Mrs Dalloway de Virginia Woolf : « Telles sont les visions qui, sans trêve, flottent à la surface de la réalité… » (1/2)

Mrs Dalloway de Virginia Woolf est une oeuvre moderne (courant des modernistes du début du XXe siècle). Et aujourd'hui encore, elle apparaît infiniment "moderne", libre et créative. A travers sa vie (de lectrice, d’éditrice passionnée) et surtout son œuvre, Woolf n’a eu de cesse d’explorer, fouiller de nouvelles approches d’écriture, de sensations littéraires, au croisement de la peinture (impressionniste en particulier) et de la psychanalyse. C’est toute cette recherche et cette réflexion qui sont mises à l’œuvre, avec virtuosité, dans Mrs Dalloway, son roman emblématique. Entrepris à l’automne de l’année 20, sa structure sur une journée est inspirée de celle d’Ulysse de Joyce, qui a aussi fortement marqué l’auteur qui a hésité à l’éditer. Initialement intitulé « The hours » (titre que reprendra Cunningham, adapté au cinéma), le récit est organisé autour de cette idée du temps qui s’écoule, s’enfuit, des heures qui s’égrènent au rythme de Big Ben et de ses cercles de plomb… Autour de son héroïne principale, la très chic et tourmentée Mrs Dalloway, le lecteur est aspiré dans la spirale des pensées d’une myriade de personnages qui tous convergent vers elle. Le temps d’une promenade dans Londres… Un roman précurseur tant sur sa forme innovante que ses thèmes devenus aujourd’hui des classiques de la littérature contemporaine :

Mrs Dalloway, une non-histoire ?

A l’heure où l’on entend beaucoup parler des storytellers américains et de l'obligation de "raconter une histoire" à tout prix, il est bon de se souvenir que le roman n’a pas à subir le moindre diktat. A l’époque Virginia Woolf le déplorait déjà : « Oui, hélas, le roman raconte une histoire » (conférences « Aspect du roman » 1927). Pour elle, l’histoire, c'est-à-dire les péripéties, ne constitue pas l’essence du romanesque ; ni les idées, la romancière ayant toujours dressé une cloison bien nette entre ses écrits de militante et sa fiction. Pour ne considérer que le roman anglais, des écrivains comme Laurence Sterne, puis Emily Bronte, ou plus près de Virginia Woolf, Henry James avaient non seulement relativisé l’histoire, mais amorcé une certaine déconstruction du récit. C’est donc dans cette perspective qu’est écrit Mrs Dalloway (ainsi que ses autres romans).
Ce roman tient davantage de la déambulation, aussi bien physique que mentale.
Du matin jusqu’au soir, on suit Mrs Dalloway, riche épouse d’un parlementaire anglais, dans les rues de Londres puis dans sa demeure alors qu’elle achève les derniers préparatifs d’une grande réception. Entre temps, on croise un de ses prétendants de jeunesse éconduit, une fleuriste déçue par la vie, la bonne de Mrs Dalloway, sa fille qui grandit et embellit de jour en jour, une mondaine qui se pique de politique… mais aussi et surtout un curieux couple dont le mari divague étrangement assis sur son banc de Regent’s Park tandis que sa femme se désespère…
Chacun vaque à ses occupations quotidiennes tout en se livrant à des réflexions existentielles, leurs préoccupations du moment, leurs angoisses, leurs petites jalousies et rancoeurs…
En pénétrant leurs pensées respectives et en fonction de leurs interactions, Virginia Woolf compose une mosaïque humaine avec comme point de convergence son héroïne initiale.
Le portrait foisonnant d’une femme mais aussi celui d’une époque, d’une ville…

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Mrs Dalloway, élégante “Desesperate housewife"

Héroïne principale autour duquel s’articule et gravite les autres personnages du récit, Mrs Dalloway pourrait être vue comme l’une des premières « desesperate housewives » (femme au foyer désespérée), après Mme Bovary, qui peuplent désormais la littérature moderne (« Arlington park », « Amour, prozac et autre curiosité », « Les enfants de chœur », « Les corrections », « Virgin suicides »…) jusqu’à la série TV éponyme. Après Jane Austen et ses héroïnes en quête du bon parti et de mariages, Virginia Woolf dépeint la typique aristocrate anglaise, « parfaite maîtresse de maison » « un peu froide », femme oisive et mondaine qui se laisse servir par sa cohorte de domestiques qui derrière leurs courbettes la trouve snob et plutôt détestable…

C’est une des impressions que nous avons de Mrs Dalloway au cours de cette journée. Et puis se glisse une deuxième perception, celle de sa fragilité, ses complexes (vis-à-vis de Lady Bruton ou encore de sa gouvernante), de sa sensibilité romanesque alors qu’elle évoque ses souvenirs de jeune-fille, des regrets. On perçoit un déchirement entre ce qu’elle aurait réellement voulu et ses choix de vie « rangée ». Un malaise sourd qui l’oppresse et contamine le lecteur ainsi que toutes les pages du roman (cristallisé dans le personnage de Septimus, voir ci-dessous). Malaise d’autant plus insupportable qu’il s’insinue lors d’un jour radieux. C’est aussi sa solitude, son effroi à la vie qui bat autour d’elle, une certaine inadaptation (ce mal-être personnel de l’auteur que l’on retrouve d’ailleurs chez tous les personnages du roman, peut-être de façon trop récurrente et systématique…) : « Elle avait perpétuellement la sensation, tout en regardant les taxis, d’être en dehors, en dehors, très loin en mer et toute seule ; elle avait toujours le sentiment qu’il était très, très dangereux de vivre, ne serait-ce qu’un seul jour. » ; « cela avait-il de l’importance qu’elle dût inévitablement disparaître à tout jamais ; que tout cela dût continuer sans elle ; fallait-il le déplorer ; ou bien n’était-ce pas consolant de croire que la mort était le terme de tout ? »

Mais c’est aussi une femme (toujours) séduisante, élégante, gracieuse comme on le devine à travers l’amour que lui a porté son ancien prétendant Peter Walsh. Une femme (à la cinquantaine) qui a peur de vieillir, qui voit sa jeunesse, sa beauté s’enfuir… « (…) ce corps qu’elle revêtait, (…) ce corps avec toutes ses possibilités, semblait n’être plus rien – rien du tout. » Ce sont encore des allusions à sa « poitrine fanée », « la faible marge qui restait », le visage de sa bonne comme un cadran sur lequel elle lit « que la vie s’amenuise »… Sensation renforcée par sa fille Elizabeth qui quitte l’enfance et resplendit.
Elle a une très belle ambivalence qui atteint son apogée lorsqu’elle se retire dans sa chambre après sa promenade matinale. Dans cette intimité, elle révèle alors un secret enfoui dans son inconscient, celui de son corps à travers son attirance inavouée pour l’une de ses anciennes amies, l’audacieuse et impétueuse Sally (par laquelle elle insuffle quelques touches féministes, allusions aux droits de la femme, etc). Avec un lyrisme et une délicatesse remarquables : « une chose centrale qui irradiait ; quelque chose de chaud qui venait percer à la surface et faisait frissonner le froid contact entre homme et femme, ou entre femmes. » ; « C’était une révélation soudaine, un afflux de sang comme lorsqu’on rougit et que l’on voudrait s’en empêcher, et puis, comme la chose s’amplifie, on cède, on se précipite le plus loin qu’on peut, et là on vacille et l’on sent le monde se rapprocher d’une signification étonnante, sous la pression du ravissement qui en fait craquer la fine écorce et jaillit, se déversant dans un immense soulagement sur les crevasses et les plaies. »
On comprend alors toute la frustration de cette femme, son déchirement auprès d’un mari qu’elle n’aime probablement pas, aussi aimant soit-il (cf : la scène touchante où il lui offre des fleurs). Virginia Woolf redoutait qu’elle apparaisse « trop raide, trop scintillante, trop clinquante », mais on ressent très bien ses fêlures à mesure que le récit progresse et que sa façade lisse tombe...

Un des premiers romans choral, polyphonique

Une des caractéristiques de ce singulier portrait de femme est d’être construit par creux et reliefs, ombres et lumières. On pourrait aussi le comparer à un puzzle dont les pièces s’assemblent au fur et à mesure qu’une galerie de personnages secondaires, plus ou moins importants, s’invitent dans le récit et prennent la parole. Ils nous parlent d’eux mais, ce faisant, ils parlent d’elle, leur rapport à cette femme qui est leur premier amour, mère, patronne, cliente, voisine, amie, « femme de »…
Ce qui permet d’en saisir toute la complexité et justesse psychologiques, et donc d’atteindre cette richesse chère à l’auteur : « Je crois que tous les romans commencent avec une vieille dame assise en face de vous ; c'est-à-dire que tous les romans ont pour matière le personnage et que c’est afin d’exprimer le personnage, et non de prêcher des doctrines, des slogans, ou pour chanter les louanges de l’Empire britannique, que se sont développés les romans, tantôt gauches, bavards et plats, tantôt riches, dynamiques et vivants. Mais, le tempérament de l’auteur entre en jeu. Vous voyez le personnage d’une façon et moi d’une autre. Vous lui prêtez telle intention, moi telle autre. Et quand vient le temps de la rédaction, chacun effectue une sélection fondée sur des principes personnels. »
Parmi les protagonistes les plus marquants, on trouve notamment Septimus, un homme étrange qui divague tout en se promenant dans Regent’s Park avec son épouse Rezia. Hanté par un certain Evans, mort à la guerre dont on comprendra ensuite le lien. Il incarne la pire angoisse, celle qui tourne à la folie : « Le monde vacillait, frémissait et menaçait de prendre feu ». L’écrivain retrace longuement sa vie, sa jeunesse, son mariage avec une italienne jusqu’à sa dérive. Et brocarde ironiquement au passage les médecins méprisants incapables de comprendre ses maux. « Monstre ! Monstre ! » s’écria Septimus en voyant entrer la nature humaine, à savoir le Dr Holmes dans sa chambre. »

Woolf s’amuse aussi à dresser une satire de la mondanité, les réceptions, les flagorneurs qui peuplent les déjeuners, les dîners en ville. Le déjeuner de Lady Bruton en est particulièrement représentatif, avec un art pour saisir les dialogues et attitudes avec mordant. On savoure aussi, à sa réception , la description de Lady Bradshaw « en gris et argent, qui se balançait au bord de son bassin, réclamant à grands cris des invitations, des duchesses : l’épouse typique de l’homme qui a réussi (…) ».

Une fiction mentale, 24 heures dans la vie d’une femme

Virginia Woolf nous plonge, immerge véritablement dans l’espace mental, le dédale intérieur de ses personnages qui se croisent et se font écho. Au présent et au passé, l’auteur a particulièrement travaillé ses réminiscences, souvenirs des protagonistes qui resurgissent régulièrement et nous éclairent sur leur situation actuelle. Un procédé narratif très novateur pour l’époque, renforcé par l'absence de chapitres qui donne encore plus cette impression de "flot".

Mrs Dalloway est en effet éminemment ancré dans le temps qui passe, la fuite du temps (rythmé par le carillon de Big Ben), la jeunesse qui déserte, la peur de vieillir, la nostalgie, les regrets de ne pas avoir pu mener la vie dont on rêvait…
Pour reprendre une phrase de Septimus « il pouvait sentir son esprit comme un oiseau voltigeant d’une branche à l’autre, mais se posant toujours en équilibre, il pouvait suivre son esprit » , on a en effet l’impression de voltiger d’un esprit à l’autre dans ce roman, s’accrochant aux rameaux, ramifications des branches de la pensée fluctuante.
Une simple conversation devient un roman à lui tout seul, tant elle s’applique à en saisir tous les non-dits et enjeux souterrains, côté scène et côté coulisses comme l’illustre particulièrement bien les retrouvailles de Mrs Dalloway avec Peter Walsh qui tourne parfois à l’affrontement : « de même elle appela à l’aide toutes les choses qu’elle faisait ; tout ce qu’elle aimait ; son mari ; Elisabeth ; ce qui était elle en somme et dont Peter ne savait pour ainsi dire plus rien, et les rassembla autour d’elle pour repousser l’ennemi. »
Elle analyse aussi avec une rare justesse une myriade de sentiments qu’elle explore en profondeur comme cette expression très organique d’une colère de Mrs Dalloway : « Cela l’écorchait pourtant d’avoir en elle ce monstre brutal qui remuait ; d’entendre craquer des brindilles et de sentir des sabots s’enfoncer dans les profondeurs de cette forêt encombrée de feuilles, son âme ; de n’être jamais tout à fait heureuse ni tout à fait tranquille, car à tout moment la bête pouvait remuer, cette haine qui, spécialement depuis sa maladie, avait le pouvoir de la faire souffrir jusqu’à la moelle avec ses raclements ;lui causait une douleur physique et faisait vaciller, chanceler, tout le plaisir de la beauté, de l’amitié, le plaisir de se sentir bien, d’être aimée et de rendre son intérieur adorable, le faisait ployer comme si un monstre enfouissait vraiment les racines, comme si toute la gamme des satisfactions n’était rien d’autre que de l’égoïsme ! Cette haine ! »

On note aussi ce beau passage sur l’importance des rencontres dans une vie : « On vous donnait une graine pointue, acérée, déconcertante – la rencontre réelle ; le plus souvent affreusement pénible ; et pourtant, quand on était au loin, dans les endroits les plus inattendus, cette graine pouvait fleurir, s’ouvrir, répandre son parfum, se laisser caresser, goûter, regarder sous tous les angles, et vous pouviez la saisir tout entière et la comprendre, après des années où elle avait été égarée. »
L'écrivain parvient ainsi à ce petit miracle : encapsuler l'essence de toute une vie, l'éternité de l'être à travers une seule journée.

2e partie de l'analyse de Mrs Dalloway de Virginia Woolf: Un roman urbain, une esthétique impressionniste… (l'influence de la peinture), Une écriture en forme de visions : « Une allumette brûlant dans un crocus », La folie, l’angoisse qui menace, le spectre de la mort..., L'Angleterre des années 20 : l'arrière-plan historico-politique.

(1 commentaire)

    • Julie on 20 mars 2011 at 15 h 28 min
    • Répondre

    Ce roman est passionant par l’histoire, le style d’écriture, mais je pense qu’il me plait à ce point surtout parce qu’il traduit inconsciemment la vie de Virginia Woolf. C’est certainement ses propres pensées qu’elle donne à Clarissa et à Septimus. Cette femme et ce livre plus que les autres ne cesseront de m’intriguer.

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