"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

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« Borderline » de Marie-Sissi Labrèche : entre Virginie Despentes et Chloé Delaume côté Québec

C’est avec « Borderline » que Marie-Sissi Labrèche (journaliste en presse féminine par ailleurs) fut remarquée en 2000. Après ce premier roman, écrit en parallèle d’une thérapie psycho-analytique, elle a ensuite enchaîné avec un deuxième (« La brèche ») qui ont tous deux été portés à l’écran début 2008 (en fusionnant leur histoire) avec entre autres Jean-Hugues Anglade au casting. Le film est sorti uniquement outre Atlantique hélas. L’auteur fait partie de ses représentants (aux côtés de Nelly Arcan, Andrée Laberge et Pauline Gélinas), ayant bénéficié d’un bon bouche à oreille dans les années 2000. Clairement assimilée au courant de l’autofiction, la jeune-femme livre un récit touchant et plutôt fascinant dans sa manière d’exorciser ses névroses et de raconter le matriarcat étouffant de son enfance…

Sissi, l’héroïne du roman, est une jeune femme de 24 ans, une séduisante blonde qui écarte un peu trop facilement les jambes, juste pour se sentir exister, aimer ou tout simplement oublier des souvenirs d’enfance trop pesants… Elle nous parle ainsi de « ces garçons qui tambourinent dans son ventre » et dévoile peu à peu ses différentes facettes, ses comportements étranges, sa dérive émotionnelle qu’elle tente d’enrayer : « J’ouvre les jambes pour oublier qui je suis, j’ouvre les jambes de manière à briller comme une petite étoile. Je m’aime si peu, alors que m’importe d’ouvrir les jambes pour tous ceux qui semblent m’aimer un peu. »

Sissi manque de confiance en elle (c’est le moins que l’on puisse dire), nul besoin d’être psy pour le réaliser. Comme certaines femmes que l’on qualifie à tort du péjoratif « nympho », elle ne sait utiliser que son corps, sa « brèche » comme elle surnomme son sexe, pour quémander un peu d’attention et d’affection. Une brèche dans tous les sens du terme, une ouverture mais aussi une faille impossible à colmater ou à cicatriser ou encore « une brèche dans la tête » pour signifier, et qui fait aussi écho au nom de famille de l’auteur, double non dissimulé de sa narratrice : « En fait mon nom, c’est le trou, c’est la brèche, c’est la fente de mon petit corps. » ou « je suis douée avec ma brèche » , écrit-elle encore ailleurs. Plus précisément, elle nous dit qu’elle est « borderline », un drôle de « cancer de la personnalité » : « Je suis borderline. J’ai un problème de limites. Je ne fais pas la différence entre l’extérieur et l’intérieur. C’est à cause de ma peau qui est à l’envers. C’est à cause de mes nerfs qui sont à fleur de peau. Tout le monde peut voir à l’intérieur de moi, j’ai l’impression. Je suis transparente. D’ailleurs, tellement transparente qu’il faut que je crie pour qu’on me voit. »

A travers 9 chapitres qui naviguent entre le présent et l’enfance (sous forme de flash-back), elle dessine un autoportrait féminin sensible et assez poignant sous une forme fragmentée originale. Le roman s’ouvre ainsi sur une baise sauvage plutôt glauque dans une chambre d’hôtel avec un gros plein de soupe à la « bitte énorme comme un paquebot ». Une violence qu’elle tempère en précisant : « Il était doux avec moi. Très doux. Ses mains étaient comme de la ouate sur ma peau. Il me touchait à peine, préférant me frôler. Il avait peur de rater son coup, ça se sentait, alors il se faisait mielleux qu’il le pouvait. J’aime quand ils font attention. Ca me donne l’impression qu’ils me respectent, qu’ils ont peur de me brusquer et que je me sauve en courant dans un autre pays, dans une autre galaxie. J’aime penser qu’on tient à moi. Ma mère, j’ai toujours pensé qu’elle ne tenait pas à moi. » Avant de revenir à la violence : « C’est là qu’Eric a commencé son manège et moi à avoir envie de le tuer. De toute façon, dés qu’un homme prend le contrôle, j’ai envie de le tuer, de lui planter un gros couteau à pain dans le ventre et de faire des zigzags… »

Tout est peut être résumé dans cette première scène : cette oscillation permanente entre fragilité, pulsion d’autodestruction et violence.

« Tout l’univers s’est effondré sous moi. Tout l’intérieur de moi a dégringolé par terre. J’ai entendu le bruit énorme que fait un estomac qui tombe sur le plancher, même s’il est vide. J’ai senti mon cœur glisser sur mes cuisses, puis mes autres organes ont suivi : mon pancréas, mes intestins, mon foie, mes reins. »

Au fil des pages, elle zoome ainsi sur différents souvenirs précis et révélateurs à l’âge adulte ou enfant : une soirée d’anniversaire qui vire au psychodrame, une aventure amoureuse au féminin avec la troublante Saffie, les crises de nerf, les miroirs qui volent en éclat et le sang qui coule… Et surtout des souvenirs d’école, d’appartement familial infesté de coquerelles, de dessins-animés (made in Canada !) que l’on regarde pour se réconforter, le conte de Cendrillon, son histoire préférée, qu’on lui raconte, de bols de céréales et de « raisins Bran » qu’il faut ingurgiter parce que c’est bon pour « la régularité » comme lui serine sa grand-mère omniprésente : « le monde est à l’envers, tout va de travers, mais moi je fais ma crotte chaque jour, à la même heure. Qu’est ce que ça me donne ? »
Et puis il y a aussi ses talents de dessinatrice qui éblouissent la maîtresse jusqu’à ce qu’elle se mette à dessiner la première chose qui lui passe par l’esprit comme on le lui a demandé…, sa mère qui la fait arriver systématiquement en retard… Très vite la folie de cette dernière qui « qui carbure au Lithium Carbonate, Dalmane et Valium… », « à cause de son manque de petits ponts dans le cerveau » envahit sa prose. Une folie qui va finir par éclater en plein jour « dans la petite fenêtre de la porte de la classe de deuxième année » : « Ma mère vient de me crucifier (…) là où on accroche les manteaux. » Elle confie alors sa tentative de suicide et les visites à l’hôpital psychiatrique : « De toute ma façon, ma mère a l’air si fragile que je pourrais la casser, la déchirer. J’ai l’impression que c’est une affiche de ma mère qu’il y a là, devant moi. Mais pas la bonne affiche. »

« Oui, Mémé, ça a du bon sens de boire comme ça. Ca a du bon sens, parce que c’est du vin qui coule dans mes veines présentement. En temps normal, c’est l’hiver qui coule dans mes veines, Mémé. C’est pour ça que mes os neigent, c’est pour ça que j’ai froid, que j’ai les lèvres bleues mal embrassées. J’ai les lèvres aussi bleues que celles de Laura Palmer. Le froid émane de moi. J’ai froid, Mémé. Je n’arrive plus à me réchauffer. Tous les corps de la terre n’arrivent plus à me réchauffer. Aucune parole ne me réconforte. Rien n’est assez chaud pour moi. »

Elle décrit ses moments de malaise, de détresse, le vide, l’abandon qu’elle ressent et qui la conduisent à des excès. Sa peur viscérale d’être rejetée, de ne pas être aimée, liée à sa filiation. Entre une grand-mère trop possessive (qui diabolisait tout homme, son père puis beau-père, s’approchant d’elle ou la traitait de « petite cochonne » ou de « petite vicieuse » parce qu’elle déshabillait ses barbies…) et une mère trop absente.

Elle explore ainsi la folie (schizophrénie) qui guette. La folie est-elle héréditaire ? Peut-on y échapper et ne pas reproduire le schéma maternel (« il faut que je me démêle mes nerfs, mes nerfs des siens ») ? Comment se (re)construire lorsque son histoire, son être n’est que fragments épars ?

« Moi, mes sentiments, c’est impossible de les retenir. Ils débordent de partout, comme du vomi d’un sac en papier. C’est pour cela que je me contrôle très mal. En fait, je ne me contrôle pas du tout : j’explose. Je suis ma propre bombe. C’est Hiroshima en permanence dans ma tête. Après mon passage, c’est les cataclysmes, les hécatombes, les catacombes. Je suis mon pire drame. Et encore pire, c’est que je me suis trouvée avant même de me chercher. Je me suis trouvée et depuis je ne peux plus me débarrasser de moi. Si je pouvais emprunter une vie pour m’y reposer ; me repose de ma façon que j’ai de me coller au cul comme ça. Je me colle tellement au cul que c’en est écoeurant. Une vraie mouche à merde. Il n’y a pas moyen de me sortir de moi. De me sortir… Ah ! Qu’est ce qui se passe ? Je n’ai plus d’alcool dans mon verre. Je n’ai plus rien à boire, merde ! Il faut que je me rende au bar.« 

C’est la forme et la langue qui constituent le principal intérêt de ce roman (auquel on pourra reprocher de tendre, par ailleurs, des perches de psychologie de comptoir peut-être un peu trop simplistes… sans parler de l’épilogue totalement raté).
Marie-Sissi Labrèche possède une voix bien à elle, un mélange de poésie urbaine et de mots explicites (en particulier lorsqu’elle évoque la sexualité), crus voire grossiers. Une pratique toujours polémique : peut-on faire de la littérature en étant « vulgaire » ? La réponse est oui. Oui, mais. Parfois cela fonctionne parfaitement parce que le rythme, la musique est là et parfois cela sonne juste vulgaire…
« Elle beurre épais. Sa tartine de reproches est aussi grosse que l’Empire State Building. Si elle continue, sa tartine de reproches va devenir si haute qu’elle va percer le nuage où Dieu est assis. Il va se la prendre dans le cul, la tartine, Dieu. », « Des niaiseries qui m’ont fucké l’esprit. ».
C’est donc un exercice périlleux qui est ici relativement bien maîtrisé à quelques exceptions près, à l’image d’une Virginie Despentes.
Une prose inventive en forme de slam (et de slalom) aux accents d’écriture automatique, qui traduit bien un état borderline.
On la sent toujours sur le fil, prête à vaciller, à tomber et brutalement elle se ressaisit, elle nous saute à la gorge. Une voix haute et claire qui rappelle celle d’une enfant par ses gimmicks, sa spontanéité et ses images très vives (on pense au style d’ Howard Buten dans « « Quand j’avais 5 ans, je m’ai tué », qu’elle cite d’ailleurs en exergue d’un chapitre). Elle évite le pathos grâce à cette énergie presque rage (l’énergie du désespoir ?) qui balaie chaque page. Un franc-parler qui fait preuve d’un certain humour dans sa gouaille : « J’ai l’impression de faire une démonstration de produits Avon devant une famille de morts-vivants.», « D’ailleurs notre relation, ce n’était pas une relation, c’était une PME qui a mal tourné, une PME qui a fait faillite, parce que l’amour pis le travail, ça ne va pas ensemble. », « D’une voix aussi sèche que des biscuits soda, elle me casse une réponse. », « Une grosse journée triste comme un placard balais. », « En moins de deux, toute la maison s’est vidée comme on évacue l’eau du bol des toilettes. » Et puis bien sûr pour les non-québecois on ne peut s’empêcher de sourire aux expressions locales typiques : « Crisse », « chum » et autres

Ce n’est jamais une lamentation complaisante sur son état mais au contraire une matière dynamique, ouverte sur l’extérieur qui ne cesse de s’interroger, de rebondir.[Alexandra Galakof]

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Paroles de l’auteur, Marie-Sissi Labrèche :
« Pour sortir de mon monde intérieur et de ma famille « dépotoir », je me suis mise à écrire. C’est une forme de rébellion qui m’a amenée à l’écriture. J’avais un trop-plein et il fallait que je l’expulse. J’ai commencé à écrire sérieusement vers 19 ans et j’ai publié à 24 ans. J’étudiais en littérature et, la plupart du temps, je préférais lire que d’assister aux cours. J’ai lu Bukowski et je me suis dit que s’il avait réussi, je réussirais aussi! (Remarque au bénéfice du lecteur : Bukowski est un auteur et poète américain à qui l’on doit la citation « J’écris pour ne pas sombrer dans la folie. »). J’ai une voix vernaculaire (Remarque : une langue plutôt parlée, souvent propre à une communauté).« 
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