant de se lancer en 2002 dans la fiction avec un premier roman intitulé « Man Walks Into A Room » traitant de l’amnésie (non traduit en France). Son deuxième roman « L’histoire de l’amour« , pour lequel on l’a comparée à l’anglaise Zadie Smith, a bénéficié d’un incroyable buzz avant même sa sortie, largement soutenu par The New-Yorker. Elle explore ici les mêmes thèmes autour de la condition juive-new-yorkaise que son mari.

L’histoire ? Une histoire tragi-comique où s’entrecroisent les voix de Leo Gursky un écrivain juif octogénaire qui a échappé à l’Holocauste et d’Alma, une gamine fantasque de 14 ans, qui cherche à surmonter la mort de son père. Le premier, auteur d’un livre « L’histoire de l’amour » bouleverse la vie de la seconde, à son insu (il ne sait même pas que son livre a été publié et traduit) qui décide de mener l’enquête. Non loin d’elle, le vieil homme se remet à écrire, ressuscitant la Pologne de sa jeunesse, son amour perdu, le fils qui a grandi dans lui. Tandis qu’au Chili, bien des années plus tôt, un exilé compose un roman… Trois solitaires qu’unit pourtant, sans le savoir, le plus intime des liens : ce livre unique, L’Histoire de l’amour, dont ils vont devoir, chacun à leur manière, écrire la fin.

En parlant de nécrologie dès la première page, Nicole Krauss donne le ton et avec, celui de ses personnages. Point de chabadabada possible, ses héros ont plus d’une demi-douzaine de décennies de différence d’âge. Aux réflexions intérieures de l’un répond le journal intime de l’autre. Le choix de ces deux-là est habile car il permet de confronter un regard mûr et désabusé à une innocence bien enfantine. Unis par un vrai sens de l’autodérision, ils bénéficient de cette qualité de précision dont Krauss fait montre en créant ses personnages.

Enquête d’identité
En leur collant des figures secondaires atypiques (petit frère messianique, voisin décalé), elle les anime, les humanise et leur donne une vraie profondeur. Ils deviennent touchants et étonnent lorsqu’ils réussissent à faire marrer le lecteur, pourtant parti sceptique.
On se retrouve donc immanquablement embarqué dans leur histoire : Léo sur les traces de ce fils reconnu qu’il n’a pas connu, Alma sur les traces d’une Alma à qui elle doit son nom et en quête d’un amoureux pour sa mère solitaire et têtue. A la recherche d’eux-mêmes, les personnages se reconstruisent peu à peu en même temps que le puzzle prend forme. En allégeant ses 356 pages, Krauss aurait probablement donné plus de force à son récit, mais qu’importe, on reste lié à ce duo et à ce jeu de piste passionnant.

L’attachement à l’origine
On en oublierait « L’histoire de l’amour », ce livre omniprésent dans le livre. Anthologie de l’amour, encyclopédie du sentiment, véritable bible qui traverse les générations, cet ouvrage à l’écriture lourde reste pourtant la raison de l’intrigue. En suivant son chemin, on voyage de la Pologne au Chili en balayant d’un trait l’Histoire internationale. La Shoah qui mena Leo à New York reste en arrière-plan pour faire la part belle à la petite histoire. Si des termes hébreux pullulent sans traduction, c’est par amour de cette langue fondant la famille d’Alma et par suite celle de l’écrivaine. Que ce soit Leo et son fils écrivains, Alma, son frère, sa mère, tous écrivent et lisent. Tout est donc lié à ce pouvoir de l’écrit. Par lui se fait la transmission, se forge l’identité et s’établit la vérité. Un attachement à l’origine, aux mots, qui se ressent dans l’écriture même de Krauss.

A travers une construction très élaborée entre les diverses voix, les flash-backs et la mise en abyme « livre dans le livre », Krauss livre « une méditation déchirante, intelligente, émouvante non dénuée d’humour sur la mémoire et le deuil, très Mitteleuropa », selon les diverses critiques. Une magie qui tient plus de la poésie que du roman presque…
« Pendant l’âge du verre, chacun pensait qu’une partie de son corps était extrêmement fragile. Pour certains c’était une main, pour d’autres un fémur et d’autres encore pensaient que c’était leur nez qui était en verre.« , peut-on ainsi lire dans le fameux manuscrit.

Sans se soucier de guider son lecteur, elle le plonge au contraire dans un labyrinthe et un enchevêtrement d’énigmes, où il doit accepter de se perdre avant que les histoires « poupées russes » qu’elles croisent, finissent par s’emboîter et ne faire qu’une. Au delà de la narration, l’auteur a voulu avant tout souligner les « trous », les « vides », les « noirs et des silences » de la trajectoire de tous ces personnages, dont elle a également souffert dans sa propre vie. Une malédiction qu’elle décide d’enrayer en affirmant qu’il ne faut pas « laisser la vie s’imposer à vous, mais se dresser et la réinventer par l’imagination. C’est l’exercice de ma liberté, ce qui fait que tout devient possible. »

Marquée par l’expérience de ses grands parents (déportés), auxquels elle dédie d’ailleurs son livre, Krauss a voulu démontrer comment la Shoah a brisé pour toujours des vies entières et traumatisé leurs descendances. Elle insiste aussi sur le fait qu’elle a souhaité étudié « le pouvoir de la littérature », comment certains livres peuvent changer la vie des gens mais aussi analyser des sentiments aussi universels que l’amour, la perte des proches, d’une illusion, d’une amitié, d’un manuscrit, d’une histoire mais aussi la nostalgie, le deuil et la continuité de la vie malgré tout avec pour devise « l’amour plus fort que la perte ».

Un roman très ambitieux et attachant, parfaitement maîtrisé en dépit de la complexité de son sujet et du nombre de personnages, auquel il a toutefois été reproché un démarrage un peu longuet. La poésie de son univers et la mélodie de ses mots font de son second roman, un livre de qualité qui réussit, loin de toute mièvrerie, à mêler l’émotion à la réflexion.

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La première phrase (choc !) de L’histoire de l’amour de Nicole Krauss :
« Quand ils rédigeront ma nécrologie. Demain. Ou le lendemain. On y lira : LEO GURSKY LAISSE DERRIERE LUI UN APPARTEMENT PLEIN DE MERDE. »

Extrait de L’histoire de l’amour de Nicole Krauss :

« Les pages que j’avais écrites il y a si longtemps se sont échappées de mes mains et se sont éparpillées par terre. J’ai pensé : Qui ? Et comment ? J’ai pensé : Après toutes ces… Ces quoi ? Ces années.
Je me suis replongé dans mes souvenirs. La nuit a passé dans le brouillard. Le matin, j’étais encore sous le choc. Il était midi quand je me suis enfin senti capable de redémarrer. Je me suis agenouillé dans la farine. J’ai ramassé les pages une à une. La page dix m’a entaillé la main. La page vingt-deux m’a assené un coup dans les reins. La page quatre a provoqué un blocage du coeur. Une plaisanterie amère m’est venue à l’esprit. Les mots m’ont trahi. Et pourtant. Je serrais les pages, craignant de voir mon esprit me jouer des tours, de baisser le regard et de découvrir qu’elles étaient blanches. »

Chapitre : Jusqu’à faire mal à la main qui écrit – Page : 176 – Editeur : Gallimard – 2006

Deux ou trois choses que l’on sait de Nicole Krauss :
Poétesse et romancière, Nicole Krauss est née en 1974 à New York et a passé une enfance solitaire à Long Island dans une maison à l’écart. Après des études à l’université Standford, puis en Angleterre, à Oxford et à Londres, elle vit aujourd’hui dans sa ville natale. Elle publia ses premiers poèmes, encouragée par Joseph Brodsky qui était venu donner une conférence à son université.
Adolescente, elle vouait une admiration sans borne au philosophe allemand Walter Benjamin, avant de s’enticher et épouser le jeune romancier américain Jonathan Safran Foer, lui-même diplômé en philosophie dont elle vient d’avoir un premier enfant. Parmi ses influences, on cite souvent Isaac Bashevis Singer, Bruno Schultz, Grace Paley ou encore la poésie fantastique d’un Borges ou d’un García Márque L’histoire de l’amour est son deuxième roman et le premier traduit en français.

8 Commentaires

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  1. Le petit monde de la littérature est un peu comme une cuvette de chiotte. c’est joli (et ça soulage) quand on tire la chasse mais il reste toujours un peu (plus ou moins, en fait) de merde sur les bords.

    oh, oui, souviens-toi de moi car je suis une préfiguration de ce que tu seras en cadavre… un must.

  2. Aucune chance que Buk se retourne dans sa tombe parce qu’il est (encore) ivre mort… ah, ah… un débat Bukowski-Angot sur l’autofiction eut pourtant été si délicieux : son air indigné au moment où il lui aurait agité sa bite sous le nez en grognant : "suck it, whore, it’s sheer genius !" aurait sans doute fait un bon happening pour la méthode cauet.
    Pour répondre à alex (car je ne lis qu’elle et uniquement la partie parlant de moi étant donné que je ne suis qu’un petit con nombriliste): mon frère étant prof de français, il est obligé d’être abonné à Télérama, sinon ça lui fait des points en moins et on l’affecte dans un collège pourri du 9-4 (vous me direz, on l’affecte quand même dans un collège pourri du 9-4…).

    Je conseillerais enfin aux personnes qui écrivent, qui écrivent bien, des trucs pas dans la norme, de se concentrer sur leur écriture, sans se faire chier avec toutes les conneries liées à l’édition. En un sens, c’est une chance de ne pas être édité et de ne pas tremper dans toutes ses sphères grasses pour développer une oeuvre authentique et de qualité. A un moment ou à un autre, ce que vous aurez fait parviendra bien à atteindre ceux en mesure de l’apprécier et d’en faire bon usage.

    Bon w-e sportif !

    • Chris sur 27 juin 2007 à 18 h 49 min
    • Répondre

    Très déçue et ravie de ne pas l’avoir acheté, seulemenet emprunté en médiathèque. Complètement perdue par sa "complexité labyrinthyique"j’ai dû faire appel à internet pour sortir du labyrinthe.

    • aliecnop sur 7 octobre 2007 à 7 h 20 min
    • Répondre

    mais j’ai adoré …et recommande vivement la lecture de ce petit chef d’oeuvre de poésie et de délicatesse …

    • marta sur 13 janvier 2008 à 18 h 55 min
    • Répondre

    "un exercice qui dépasse le simple exercice", dit Martine.

    Pour moi, justement, non. Cela reste un exercice d’acrobatie littéraire : l’histoire est livrée en kit, le montage est à faire soi-même, c’est trop chic.

    Juste le petit soupçon que c’est du chiqué, que le lourd héritage historique est complaisamment utilisé, à des fins d’originalité romanesque, à des fins personnelles vaguement indécentes.

    • MissAglae sur 15 octobre 2009 à 2 h 01 min
    • Répondre

    Moi, j’ai adoré ce roman. C’est une petite perle. Ce n’est pas tant l’histoire, mais la façon dont les personnages y sont mis en scène. Il y a une profondeur, une intensité dans les personnages, qui est vraiment venue me chercher. Oui, j’ai été éblouie.

    • lorène sur 30 octobre 2011 à 11 h 06 min
    • Répondre

    l’un des meilleurs bouquins que j’ai pu découvrir cette année pour beaucoup de raisons : les histoires imbriquées, l’humanité des personnages (de toute génération j’adore), l’humour,…
    Une intrigue, des personnages attachants, une jolie plume que demander de plus…

    • anna sur 31 mars 2012 à 13 h 36 min
    • Répondre

    Qu’une telle humanité se dégage de personnages aussi simples en apparence est rare aujourd’hui, à une époque où la littérature devient le haut lieu des dénonciations et des vestiges d’une société qui se dilue peu à peu. Je crois que Nicole Krauss retrouve une fraternité essentielle dans ses personnages, qu’on a malheureusement tendance à perdre dans notre quotidien. C’est, selon moi ce qui donne en partie son charme incontestable et sa force à ce roman poignant, intelligent et pétillant.

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