« Exemplaire de démonstration » de Philippe Vasset, le Orwell moderne du roman d’anticipation culturelle

Quel est l’avenir de la création littéraire dans un monde où le marché fait sa loi ? Peut-on cartographier Internet ou encore tout à chacun peut-il se proclamer « artiste » dans un monde où la création est désormais à portée de clic ? Autant de questions passionnantes auxquelles Philippe Vasset tente de répondre depuis 2003 avec son premier roman intitulé « Exemplaire de démonstration », premier tome d’une trilogie (suivie de « Carte muette » et « Bandes alternées ») qui analyse les rapports entre la création artistique et « les machines ». Très discret, ce trentenaire atypique, rédacteur en chef du magazine Africa, spécialiste du renseignement industriel et politique, a révélé au fil de ses trois livres, une réflexion des plus originales sur les enjeux culturels actuels et plus précisément sur l’avenir de la littérature. Sorte d’Orwell moderne, il met à jour les nouvelles régles du jeu à l’heure d’Internet, des logiciels, de la virtualisation et de la démocratisation des moyens de création. Cela fait froid dans le dos… Et appelle à réfléchir sur les mutations en cours de « l’acte de création »… Des romans en forme d’essai, courts mais denses et surtout passionnants, désormais disponibles en poche !

Exemplaire de démonstration
« Tout a été dit », se lamentent souvent les auteurs en quête d’inspiration. Partant de ce constat récurrent ajouté à la recherche de compétitivité et de rentabilité des éditeurs et diffuseurs, Philippe Vasset imagine, dans ce premier opus paru en 2003, une terrifiante machine – le Script Générator- destinée à recycler et à produire de la « littérature » comme n’importe quel autre bien industriel à partir de matières premières textuelles (histoires brutes, romans et scénarios achetés au poids). Un système parfaitement huilé et mécanisé effrayant de réalisme.

Poussant la logique jusqu’au bout, il démonte un à un les mécanismes et les rouages de la « fabrication d’une histoire » avec un cynisme glacial des plus cliniques : « Le logiciel ScriptGenerator permet d’exploiter rationnellement les réserves d’histoires et de générer un produit compétitif, répondant aux besoins du marché. » Comment ? En faisant disparaître purement et simplement « la séquence de création » pour aboutir à un système de production entièrement automatisé.
Minutieusement, il étudie et contre ensuite chacun des reproches qui pourraient être émis contre ce type de processus comme l’absence d’innovation qui en découlerait : « Rappelons que commercialement, la nouveauté en elle-même compte beaucoup moins que l’illusion de la nouveauté. » écrit-il par exemple ironiquement. Le logiciel permet aussi de paramétrer des éléments de contenu pour s’adapter à tous les supports (TV, jeux vidéo, film…) : péripéties et rebondissements peuvent ainsi s’ajouter à la demande !
Et cerise sur le gâteau capitaliste : l’éditeur pourra également estimer à l’avance le succès de son livre à l’aide d’algorythmes et de formules mathématiques : « Ainsi, si vous choisissez de lancer un livre décrivant en détail la quête du plaisir sexuel d’une jeune femme particulièrement décomplexée, le ScriptGenerator vous indiquera que, compte tenu du succès de nombreux ouvrages similaires écrits en France, votre produit a toutes les chances de bien se vendre. »

Il prend pour prétexte à sa démonstration, la quête allégorique d’un géologue, des pages d’un mystérieux manuel technique qu’il découvre dans une mine d’extraction diamentaire en Centrafrique. Celui-décrit en détail les caractéristiques de cet engin diabolique. De cargos en plate-formes pétrolières jusqu’aux centrales électriques ou salles de marché, le héros collectera sans relâche, les pages de ce manuscrit disséminées sur tous les continents. Pour y découvrir le secret final…

Vasset utilise une double narration (les voyages du narrateur alternées des pages du manuel sur le Script Generator) pour établir un parallèle intéressant entre production manufacturière et production culturelle. Toutefois les tribulations du héros apparaissent souvent superflues : les théories du Script Generator sont de loin plus intéressantes.
Une brillante démonstration (et dénonciation) de la standardisation et de l’industrialisation de la littérature. Mais il semblerait que la réalité ait déjà dépassé la fiction comme en témoigne ce logiciel « de création littéraire » baptisé « Histoires d’écrire » mis au point par Focus Home Interactive, « permettant de structurer votre pensée et de mettre en forme vos émotions »… A quand un « Houellebecq assisté par ordinateur » ?

Extrait (édifiant !) :
« Il est en effet impossible d’ignorer que l’auteur est un élément clef de toute stratégie commerciale. Qu’il joue le rôle de marque ( » un livre de… « ,  » un film de… « ) ou de simple produit d’appel, l’auteur est partie prenante du contenu proposé. Cette évidence énoncée, il faut également convenir qu’à l’heure actuelle, les  » artistes  » sont rarement utilisés de manière optimale par l’industrie. Malgré les clauses contractuelles qui les obligent à faire la promotion de leurs  » oeuvres « , malgré les argumentaires détaillés qui leur sont fournis avant les interviews, la plupart d’entre eux sont réticents à s’engager complètement dons les opérations marketing et sont de toute façon trop ternes pour être d’une quelconque utilité industrielle. Grâce à la base de données du ScriptGenerator©®Tm, vous pourrez désormais façonner l’auteur dont vous avez besoin pour vendre votre produit, et il vous suffira simplement d’engager un acteur pour incarner ce personnage. »

Carte muette
Dans ce deuxième roman, Philippe Vasset poursuit son exploration du monde des machines et leurs incidences sur les écrits et notre culture de façon plus générale. Cette fois-ci, il s’intéresse aux effets pervers d’Internet à travers « l’expédition » d’une équipe de jeunes ingénieurs et informaticiens ayant pour but de cartographier le web, suite à un concours lancé par la Speedial Foundation, le leader mondial d’accès à Internet, et doté d’une prime de 100 millions de dollars ! A la façon d’aventuriers des temps hyper-modernes ou de géologues virtuels, ils devront identifier le réseau électrique « c’est-à-dire un plan des câbles, des tuyaux et des fréquences satellites, tout ce qui, dans le monde entier, sert à transporter les signaux électriques qui forment le réseau ».
Ce qui implique, entre autres, de localiser les villes englouties et les centrales oubliées aux quatre coins du globe. Objectif : constituer un atlas complet d’Internet. Un travail titanesque ! Mais qui se révèlera une dangereuse tentative de manipulation à des fins d’espionnage et de surveillance totale des échanges de contenus réalisés sur la toile, comme les cartes météorologiques qui varient à chaque instant. Un système tentaculaire omniscient signant la fin de la confidentialité et du respect de la vie privée des internautes !

Tel un Copernic moderne, Vasset nous plonge dans une véritable odyssée technologique à travers les câbles sous-marins coulés au fond des cuves, « leur tracés noirs intersectant les courbes reflétées des courbes »…, l »es serveurs hérissés de connexions comme des impacts rayonnant d’éclats », les faisceaux hertziens ou encore les répéteurs… Des descriptions qui épousent à merveille le thème principal du livre : la navigation sur le web qui prend ainsi corps sous nos yeux dans toute sa réalité physique et pure.

Comme dans Exemplaire de démonstration la structure du roman est duale et s’organise autour d’une part, les e-mails envoyés par « benjamin@geosolutions.com », le narrateur, à son équipe et, d’autre part, ses pensées personnelles a posteriori, poétiques et lyriques, sur sa mission même. Ces deux niveaux de lecture se font écho, se réfléchissent parfois et éclairent, chacun à leur manière, l’intrigue.
L’auteur joue aussi avec talent sur les nouveaux modes d’écriture interactifs tels que le « couper/coller » ou encore le transfert d’e-mails jusqu’à la typographie…, avec un plaisir ludique manifeste non sans rappeler celui des auteurs de l’Oulipo (en particulier George Perec auquel il fait allusion en citant « Espèce d’Espace » après une épigraphe de Julien Gracq).

Pourtant la réflexion sur cette cartographie impossible d’Internet et les convoitises mal intentionnées qu’elle attise, s’avère moins forte que son précédent essai. Les réalités du flicage en ligne (via les cookies et autres techniques « Mircrosoftiennes et « Googliennes » pour nous traquer) font en effet perdre de l’impact aux thèses de « Big brother » qu’il développe ici.

A lire aussi, les chroniques de:
Philippe Vasset, le Orwell moderne du roman d’anticipation culturelle
« Bandes alternées » de Philippe Vasset, La société du spectacle « home-made »

et : Dialogue avec Philippe Vasset : Les idées avant l’histoire

1 Commentaire

  1. Rentrée littéraire 2006 : Bandes alternées

    Peu médiatisé, le court roman (cent pages maximum) fait partie des genres « casses-gueules » de la littérature. Dangereux pour son auteur, qui peinera à être reconnu à cause de la brièveté du texte, risqué pour son lecteur, qui,…

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