Interview de Nicolas Fargues (« Beau rôle »), Salon du livre 2008 (2/6)

Poursuivons notre série d'interviews réalisées à l'occasion du Salon du livre 2008 avec un arrêt au stand des éditions P.O.L où l'on rencontre Nicolas Fargues qui vient de publier un corrosif sixième roman -"Beau rôle"- en forme de satire sur le monde du cinéma français mais aussi sur la célébrité, les vanités, l'identité au sens large du métissage au sexe... (voir la Tribune libre détaillée à ce sujet). Questions sommaires et périphériques depuis cette dernière parution très remarquée et sa promotion au plus africain des écrivains français, Nicolas Fargues, qui bien que très sollicité par les nécessaires dédicaces, s'est montré très disponible. Un entretien chaleureux et varié où l'on aborde sa passion pour le cinéma ou encore son prochain roman déjà en préparation... Qu’il en soit ici remercié.

Buzz Littéraire : Votre dernier roman témoigne de votre passion pour le cinéma. Cependant, dans "Beau rôle", vous égratignez avec virulence un certain cinéma français. Envisagez vous, d'une part, une adaptation cinématographique française à l'un de vos romans, et, d'autre part, si on vous proposait de devenir le scénariste de cette adaptation, l'accepteriez vous ?
Nicolas Fargues : Il y a actuellement une adaptation en cours de "j'étais derrière toi" . Mais il est encore trop tôt pour en dire davantage. Et non, je ne songe pas personnellement à la mise en scène.

Avez vous regardé les derniers César ? Que vous inspire le succès de "la Môme", doublement récompensé en France et aux USA ?
Je n'ai pas regardé les derniers César mais je sais, naturellement, le succès de la Môme, ici et outre-Manche. Non, je n'ai pas vu le film. Parce que c'est vrai qu'il y a un certain cinéma français qui m'inspire peu. Mais je suis évidemment très heureux que les américains aient attribué l'Oscar de la meilleur actrice à une actrice française.

Quel est le dernier film que vous avez vu ? L'avez vous aimé et si oui, pourquoi ?
Le dernier film que j'ai vu, c'est "Juno", il y a trois semaines environ. "Juno" avec Ellen Page, une jeune actrice canadienne. "Juno", c'est l'histoire d'une jeune fille de 16 ans qui doit faire face à une grossesse non désirée. J'ai aimé ce film pour son originalité, sa mise en scène, son scénario et aussi, pour son habileté.

J'ai lu une très récente interview croisée entre vous et la comédienne Catherine Jacob. Vous faites tous les deux partie du jury du 30ème Festival International du Films de Femmes de Créteil qui se déroule actuellement. Pourquoi avoir accepté de faire partie du Jury ?
J'ai accepté de faire partie de ce jury pour m'intéresser à tous les films, pour voir ce qui sort, ce qui se fait. Pour voir des films qui n'ont pas encore de distributeurs. Pour regarder des films tout simplement.

Sur le plateau Vol de Nuit de Poivre d'Arvor, mi-janvier, lors de votre promotion, vous évoquiez subrepticement l'hypothèse et le désir d'avoir le retour d'un lectorat noir . Deux mois après la parution de Beau Rôle, est-ce enfin le cas ?
Oui, tout à fait. Je commence à avoir des retours de ce lectorat grâce à la qualité du service de presse qui a oeuvré, sur ma demande, en ce sens. C'est depuis mon passage télé à RFO à l'émission "toutes les Frances" et à l'émission de radio "africa numéro 1" qu’il y eût des « retombées ». Oui, je tenais vraiment à "avoir" les vibrations de cette collectivité, de cette population.

Etes-vous allé aux Antilles depuis la sortie du livre ?
Non, je ne suis pas allé aux Antilles mais je pars bientôt en Ethiopie dédicacer mon roman.

Vous avez récemment été reçu le 8 février dernier au Salon international de l’Edition et du Livre de Casablanca qui fêtait sa 14ème édition. Que vous a enseigné cette participation ?
Ce que j'ai aimé pendant ce salon de Casablanca, c'est le fait de rencontrer les auteurs marocains et les jeunes marocains de là-bas. C'était passionnant. Très enrichissant.

Dans la récente interview attribuée aux Inrocks, vous avez cité l'écrivain Lawrence Durell en soulignant la multiplicité de ses personnages de roman, et vous avez aussi dit que vous vouliez, pour votre prochain opus, vous orienter vers des personnages plus lumineux...
Non, non, je n'ai pas dit ça. J'ai juste cité l'écrivain anglais Lawrence Durell qui disait qu'en France, on était trop dans la critique et pas assez dans l'admiration. Si je l'ai cité, c'est parce que j'approuve cette affirmation. C’est cela que je voulais mentionner..

Vous êtes vous attelé à votre septième roman ?
Mon septième roman est bien avancé. C'est une toute autre problématique que le précédent. Le style sera plus limpide. Je veux et vais traiter de l'approche de la quarantaine. Et puis, je ne souhaite pas forcément qu'on dise qu'il est ironique ou caustique. En fait, je pense qu'il sera plus dans la veine du roman de 2001 "Demain, si vous le voulez bien".

Comment vivez vous votre succès public ? ...et plus particulièrement, celui des deux derniers romans, « Beau rôle » et "J'étais derrière toi", puisque, rappelons-le, celui-ci a obtenu le Prix de la Saint Valentin en 2007 ?
Le succès public me fait du bien. Je suis rassuré d'être lu. En même temps, ce succès ne me conforte pas par rapport à ce que j'ai déjà fait. Il me stimule et m'aide à progresser. Pour faire des choses vraiment bien. Davantage travaillées.

Parvenez-vous à vivre de votre plume ?
Oui, j'ai le bonheur de vivre de mes livres. C'est vraiment un bonheur. Un bonus. Cela donne un sentiment de liberté totale.

Comme Claire Denis, Michel Gondry est un de vos cinéastes préférés. Sur France Info, il a récemment déclaré au moment de la sortie de son dernier film : "Je n'aime ni l'ironie, ni le cynisme, car c'est une façon de se sentir supérieur aux autres en les rabaissant". Qu'en pensez vous ?
Non, Michel Gondry n'est pas un de mes cinéastes préférés. Je l'ai juste cité dans le roman une fois. Je suis néanmoins, complètement d'accord avec lui à propos de sa citation récente.

Je remarque que c'est la première fois qu'un bandeau bleu marine orne vos romans, et que votre photo n'apparaît pas en quatrième de couv...
(c’était une question légèrement provocatrice !!)

Non, non, ma photo n'a jamais été sur mes romans.. P.O.L n'a jamais fait ça. (bon, effectivement, après une scrupuleuse vérification, il n’y a jamais eu de photo de Nicolas Fargues sur ses romans .Mais je le savais.. !..humour..)

Quel rapport entretenez vous avec Internet ? Tenez vous un blog ? Et que pensez vous précisément de Myspace ?
Mon rapport à Internet est compulsif. Je n'ai pas de blog parce que mes livres me suffisent pour raconter ma vie. Et je considère Myspace comme une forme de Meetic chic, en dehors du fait que je ne suis pas musicien....

Propos recueillis par Laurence Biava, photos d'Anne-Laure Bovéron

A voir aussi : notre dossier, interview, chroniques et vidéo de Nicolas Fargues dans la rubrique Buzz+

(6 commentaires)

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  1. Le sentiment qui se dégage de cette interview, c’est vous l’avez vraiment faite face à face ou par mail? Parce que là, l’enchainement de questions est extrêmement laborieux pour ne pas dire scolaire… Ca aurait sans doute gagné à être "réécrit" comme une discussion.

    Quant à Nicolas Fargues, ses réponses sont d’un laconisme effarant! Mon dieu, j’espère que ses romans sont bons, parce que ça donne pas du tout envie de s’y interesser!

    • Jack HAdi on 2 avril 2008 at 22 h 44 min
    • Répondre

    Tant qu’il ne s’agit pas de lacanisme effrayant.

    (pour les questions à l’anti-spam, arrive-t-il à distinguer entre le nom de famille ou le nom d’emprunt?)

    Réponse : Non, la réponse est dans la question. C’est juste un anti-spam…

    • laurence biava on 3 avril 2008 at 12 h 22 min
    • Répondre

    Comme je croyais l’avoir précisé (?, voir myspace, Dahlia, il s’agit d’une discussion, d’une réelle discussion qui a eu lieu au salon du livre, entre Nicolas Fargues et moi-même mais ce fut malheureusement une discussion qui a été perturbée à deux reprises en raison des dédicaces et des sollicitations extérieures dont Nicolas Fargues était l’objet, ce qui renforce le sentiment de réflexions académiques plus palpable, je le reconnais, que dans l’entretien avec Camille de Peretti, où nous n’avons jamais du reste été interrompues. Il y avait une grande effervescence au salon du livre en ce dimanche 16 : ce n’était pas facile ni pour l’auteur de se concentrer parfaitement sur mes questions, d’être partout à la fois, ni pour moi-même, qui, par la force des choses, ait du "m’adapter".Ce sont les inconvénients du direct ! Ce n’est pas très grave. Merci de votre indulgence à l’égard de l’auteur.

  2. Je confirme : Nicolas Fargues est assez laconique en interview de ce que j’ai pu constater. Ca peut être assez frustrant mais je pense qu’il dit ce qu’il a à dire dans ses livres (qui sont en revanche souvent riches, je te conseille de débuter par "One man show" pour découvrir cet auteur), c’est une attitude que l’on peut respecter.
    Il est beaucoup plus prolixe en conférence en revanche.

    Sinon j’ajoute une info, je suis incapable de me souvenir où je l’ai lu (Laurence toi qui a lu toutes les itvs de NF, tu me diras peut-être ?), Nicolas Fargues déclarait dans une interview qu’il n’était pas spécialement un grand lecteur de classiques et qu’il n’avait par exemple pas lu "Madame Bovary", ce qui m’a décomplexée, l’ayant lu sur le tard ! Voilà, c’est pas grand chose mais bon ça m’a marquée car c’est rare d’être aussi honnête sur ce sujet.

    • laurence biava on 6 avril 2008 at 16 h 56 min
    • Répondre

    Alexandra,
    J’ai relu une partie des critiques me doutant cependant que ce que tu as relevé devait sans doute être assez récent pour que tu t’en souviennes avec autant de précision. Ce n’est néanmoins pas la première fois que Nicolas Fargues "avoue" ne pas avoir forcément lu les classiques. (Quelle importance ?)
    Ce que tu as lu est donc dans le Transfuge de ce mois d’avril. C’est le dernier entretien. Donné à Fabrice Lardreau.
    Extrait spécialement recopié pour toi :
    "Nicolas Fargues avoue avec franchise s’être construit avant tout une culture littéraire du XXème siècle, et avoir des lacunes en ce qui concerne les classiques, comme Madame Bovary, qu’il n’a jamais lu. Ecrivain "professionnel", ayant eu la chance de vivre de ses livres, il reconnait lire peu et vit de manière décontractée sa carrière d’écrivain" : "j’ai choisis la littérature, j’arrive à m’affirmer par le roman, mais ce n’es tpas forcément ce que j’aime le plus dans la vie, je préfère le cinéma. Je peux écrire 10 heures par jour pendant une semaine puis plus rien pendant trois mois". A près de slivres à forte dimension autobiographique, il a aujourd’hui envie d’écrire de "vrais romans" et de repartir le plus vite possile en voyage. "je ne suis rien d’autre qu’un Occidental, mais le fait que d’autres ocnceptions du monde existent m’attire et me fascine"

    Oui, moi, c’est pareil. Voilà. ça nous fait au moins trois points communs : le cinéma, la littérature, le nomadisme.. Ah ! Ah !

    >Réponse : Merci beaucoup Laurence, tu es encore plus forte que Google ! Alexandra.

    • Laurence Biava on 17 avril 2008 at 18 h 40 min
    • Répondre

    17.04.08 : La mort d’Aimé Cesaire me touche.
    Sans doute touche t-elle aussi le plus africain de nos jeunes écrivains.

    "Aimé Césaire est un arbre dont les racines s’enfoncent dans la terre"

    Césaire est un ponte de la littérature Française. Il a épousé la langue de Molière jusqu’à la moelle.

    La preuve : ce monsieur à travers "Cahier d’un retour au pays natal", nous a fait découvrir en quelque sorte le glossaire de la langue Française. C’était un grand dramaturge. Ses pièces de théâtres ont tenu le haut du pavé pendant de nombreuses années et c’est encore le cas aujourd’hui : "La tragédie du roi Christophe", "Lettre à Maurice Thorez", "Une saison au Congo", "Une tempête", Etc. les "Cahiers d’un retour au pays natal", ses essais sur le communisme, ses célèbres interviews… Son œuvre est immense. C’est un homme complet en littérature, et en langue Française. C’est également un grand politicien. Il a été maire de Fort-de-France, poste qu’il a volontairement quitté parce qu’il se sentait fatigué.

    Aimé Césaire a voulu faire de l’home noir un homme, tout court. J’ai compris son œuvre à travers la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel. Pour lui, il faut que le maître d’hier reconnaisse que l’esclave d’hier est devenu maître comme lui. Mais il ne va pas jusqu’au bout de cette dialectique, il s’arrête au moment de l’inter reconnaissance. Et dans l’itinéraire de tous ses héros, il y a toujours une sorte de renaissance. Ils meurent toujours mais, ils meurent pour renaître autrement. Césaire aime s’inspirer de "Si le grain ne meurt". Césaire est un arbre dont les racines s’enfoncent dans la terre, dont le tronc s’élève toujours dans le ciel et dont les branches forment un feuillage, une sorte de refuge pour l’homme nègre. Pour lui, il faut que l’homme nègre s’enracine toujours dans la terre, qu’il soit identique à lui-même et qu’il s’élève toujours.

    C’est lui qui a crée la négritude avec Léon Gontran Damas, Senghor et les autres. Il a été combattu, mais l’important pour lui c’était que les Africains acceptent qu’ils sont nègres, qu’ils assument leur négritude et qu’ils déclarent hautement qu’ils sont fiers d’être nègre. Quand Césaire Mourra il sera certainement enterré dans le Panthéon, il va rejoindre Léopold Sédar Senghor. Il restera alors pour nous une figure emblématique de la race noire.

    En ce qui me concerne, je l’ai rencontré à maintes reprises, dans le cadre de mes travaux de recherches. J’ai d’ailleurs rédigé deux thèses sur son œuvre : "L’existentialisme dans le théâtre d’Aimé Césaire". Et, j’ai traité de "La martyrologie dans le théâtre d’Aimé Césaire". Qu’est-ce que c’est que d’être martyr ? C’est d’accepter d’être soi-même et de mourir pour renaître. J’ai également publié deux ouvrages sur Aimé Césaire dans lesquels j’ai analysé tout son théâtre : "Espaces et dialectique du héros césarien" et "Aimé Césaire et la martyrologie", parus aux éditions l’Harmattan. Quand j’ai rencontré Césaire j’ai eu la chair de poule. Il est à la fois impressionnant et très simple. Sa simplicité est déconcertante. Il est également très pauvre. S’il mourrait aujourd’hui, l’Afrique tout entière serait pauvre. Elle se rappellera aussi Léopold Sédar Senghor et Léon Gontran Damas et tous les chantres de la négritude. Mais ses écritures vont nous permettre de donner un sens à notre vie. J’espère que les générations futures vont continuer d’entretenir cette flamme, qui ne doit jamais s’éteindre.

    par Jacques Chevrier
    Que doit-on retenir de l’œuvre littéraire de Aimé Cesaire ?

    C’est une figure à la fois magistrale et tutélaire des lettres africaines.
    Il a joué un rôle fondamental dans la naissance de la négritude. Césaire c’est d’abord "Cahier d’un retour au pays natal", qui est un ouvrage fondamental qui a révolutionné la poésie française. Cette œuvre a ranimé et revivifié la poésie française qui était à l’époque exsangue. Il y a donc le poète mais il y a aussi le dramaturge. Césaire a souffert d’une réputation d’ésotérisme. On disait de lui qu’il est un poète difficile. Il était un homme très engagé.

    Et cet engagement a certainement influencé son œuvre littéraire…

    C’est cet engagement qui le conduit de la poésie au théâtre. Il avait l’impression qu’il était plus compris du public dans ses pièces. Il touchait effectivement le grand public puisque ses pièces ont été jouées un peu partout. "La tragédie du roi Christophe", "Une saison au Congo ", et d’autres pièces ont fait le tour du monde. Sur ce plan, son parcours ressemble à celui de Sembène Ousmane qui était passé du roman au cinéma pour mieux faire passer son message.

    Et on l’a toujours comparé à Senghor…

    Les deux ont usé leurs fonds de culotte sur les mêmes bancs au Lycée Louis le grand et à la Sorbonne avec des tempéraments différents. Senghor était tourné vers le public alors que Césaire était renfermé. On les a parfois opposés d’une manière partisane, mais leur amitié est restée forte. Césaire invente le néologisme " négritude ", mais c’est Senghor qui exploite le concept. Ils sont piégés par la politique. Ils deviennent tous deux des députés dans une sorte de messianisme qui stipule que les écrivains doivent s’impliquer dans la gestion du pouvoir pour y apporter une lumière salvatrice.

    Mais Césaire est perdant à l’heure de la reconnaissance…

    Auprès du public, il a bénéficié d’une meilleure aura. Ses œuvres ont été plus appréciées que celles de Senghor. Pour ce qui est de la reconnaissance des officiels, il faut savoir que Césaire n’a jamais recherché les honneurs. C’est un homme assez retiré à la différence de Senghor qui préférait effectivement ces honneurs. Mais il reste un monument de la littérature universelle. Son œuvre a été étudiée dans de nombreuses thèses.

    Et que reste-il de la négritude dans les contenus littéraires aujourd’hui ?

    Elle est encore présente en terme de reconnaissance. Plusieurs écrivains pensent que ça a été un temps fort, un mouvement qui a permis à un moment de fédérer les efforts. Mais je pense que la critique de sa littérature est très influencée par son activité politique. Les indépendantistes ne lui pardonnent pas son rôle dans le choix de la départementalisation de certaines territoires d’Outre mer. Une attitude qui s’explique par le fait que Césaire lui même n’a jamais dissocié son activité littéraire de son engagement politique.

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