« Asiles de fous » de Régis Jauffret en poche : Toutes les familles sont psychotiques

Prix Femina 2005, le roman "Asile de fous" de Régis Jauffret vient de sortir en poche aux éditions Folio. L'occasion de se (re)plonger dans cette histoire de rupture de trentenaires qui oscille entre l'hystérie et le désespoir fou d'une femme lâchement abandonnée par son compagnon, confrontée brutalement à une solitude insupportable. De ce point de départ dramatique, Régis Jauffret, en roi du trompe-l'oeil, basculera soudainement, contre toute attente, dans la farce noire et satirique avec l'arrivée du beau père puis de son épouse qui porteront à leur paroxysme ce cirque du malheur et de la lâcheté ordinaires, en s'abritant derrière un réquisitoire sans pitié et injuste contre leur ex belle-fille. Douglas Coupland disait "toutes les familles sont psychotiques", Jauffret déclare qu'elles sont des "asiles de fous"... Une attaque au vitriol contre la famille d’aujourd’hui, berceau des névroses quotidiennes...

"Il faut que je change de lit, de canapé, de fauteuils, et que je peigne les vitres pour modifier la couleur du jour. Les tapis finiront sur le trottoir, le téléphone et le téléviseur aussi. Il faut que je déménage, l’appartement est à jeter comme le reste, et le quartier, et la ville."

Un homme quitte une femme. Sujet bien mince et bien banal. Mais lorsque c'est Régis Jauffret qui s'en empare, cette petite tragédie ordinaire revêt de nouvelles dimensions et devient le portrait au scalpel d'une famille terrifiante dont il a le secret. L'autopsie d'un couple de classe moyenne, macchabée mort vivant avec ses froides convictions et ses bassesses de rat cupide que l'auteur dissèque avec rage et une indignation communicatives.

Damien Verdery, informaticien rustre d'une trentaine d'années, quitte Gisèle, chômeuse du même âge. Incapable d'assumer sa décision et faisant fi de toute délicatesse, il confie à son propre père le soin d'annoncer la nouvelle à la jeune femme ! L'homme, clé à molette en main, s'aquittera de sa mission avec une tranquillité ubuesque (au prétexte très subtil de changer un robinet...), emportant une armoire et laissant Gisèle pantelante, ivre d'incompréhension, de haine et d'adoration pour son ex ("Je n'éprouve pas de haine envers lui. Je ne le connais pas. Il n'a qu'à s'exiler, mourir, garder la chambre... Il n'est qu'un homme perdu dans la masse, avec son appareil génital en sautoir, et cette pitoyable inaptitude à éprouver des sentiments." ) qui ne réapparaîtra vraiment qu'à la fin du roman. En attendant, elle cède la parole à ses monstrueux beaux-parents. En particulier la despotique Solange, mère de Damien et héroïne majeure du livre. Comme toujours l'oeuvre du romancier se construit autour des personnages de femmes.

Bourgeoise versaillaise sûre de son bon droit, elle arbore le calme souverain des imbéciles qui n'ont jamais connu le doute et qui solutionnent tout à coup de carte bleue.
Cette génitrice omnipotente estime que la maternité lui a donné un pouvoir définitif sur les hommes en particulier les siens. Castratrice et abusive, elle a réduit son fils à l'état d'alcoolique névrosé et irresponsable et son mari, comme porte-voix de ses lubies et fantasmes hallucinés.

Tour à tour avec son époux, elle assènera, avec toute la mauvaise foi qui la caractérise, une loghorrée de reproches féroces à sa belle-fille au supplice, l'accusant de freiner la carrière de son fils ("Il est déjà très angoissé par son travail, à son âge, il ne peut se permettre la moindre erreur s’il veut grimper dans l’organigramme.", de faire honte à sa famille ou de semer la discorde ("Nous nous sentions humiliés que notre fils partage la vie d'une femme pourvue d'un physique inférieur au sien... Quand elle venait dîner à la maison, dès l'apéritif, elle nous dépouillait de tous nos vêtements d'un simple regard... Pendant les hors-d'œuvre, elle dépiautait notre conscience, s'imbibant de notre humeur pour l'analyser de façon sommaire, et prélevant des échantillons afin d'en faire la biopsie à tête reposée."). Et le père de repousser les limites de l'ignoble : "Vous étiez juste une amie, il redoutait un accident. De toute façon, dans ce cas, il vous aurait poussé à avorter." ou encore "Vous êtes un petit animal, vous lui avez tenu compagnie quelques temps. Mais on ne fait pas sa vie avec un perroquet ou une guenon."

La comédie sociale tourne alors au jeu de massacre à la dérision jubilatoire. Chacun analysera à sa façon cette sordide rupture et en profitera pour régler ses comptes tout en cherchant à justifier coûte que coûte la décision de leur bon à rien de fils dont on suivra la dérive. L'auteur brocarde au passage ces trentenaires adulescents (le fils retournera vivre chez ses parents), enfants gâtés, incapables de prendre leurs responsabilités, passif à l’extrême qui craignent de s'engager ou de devenir pères. Et dénonce la lâcheté masculine incapable de réellement aimer des femmes devenues aigries à force de trahisons et d'incompréhension : "(...) Pour toi, je suis tout juste digne d’une aventure extraconjugale. Mais tu vas commencer par m’aimer, je le sais, tu ne pourras plus te passer de moi, tu m’asserviras comme une chienne rabougrie choisie un jour de blues dans les locaux de la SPA...".)

Car c'est bien d'amour qu'il s'agit finalement tout au long de cette fable acerbe. Ou plutôt de son manque, de son absence critique chez ces personnages gangrenés par l’égoïsme, la cruauté, la solitude ou la paranoïa.
Les apparences, le statut social, les codes de la bienséance, le matérialisme et la spéculation ont remplacé les sentiments ("ne servant qu’à lubrifier nos rapports, à les empêcher de devenir féroces"). Même si quelques lignes poétiques et tendres sur une Gisèle "à la joie fragile comme un enfant malade, pâle, qu’on hésite à promener au soleil si le vent souffle, qu’on couche au moindre rhume, et qui sourit malgré tout quand on lui découpe des étoiles, des biches, des oiseaux..." viennent éclairer fugacement ce constat bien noir. Gisèle, la répudiée, accablée de tous les maux, qui semble pourtant être la seule à encore y croire malgré tout : "Nous étions seuls, dans une zone où nul ne s’aventurait. Nous n’avions besoin de personne pour exister, notre amour avait expulsé le reste de l’espèce."

Régis Jauffret construit ici un récit choral très théâtral sur le principe des poupées russes. On navigue du discours d'un personnage à un autre, qui s'empilent les uns aux autres jusqu'à créer un labyrinthe carnavalesque où le réalisme tend vers la schizophrénie et l'absurde.
Faussement trivial et puissamment inquiétant, il dénonce, dans sa langue expressive à la précision chirurgicale, l'hypocrisie cruelle et les forces de destruction qui sommeillent -potentiellement- dans toutes les familles. Sa phrase aiguisée et cynique taillade minutieusement chacune de ses mesquineries, amoralités et fausses excuses même si la fin du roman laisse un mince espoir que tout cela ne soit qu'un cauchemar ou l'oeuvre d’un grand manipulateur dont on peut encore se réveiller ou s'échapper...

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(16 commentaires)

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    • folantin on 7 mars 2007 at 13 h 04 min
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    Fragments de mille plateaux (que je découvre depuis que le gourou en a parlé, i’m his bitch) :

    "Ecrire, c’est peut être amener au jour cet agencement de l’inconscient, sélectionner les voix chuchotantes, convoquer les tribus et les idiomes secrets, d’où j’extrais quelque chose que j’appelle Moi. JE est un mot d’ordre"

    Le mot d’ordre des parents serait "plaquer giselle", mais justement on voit bien qu’ils ne peuvent se réduire à justifier le choix de leur fils… d’où la contribution de ce bouquin a son travail passé : cette démultiplication des voix au sein du monologue gigogne.

    Et aussi ceci que j’aime beaucoup : "Ce qu’on appelle le style, qui est peut être la chose la plus naturelle du monde, c’est précisément le procédé d’une variation continue".

  1. Génial, merci Folantin !
    Intéressant ce "JE est un mot d’ordre"…
    N’hésite pas à faire suivre au fil de ta lecture, les bons passages.
    Tu as aimé "Asiles de fous" ?

    • folantin on 7 mars 2007 at 13 h 31 min
    • Répondre

    naturellement

    je relance d’un "Mais la question n’était pas comment échapper au mot d’ordre ? – mais comment échapper à la sentence de mort qu’il enveloppe, comment developper sa puissance de fuite, comment empêcher la fuite de tourner dans l’immaginaire, ou de tomber dans un trou noir, comment maintenir ou dégager la potentialité révolutionnaire du mot d’ordre ?"

    le mot d’ordre engoncé psychorigide, l’immaginaire en ligne de fuite… très picaldien

  2. les Asile de fous sont à la mode on dirais 😉

  3. Quelle est l’originalité d’un tel sujet sur le thème "Familles, je vous hais!" ou "les bourgeois c’est méchant", 100 fois vus et revus ? J’avais trouvé le résultat final très cliché et sans grande nouveauté hormis le système narratif. Jauffret se regarde un peu trop écrire..

    • folantin on 7 mars 2007 at 23 h 30 min
    • Répondre

    tous les sujets abordés par Regis sont des clichés

    Promenade ? allez, qui n’a pas vu Sue perdue dans manathan ?

    Univers, univers ? Un vieux bunuel avec Delphine Seyrig

    etc.

    Les déclarations péremptoires sur "les asiles sont des asiles de fous" ou pire "l’enfance est un rêve d’enfant" (autre bon gros cliché neverland) voilà, tout ça prete à rire. On connait la chanson comme disait l’autre, une vieille ritournelle.

    Or justement il n’y a que ce qui se répète qui varie.

  4. Je ne pense pas qu’il y ait un problème à ressasser des sujets vieux comme le monde, du moment où c’est fait avec briot.

  5. Or justement il n’y a que ce qui se répète qui varie. ))) ah ! bien dit !

  6. Santi, ce n’est pas la 1e fois que j’entends ce genre de critique.
    Je pense qu’il y a des lecteurs qui st totalement réfractaires au style de Régis Jauffret et à son univers.
    Tout écrivain a, je pense, un caractère obsessionnel, des obsessions qui nourissent son oeuvre. Chez Jauffret cette dimension est portée à son paroxysime.

    Ensuite sur la question du manque d’originalité que tu pointes. Un sujet original est-il gage d’un bon roman ? ce n’est pas mon approche.
    Je rejoins ce que disait Anna Rozen (je vous encourage à décourvir "Vieilles peaux", si vous aimez Jauffret) dans ce billet :
    buzz.litteraire.free.fr/d…

    Ce qui compte, pour moi, c’est le traitement avant tout, la musique qu’il peut y avoir dans un texte.
    Si l’on reprend "Univers, univers", effectivement une femme qui fait cuire son gigot, cela n’a rien de très original et si l’on s’en tient là on zappe le roman qui est pourtant très intéressant.

    Par contre ce qui est plus néfaste, c’est la notion de "cliché" que tu abordes.
    Je suis moins enthousiaste qu’Elsa qui a réalisé la chronique ci-dessus. J’ai l’impression qu’à partir d’"Asiles de fous", l’auteur se radicalise et perd en nuances, même reproche que l’on peut faire à Microfictions.
    Toutefois cela ne semble pas perturber ses fidèles lecteurs à l’image de Folantin, que l’on pourrait qualifier de docteur ès Jauffret !

    Folantin, que signifie "picaldien" ? merci !

    • folantin on 8 mars 2007 at 13 h 52 min
    • Répondre

    je sais pas j’essayais de lancer un néologisme sur Clémence Picot.

    A la lecture de Deleuze, il apparait avec évidence que tout est lié : la non originalité des sujets, la non narrativité des récits (conçu comme mouvement unidimentionnel signifiant)etc…

    Chaque bouquin de Jauffret devrait se concevoir comme un régime de signes.

    Mettons un plan de consistance constitué d’un nombre restreint de signes-particules :
    Giselle-Damien-Solange-Joseph-Robinet-Quitter (Asiles de fou)
    ou
    Infirmière-Voisine-Enfant-Parents-Chien-Appartement-Saccager(Clémence Picot)
    ou
    Gigot-Four-Picine-Pierrot-Diner (Univers, Univers)
    etc…
    Chaque livre s’écrit comme un agencement et un réagencement perpétuel des particules posées au départ (une machine abstraite).

    Par exemple Clémence Picot en train de refaire la d&co de l’appartement de sa voisine à coup de manche de pioche. Puis un premier mouvement de déterriorialisation : Comment expliquer à la voisine quand elle rentrera qu’il ne faut pas qu’elle se formalise pour si peu, que c’est pour son bien etc.. Puis 3e mouvement et 3e strate (dans l’imaginaire) : Comment se débarrasser de la voisine et s’approprier son gamin… Puis 4e strate comment se débarrasser du gamin pour se retrouver enfin seule avec la voisine, dans un couple fusionnel lesbien… Puis que faire du chien mort dans le tapis… et qui va me faire des enfants ?

    Comme chez deleuze, aucune strate n’est signifiante par rapport à l’autre. En conséquence, il n’y a pas de déroullement d’un récit vers un aboutissement édifiant. En conséquence aussi, ces livres peuvent tous ou presque se lire dans le désordre… en prélevant des morceaux au niveau de l’économie de la strate (par exemple les petits bouts de personnage d’univers univers).

    Au delà de ça, c’est toute l’oeuvre de Jauffret qui peut se concevoir comme une machine abstraire, avec pour régime de signes mettons :
    Femme-Appartement-Folie-Suicide.
    Pas franchement joyeux, ni original j’en conviens, mais on est dans l’arbitraire esthétique. Le signe ne fait pas le signifiant. On pourrait tout aussi bien lire quelque chose autour d’Homme-Arrosoir-Tractopelle-Bisounours. Voir aussi de ce point de vue son petit conte de fées, assez ignoré de la critique qui moulinait Enfants-Charles de Gaulle-Voler…

    Bref ramener sa démarche à ces quelques signes, extraire de Jauffret un message à base de "Familles je vous hais" ou "l’enfance n’est pas une époque c’est un lieu", c’est passer à coté du truc.

    (putain, Docteur es Jauffret, comment je m’y crois)

  7. Folantin, tu dis "Chaque bouquin de Jauffret devrait se concevoir comme un régime de signes." puis "ramener sa démarche à ces quelques signes, c’est passer à coté du truc."
    > alors mécanique de signes ou pas ? En ce qui me concerne, Jauffret c’est avant tout un style et une acuité littéraires, j’en parlais ici : buzz.litteraire.free.fr/d…
    Il se trouve que ses obsessions littéraires sont aussi les miennes (névrose du quotidien, folie ordinaire, la dimension symbolique de tout, le théâtre de la vie, la misère affective, etc). J’aime son univers noir et assez cynique mais surtout formidablement profond. Voici ce qui fait son intérêt pour moi au delà de toute mécanique…

    • folantin on 12 mars 2007 at 13 h 42 min
    • Répondre

    Bon, j’ai pas attendu deleuze pour apprécier régis hein… et le système deleuzien ayant vocation à s’appliquer à tout et n’importe quoi, il n’est pas étonnant de pouvoir établir quelques passerelles. Donc ce que j’ai écrit plus haut c’était quand même un peu pour de la rire, histoire de célébrer mon tout nouveau doctorat.
    Mais enfin pas seulement.
    Il est toujours difficile de définir pourquoi on est réceptif à un artiste ou pas. Bien sûr, je suis moi aussi sensible aux thèmes abordés par Jauffret : solitude, épuisement des sentiments, ennui existentiel… Pour autant je ne suis un thuriféraire de tout ce qui a pu se publier en matière de romans post post existentialistes.
    Or justement d’une part, Jauffret n’est pas un romancier à thèse, d’autre part on ne peut pas non plus le réduire, à mon sens, à la seule peinture de tranches de vie plus ou moins sordides.
    Clémence Picot, quelque soit la précision du portrait qu’il fait du personnage, ne se résume pas au simple désarroi émotionnel d’une trentenaire célibataire et sans amis. Ce qui fait que ce bouquin tape quand même un cran plus haut que rosy carpe, pour prendre un personnage similaire.
    C’est en ça, et sur ce plan je te rejoins, qu’il y a quelque chose "d’indicible" dans cette écriture : au delà de toute narration-illustrative, le style conduit empiriquement à éprouver un certain rapport au réel et à l’art… un fond philosophique mettons matérialiste et sceptique.

    Ceci dit, j’ai bien conscience que cette explication à elle aussi ses limites. Notamment parce que ce fond philosophique avait été exploré jusqu’à l’os à travers la trilogie Clémence Picot-Prommenade-Univers Univers… et que néanmoins, Asiles de fou tient parfaitement la route sans rien ajouter à ce "fond" qui n’est finalement qu’une surcouche de signifiant dont on peut se passer.

  8. Ton livre "de l’art de rendre la littérature chiante" sort bientôt ?

    "une surcouche de signifiant"

    "histoire de célébrer mon tout nouveau doctorat"

    Au secoooooooooooooooooooooooooooooooooooours !

    Et merde encore un comment critique…

    • folantin on 12 mars 2007 at 14 h 14 min
    • Répondre

    humour mon lapin

    pete un coup ça va passer

  9. ah oui, ça y’est.

  10. Voici un extrait de l’avis intéressant d’une lectrice qui a mis en lien cette chronique :
    "Ce roman a tout d’un traité de biologie, d’étude comportementale, de psychiatrie, et de robinetterie. La rupture n’est finalement que prétexte à disséquer le matriarcat, faire la tendre éloge, l’acide éloge de la folie quotidienne, de ce qui torture un individu, le rend bon, le rend con, le rend malléable et faible, dur et impérial, loque, larve, prince… et plombier. Mensonge, trahison, bourgeoisie, amour, mort de l’âme, vie de l’être, et clé de l’histoire dans les dernières lignes. Un bijou stylistique, peut-être un peu trop saupoudré de "comme", mais une merveille de langage, une véritable tirade théâtrale."
    blog.myspace.com/index.cf…

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