Mrs Dalloway de Virginia Woolf : Visions impressionnistes

2e partie de l'analyse Mrs Dalloway de Virginia Woolf : Un roman urbain, une esthétique impressionniste… (l'influence de la peinture), Une écriture en forme de visions : « Une allumette brûlant dans un crocus », La folie, l’angoisse qui menace, le spectre de la mort..., Un arrière-plan historico-politique :

Un roman urbain, une esthétique impressionniste…
On pourrait qualifier Mrs Dalloway de « roman urbain » comme on nomme aujourd’hui ces romans qui mettent en scène la ville. Londres est en effet presque un personnage à part entière du roman à travers des descriptions très vivantes et poétiques presque lyriques parfois.
Une énergie presque ébullition vitale (qui contraste avec le spectre de mort qui plane pourtant tout du long, voir ci-dessous) parcourt les rues, les parcs, où la nature s’invite presque follement (et fait écho à la folie qui guette justement les personnages) : « Arlington street et Picadilly semblaient mettre en friction l’air même du parc et soulever ses feuilles en vagues chaudes et brillantes… » ; « l’agitation des ormes montaient et retombaient, montaient et retombaient, toutes feuilles en feu, et leur couleur tour à tour plus ténue, ou plus dense, passant du bleu au vert d’un creux de vague, comme des plumets à la tête des chevaux, comme des plumes dans les coiffures des dames, à monter et à retomber si fiers et si superbes… »
Il y a du merveilleux dans ces évocations très sensuelles.
Virginia Woolf capte le mouvement continu qui anime la ville, ses flux et reflux, « les cris et le tumulte », les attelages, voitures, omnibus, les boutiques de gantiers, chapeliers, tailleurs, « les drapeaux au vent »… De Westminster à Bond Street en passant par Victoria street jusqu’à Picadilly, St James…
Dans l’une des dernières pages du roman, on trouve notamment une magnifique description du crépuscule : « On aurait pu croire que la journée (…) commençait à peine. Comme une femme qui aurait enlevé sa robe imprimée et son tablier blanc pour se parer de bleu et de perles, le jour changeait, se débarrassait de ses vêtements et s’enveloppait de mousseline, se changeait pour le soir, et, avec un soupir d’ivresse comme une femme en pousse en laissant tomber ses jupons sur le plancher, le jour laissait tomber poussière, chaleur et couleur ; la circulation se faisait moins dense ; les voitures prestes et bruissantes avaient succédé aux camions massifs ; et ici et là, dans l’épais feuillage des jardins publics, une lumière intense était suspendue. J’abdique, semblait dire le soir en pâlissant et s’effaçant au-dessus des créneaux et des saillies arrondies ou pointues des hôtels, des appartements et des boutiques, je m’efface car Londres s’éveille, je disparais, mais Londres ne voulait rien savoir et dardait ses baïonnettes vers le ciel, clouait le soir, le forçait à participer à ses festivités. »

On remarquera plus précisément que deux métaphores reviennent plus régulièrement.
Il y a tout d’abord celle des roses. Dés le début, Mrs Dalloway doit acheter des fleurs et s’émerveille de l’exquise fraîcheur des roses tandis que la fleuriste Miss Pym regrette que « sa vie n’ait pas eu grand-chose à voir avec les roses », plus tard elle compare une émotion « comme si une rose ravissante avait fleuri juste pour elle » puis le matin de juin qui a « la douceur et l’éclat des pétales de roses », les roses « à demi-mortes » que Rezia arrange dans le vase pour Septimus… On peut y voir bien entendu de nombreux symboles autour de la jeunesse et de la vie.
Plus encore peut-être ce sont la mer, la rivière, l’eau qui inspirent sans cesse l’auteur : « une exquise attente comme le plongeur avant le saut quand la mer se fait sombre et brillante à ses pieds et que les vagues menacent de se briser mais se fendent seulement en surface, doucement, et font rouler les vagues, les cachent et les constellent de perles en les retournant. », Clarissa avec sa « robe de sirène », « semble caracoler sur les vagues » lors de sa réception, notre moi intérieur qui vit « en eaux profondes comme un poisson et navigue dans les ténèbres, se frayant un chemin entre les fûts des algues géantes, passe sur des endroits où danse le soleil et s’enfonce encore dans les profondeurs lugubres, froides et impénétrables ; parfois elle jaillit à la surface et folâtre sur les vagues que ride le vent ; car elle a un véritable besoin de se frotter, de se gratter, de s’enflammer grâce au bavardage » (splendide description des méandres de l’âme soit dit en passant !) ou encore Septimus « étendu comme un marin noyé sur le rivage du monde ». Plus épisodiquement, celle des oiseaux est aussi très présente (Peter Walsh comparé à un faucon, etc.)

Une écriture en forme de visions : « Une allumette brûlant dans un crocus »
Ce qui fascine dans l’écriture de Virginia Woolf c’est cette sensation de « rêve éveillé » qu’elle procure. Et pour cause, l’auteur a toujours cherché à « traduire en mots ce qui, pour parvenir au cerveau, n’a pas emprunté le canal de la cognition ». Pou elle, il faut dire ce que l’on voit avant, surtout avant, de comprendre ce que l’on voit, car au moment de l’analyse une déperdition s’opère : on ne retient –et c’est « la malédiction des mots » comme elle la qualifie- que ce qui a un nom. « Telles sont les visions qui offrent de vastes cornes d’abondance emplies de fruits au voyageur solitaire, (…) » ; « Telles sont les visions qui, sans trêve, flottent à la surface de la réalité, la côtoient, lui opposent leurs visages ; (…) »
En résumé, donner la priorité aux sens avant le sens. Se servir de son corps avant son cerveau. Ecrire comme on peint « abstraitement ». Décrire le chaos des pensées. Dans son journal de 1928, elle écrit : « L’instant est une combinaison de pensée, de sensation, plus la voix de la mer. Déchet, inertie proviennent de ce que l’on inclut dans l’instant des données qui n’en font pas partie. Passer du déjeuner au dîner, cet épouvantable procédé narratif du réaliste, est faux, irréel, purement conventionnel. »
Il en résulte une écriture presque plasticienne : « Le courant froid des impressions visuelles s’interrompit alors comme si l’œil était une tasse qui débordait et laissait le trop-plein couler le long de ses parois de porcelaine sans en garder la trace. »

L’angoisse, la folie qui menacent, le spectre de la mort qui plane…
Ce qui frappe dans ce roman c’est la cohabitation d’une vie presque échevelée, luxuriante et paradoxalement, l’angoisse, la folie sous-jacentes, le spectre de la mort, du suicide qui tinte toujours en sourdine. « Le monde a levé son fouet. Sur qui va-t-il s’abattre ? » C’est bien évidemment dans le personnage de Septimus que toutes ces menaces se cristallisent et s’incarnent le plus concrètement mais on sent qu’elles sont aussi présentes dans une moindre mesure chez tous les autres personnages qui tentent de les faire taire, de les refouler. Ainsi Mrs Dalloway se raccroche aux petites choses domestiques rassurantes : « La cuisinière sifflotait dans les cuisines. Elle entendit le cliquetis de la machine à écrire. C’était sa vie et, inclinant la tête vers la table de l’entrée, elle se soumit à son empire et se sentit bénie, purifiée, se disant tandis qu’elle prenait le carnet où un message téléphonique était noté, que de tels moments sont des bourgeons sur l’arbre de la vie, des fleurs dans l’obscurité… » tandis que Peter Walsh songe « Rien n’existe en dehors de nous qu’un état d’esprit ; un désir de consolation, de soulagement, (…) »

Dans son journal de 1922, Virginia Woolf écrit : « Mrs Dalloway prend la dimension d’un roman, et j’y esquisse une étude de la folie et du suicide ; le monde vu par la raison et la folie côte à côte. »
Elle regarde dans les yeux le sujet en écrivant à la fin du roman : « La mort était un défi. La mort était une tentative de communiquer, quand les gens sentaient qu’il leur était impossible d’atteindre ce centre qui, mystique, qui leur échappait ; la proximité devenait séparation ; l’extase s’estompait ; on était seul. Il y avait un enlacement dans la mort. »

L’Angleterre des années 20 : l’arrière-plan historico-politique Virginia Woolf plante son roman dans son époque, celle des années 20, après la première guerre mondiale. A aucun moment, elle ne s’appesantit sur ce contexte qui sait rester à sa place de contexte et ne constitue en aucune façon une analyse ou une dénonciation politique (fidèle à ses convictions littéraires, cf : citation précédente). A aucun moment on ne sent un quelconque jugement. On note d’ailleurs que Clarissa nourrit une certaine méfiance voire hostilité envers Lady Bruton, cette mondaine chauvine qui se targue de politique sans même être capable d’écrire elle-même ses lettres au Times ! Il s’agit donc toujours d’évocations subtiles, d’allusions, de références semées ici et là. Un attroupement devant les grilles de Buckingham palace, le passage de la reine, du Prince de Galle, le Premier ministre invité à sa réception, les lois à faire passer à la Chambre des communes. Le traumatisme de la guerre s’incarne bien sûr dans le personnage de Septimus, cet ancien soldat. Enfin, le contexte colonial avec Peter Walsh de retour des Indes où il occupe une fonction militaire. Et au milieu coule Shakespeare qui irrigue tout le roman, comme pour nous rappeler le pouvoir supérieur de la littérature sur toute chose…

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