« Identification des schémas » de William Gibson : Quand la virtualité donne les clés pour décoder la réalité…

Avec « Identification des schémas », William Gibson, auteur du célèbre « Neuromancien » paru en 1984, oeuvre pionnière sur les réseaux informatiques et le cyberespace et écrivain phare du mouvement cyberpunk dans les années 80 (genre alternatif ayant notamment contribué à donner ses lettre de noblesse à l’univers du jeu vidéo et influencé le cinéma hollywoodien : de « Matrix » à « Existenz » en passant par « Bienvenue à Gattaca »,…), a publié en 2004 un roman plus accessible aux lecteurs de littérature générale, qualifié de « mainstream » par certains, lui qui était jusqu’à présent surtout connu des lecteurs de SF. Au coeur de ce thriller foisonnant (« Pattern Recognition » en VO), on retrouve ses sujets de prédilection : les conséquences de la révolution high-tech et des nouveaux modes de communication en particulier d’Internet (et par ricochet de la mondialisation) sur la société, les moeurs contemporaines, les médias et plus particulièrement la manipulation marketing (et des marques) jusqu’a la création artistique et notre culture de façon plus générale… Une autopsie des mutations humaines engendrées par la technologie en somme. Sa sortie en poche récente constitue une excellente occasion de découvrir cet auteur incontournable de la littérature d’anticipation !

« L’homo sapiens vit pour l’identification, la reconnaissance de schémas. C’est un don. C’est un piège.« 

Consultante « killeuse » en design de luxe et « chasseuse de cool » indépendante (elle repère les nouveaux concepts et tendances dans la rue à des fins marketing) Cayce Polard, la brillante et insaisissable héroïne du roman présente deux particularités : elle est atteinte de la « phobie des marques » (la vue des logos lui provoque des allergies insurmontables) et possède un don unique (et paradoxal) pour prédire le potentiel commercial des logos et autres brandings. Entre iBook et jetlag, elle effectue ce travail alimentaire qu’elle méprise et qu’elle compense par sa passion pour un mystérieux « Film ». Diffusé anonymement, par fragments, sur la toile (on sent ici l’influence de l’hégémonie d’un « Youtube »…), il attisae toutes les curiosités et passions des internautes qui le commente et l’analyse sans relâche sur des forums spécialisés (« les filmeux » qualifiés de « franc-maçonnerie du siècle nouveau »). Objectif : découvrir enfin son réalisateur et son dénouement ! « Chez la plupart des gens, cela s’aggrave avec le temps. Ca devient polyphonique. Ensuite une impression que tout cela a un sens, un but. Que quelque chose va changer, ou se produire. C’est impossible à décrire mais si on vit un moment avec, ça finit par faire partie de soi. c’est un effet très puissant pour un temps de visionnage aussi réduit. »
Des relations purement virtuelles où l’on s’appelle par pseudo « Parkaboy » ou encore « Mama Anarchia », mais pourtant intenses se nouent entre ces êtres qui ne semblent vivre que pour cet étrange Film.
Mais bientôt cette passion pure et désintéressée de millions d’internautes attire aussi les convoitises marchandes. « J’ai vu une attention qui se tourne chaque jour vers un produit qui n’existe peut-être même pas. (…) Le plan marketing le plus brillant de ce très jeune siècle. Et nouveau. Totalement nouveau. » : A la demande de son supérieur, elle se voit donc charger d’enquêter pour lui sur l’origine de cet énigmatique « puzzle filmique ». Une potentielle mine d’or pour les marketeurs qui y voient déjà une nouvelle contre-culture, une nouvelle terre vierge underground à conquérir…

« Les futurs culturels entièrement imaginables sont un luxe révolu. Ils datent d’une époque où « maintenant » durait plus longtemps. Pour nous bien sûr, les choses peuvent changer si brusquement, si violemment, si profondément que des futurs comme celui de nos grands-parents n’ont plus assez de « maintenant » pour s’établir. Nous n’avons aucun futur car notre présent est volatil. Nous nous contentons de limiter la casse. De faire tourner les scénarios du moment. Identification des schémas. »

Débute alors une recherche presque irréelle entre Londres (Camden town…), Tokyo et Moscou, l’entraînera sur les traces de ce cinéaste énigmatique dont elle devra rassembler les différentes scènes à l’aide notamment de filigranes chiffrés cachés dans les séquences ( pour reconstituer son « schéma » caché et lui donner sens. Mais aussi sur celles d’un père, expert en sécurité, disparu le lendemain du 11 septembre, dans l’attentat du World Trade Center. La mission bascule alors progressivement dans le registre du roman d’espionnage et de l’aventure où l’on croise des traîtres asiatiques, des Mata Hari, la mafia russe, un appartement ravagé, des hackers informatiques… Autant d’obstacles que l’héroïne, sorte de Lara Croft des nouvelles technologies et du marketing, devra surmonter pour atteindre le créateur tant convoité dont le génie pourrait bien révolutionner le XXIe siècle…

« Aussi étranges que soient les choses, n’est-ce pas précisément à cause de cette étrangeté qu’une vie est à soi, et non à un autre ? La sienne n’a jamais été tout à fait normale, mais sa texture récente semble appartenir à une autre ? Elle n’a jamais vécu de façon à générer des portes coulissantes et des passages secrets. Selon elle, tout cela indique une part de tromperie, un manque fondamental d’honnêteté dont elle se sent éloignée. (…) A moins que ce soit le monde qui ait pris un nouveau tournant, radical, après avoir vu tomber ce pétale. Plus rien ne pouvait être pareil. Ce qu’elle attend des paramètres de la vie n’est rien d’autre qu’une illusion, et de plus en plus éloignée de la réalité (…) »

Rappelant parfois l’atmosphère d’un roman de Murakami sans en avoir pour autant la grâce poético-onirique, l’intrigue est, comme toujours, démultipliée et ausculte aussi bien l’omniprésence et la manipulation des médias et du marketing, l’addiction, l’impact d’Internet et de la publicité sur nos vies et les rapports humains que la frontière de plus en plus floue entre réalité et virtualité, le métissage des cultures ou encore les nouveaux cultes urbains… Des thèmes fondateurs que l’écrivain américain explore depuis ses débuts. Le roman va encore plus loin et tente de formuler une équation pour expliquer ce nouveau « monde-miroir » comme il l’appelle.
Un monde où la communication, les signes, les icônes priment sur la réalité qu’ils sous-tendent et qui sont aussi les outils pour la décrypter. Ainsi Internet, à travers ses forums et ses espaces d’échanges communautaires que l’héroïne arpente sans relâche, devient le nouveau lieu dématérialisé du pouvoir et de compréhension des « schémas » qui gouvernent une planète de plus en plus complexe. En cela, le livre tend vers une dimension politique sur les nouveaux enjeux du pouvoir induits par les univers numériques. « J’ai utilisé les outils de l’auteur de S.F. pour voir ce qu’ils révéleraient du moment présent, sans savoir ce que ça donnerait. J’ai découvert que c’est cette capacité à identifier les schémas qui nous rend profondément humain et qui nous différencie des autres espèces.« , a-t’-il confié au journal Le Monde. Le réalisateur Olivier Assayas s’était aussi frotté (en 2002) à ces problématiques à travers son film Demonlover, en restant malheureusement à la surface.
Il questionne aussi, chemin faisant, la valeur de l’œuvre d’art à l’heure du copier-coller et rappelle en ce sens les travaux de Philippe Vasset (Bandes alternées, Carte muette et Exemplaire de démonstration). « De nos jours, s’ils sont intelligents, les musiciens mettent leurs compositions sur le Web, comme une tarte qu’on laisserait refroidir sur le rebord de la fenêtre pour que d’autres personnes les retravaillent dans l’anonymat. Dix versions seront à jeter, mais la onzième pourrait être géniale. Et gratuite. C’est comme si le processus créatif n’était plus contenu par un seul crâne. Si ça jamais été le cas. De nos jours, tout est un peu un reflet d’autre chose. »

On pourra néanmoins regretter les longueurs de certains dialogues et/ou e-mails retranscrits et le caractère alambiqué des multiples rebondissements (trahisons, etc). Les contours des personnages et leurs motivations restent aussi floues et leurs contours froids, on ne parvient pas réellement à s’y attacher ou du moins à se les approprier, ce qui était peut-être la volonté de l’auteur ? Pour autant, le roman n’est pas dénué d’une certaine émotion mélancolique à travers des personnages adulescents, obsessionnels souffrant tous de solitude, et passionnés qui se frôlent au cours de leur périple initiatique de Londres à Tokyo, dans un étrange ballet liquide à la fois inquiétant et fascinant…

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Bio de William Gibson et Univers littéraire

« Nous vivons dans un univers fantastiquement complexe et perpétuellement actif, celui du domaine de l’information. »

William Gibson est né en 1948. Américain d’origine, il vit à Vancouver, en Colombie Britannique, patrie qu’il a adopté après avoir fui le conscription durant la guerre du Vietnam.

Leader du Cyberpunk
Son premier roman, Neuromancien (1984) est fortement inspiré par le roman noir californien, et en particulier Raymond Chandler. La science-fiction traditionnelle n’y est pas absente, mais son univers ultra-technologique, brutal et désespéré, inaugure surtout ce qui deviendra le genre cyberpunk. Le terme cyberpunk a été utilisé pour la première fois par Gardner Dozois, le rédacteur du Isaac Asimov’s Science Fiction Magazine, au début des 80’s, qui l’aurait emprunté au titre d’une courte histoire de Bruce Bethke. En plus de stars comme Bruce Sterling ou William Gibson, d’autres écrivains sont identifiés comme appartenant au « mouvement ». On y trouve Tom Maddox, Pat Cadigan, Rudy Rucker, Marc Laidlaw, Lewis Shiner, John Shirley, Lucius Sheppard et plus tardivement le brillant Neal Stephenson.

Son oeuvre, ses collaborations
Après avoir publié des histoires comme Johnny Mnemonic (qui a inspiré en 1995, un film plutôt médiocre de Robert Longo) et complété Gravé sur chrome, un recueil de nouvelles s’inscrivant dans l’univers de Neuromancien que l’on retrouve dans cette réédition en Omnibus, Gibson affine son univers dans deux autres romans, Comte zéro (1986) et Mona Lisa s’eclate (1988).
Devenue une personnalité médiatique, il interviewe U2, pour Détails, écrit un scénario de la célèbre série X-Files, travaille sur un synopsis d’Alien et interpréte même son propre rôle dans la série TV d’Oliver Stones : Wild Palms.

Plus de réalisme
En 1990, Gibson a co-écrit Le Moteur à Différence avec Bruce Sterling ; il a amorcé sa tendance actuelle, plus réaliste, avec son roman de 1994, Lumière virtuelle, suivi d’Idoru (Flammarion, 1996) et All Tomorrow’s Parties, dans lesquels il se focalise moins sur la technologie que sur ses effets dans notre société. Une tendance, que ses deux derniers romans Identification des schémas (Au Diable Vauvert, 2003) et Spook Country (2007, traduction prévu en mars) toujours emprunts de vocabulaire et de culture technologique accentuent encore même s’ils revêtent plus communément les atours du thriller ainsi que de la satire sociale et médiatique grinçante.

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