"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

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« Impardonnables » : Phlippe Djian s’essaie au roman de rédemption et revisite le polar

A propos d' »Impardonnables » de Phlippe Djian, Yann Moix écrit dans sa chronique du Figaro, « Une jolie daube hivernale », que le meilleur moyen d’apprécier à sa juste valeur un livre, c’est de ne lire que celui-là. , semble être une différence importante dans notre façon de lire ce roman. « Le problème avec Philippe Djian, c’est que son dernier roman en date est toujours le pire. À côté du dernier, le précédent serait presque passable, et celui d’avant encore, seulement médiocre. Philippe ne régresse pas dans le moyen : il progresse dans le nul. » Honte à moi de n’avoir pas lu 50 contre 1, 37°2 le matin, Lent dehors ou Friction et de ne pouvoir mesurer la régression de Philippe Djian, mais j’ai donc de belles lectures à effectuer, car si Philippe Djian a perdu Yann Moix, il m’a gagné comme un lecteur. Bon, évidemment, je ne suis pas Yann Moix…

« Le pardon existe-t-il dans ta religion ? »
(page 176)

Le polar, les récits noirs, glauques ou sulfureux, (c’est l’image que j’avais de Philippe Djian), ce n’était pas trop mon truc.
J’ai enfin lu un de ces livres, le dernier : Impardonnables. « Honnêtement, scrupuleusement, intégralement, consciencieusement », n’en déplaise à Yann Moix, je peux dire que ce n’est pas « un très, très mauvais livre », où « tout le monde se shoote, boit, vomit, titube, se suicide, meurt, mène l’enquête, se venge, développe un cancer, saigne, sort son flingue, sort de taule, grille une cigarette, va faire un tour, tue quelqu’un, revient et prend un Stilnox ». Je ne souhaite pas chroniquer l’article de Yann Moix, mais j’ai juste l‘impression, en le parcourant, qu’on n’a pas lu le même livre. Qu’on ait un avis différent, soit, mais qu’il en donne un résumé inexact, ça me choque : son article reste un billet d’humeur, mais un billet d’humeur ne doit pas être pour autant mensonger. Que Yann Moix force le trait et écrive une charge, soit, mais on n’est plus, ici, dans la caricature. Me suis-je endormi pour ne pas avoir lu ces « digressions sexuelles gratuites et moches » ? Quand on lit encore « alors on écrira un nouveau roman, avec plus de putes et de sang dedans, et de bitures et de moments blêmes, et on posera une nouvelle pierre à un édifice qui ressemble à une tombe. Et on se suicidera, dans une flaque de pisse, et ça sentira le tabac froid. Et on signera Philippe Djian. », avais-je le même ouvrage dans les mains ? Quand on est écrivain, on peut faire de l’esprit, mais on doit surtout utiliser les mots justes. Alors, non, « tout le monde » ne se shoote pas ou vomit ou se suicide, ou boit ou sort un flingue ! Une pute, peut-être, et encore : c’est une postière, c’était une erreur de casting ; Philippe Djian jouerait plutôt, justement, avec le cliché…

Bref, cette critique de Yann Moix est approximative et se décrédibilise, à mon avis, d’elle-même… Sa chronique n’est pas impardonnable, mais était bien inutile en tout cas, en l’état. Cela dit, il y a beaucoup de moments blêmes… j’en conviens.

Ce qui me semble cependant vraiment intéressant dans l’article de Yann Moix, c’est sa remarque sur les autres livres d’un auteur, c’est-à-dire sur notre manière de lire. On a tendance à comparer lorsqu’on lit. On se met en attente, on s’est construit un mythe. Comment ne pas être déçu ou moins percevoir l’ambition nouvelle d’un auteur ? Pourtant, comme l’écrivain n’en finit jamais de commencer à écrire (ce que Philippe Djian ne cesse de répéter avec son travail sur le style ou ses remarques sur la représentation de la vie, au-delà de l’histoire), un lecteur devrait ne pas cesser de commencer à lire un auteur. Chaque livre a un écrivain différent. Cet auteur peut ne pas réussir son livre, mais cette impression doit d’abord écarter les éventuels bruits parasites afin de bien le recevoir.

S’il est quelque chose qui importe vraiment pour un écrivain, c’est bien de rendre son récit efficace, que son fonctionnement soit cohérent et un minimum limpide. Ce qui m’a un peu gêné à la lecture d’Impardonnables, ce sont toutes ces ellipses chronologiques, ces retours en arrière et autres glissements de l’histoire d’un personnage à celle d’un autre, au sein d’un même paragraphe, presque sans crier gare. C’est parfois irritant, parce que la lecture nous échappe, mais cela sert bien le propos de Philippe Djian.

La lecture nous échappe, c’est l’effet polar. Tout part d’une mystérieuse disparition, celle de la fille du narrateur, Alice, une actrice : « Je savais parfaitement qu’elle n’était pas là » est ainsi la première phrase du roman. Mais si les enquêtes et les filatures sont là pour respecter la loi du genre, ce qu’on lit n’est pour autant de la littérature de genre. C’est même de l’excellente littérature, et le polar n’est présent qu’en tant qu’art narratif. Cette disparition d’Alice va faire ressurgir le souvenir de la mort de Johanna et d’Olga, la première femme et la fille aînée de Francis. La manière de raconter est ici celle de l’affleurement ; certains mots, dont la solitude interpelle, trouvent une explication plus tard : les deux phalanges ?… Marlène ?… Philippe Djian sait remarquablement laisser des signes, les reprendre sous des formes différentes, pour faire éclore la vérité un peu plus tard. En cela, il stimule parfaitement son lecteur et le rend attentif. Ce lecteur ne peut manquer d’émettre des hypothèses… Et si elles s’avèrent justes, ce ne sont pas pour autant des lieux communs, car nos vies sont remplies de ces lieux communs, de ces passages, de ces rencontres ; et si elles sont par trop prévisibles, il n’empêche qu’on est cependant leurré, que ces lieux communs prennent parfois notre contre-pied…

La lecture nous échappe, c’est l’effet double. En réalité, il n’y a pas que la disparition d’Alice dans ce roman : il y a aussi la crise du couple Francis/Judith, la mort violente de Johanna et d’Olga, la sortie de prison de Jérémie, le fils d’Anne-Marguerite, la détective… Judith est le double de Johanna, Alice le double de Johanna, Alice le double de Francis, Jérémie le double de Francis, et même Régis et Alice ont deux jumelles : Lucie-Anne et Anne-Lucie… Le récit semble s’étendre comme une toile d’araignée, mais il n’y a pas pour autant d’éclatement ou de dispersion. Cela reste cohérent : le seul cafard, qui est au centre de cette toile, est bien Francis, cet écrivain de 60 ans qui nous raconte ses histoires, dont on peut glisser de l’une à l’autre comme si elles se complétaient, qu’elles se correspondaient, qu’elles étaient interchangeables. « Ne passe-t-on pas nos vies à expier les erreurs et humiliations de nos pères ? » (page 66) Les personnages sont tous liés entre eux, mais ils le sont parce que ce sont des êtres vivants, des êtres qui aiment, qui souffrent, qui vivent. Des êtres qui construisent, qui se détruisent, à qui se pose la question du pardon, et qui peuvent poser sa négation : « un jour, pardonner n’est plus possible » (quatrième de couverture). Lourde déclaration, à hauteur des souffrances reçues. Pourtant, comment peut-on pardonner si on n’a pas, nous-même, reçu l’absolution ?

Au thème du pardon vient s’ajouter, bien qu’il soit premier, ou fondateur, ce qui relève de l’incompréhension, du mensonge, de la comédie, de la trahison, seulement motivée par le « besoin de réussir à tout prix. A n’importe quel prix. » (page 142). Ces plans de carrière ont une incidence dans notre espace privé ( « D’où venait parfois cette impression que la vie se moquait de nous ? », page 58), et dans nos sociétés (« Comment aurait-on pu empêcher des nations entières de sombrer dans la folie quand l’ignorance et l’erreur les fondaient ? », page 219). Philipe Djian nous l’écrit une seule fois, mais sa résonance n’en a que plus de force et fonde le pessimisme de Francis.

Ce qui m’a un peu surpris, toutefois, c’est la froideur de l’écriture ; non que l’histoire n’ait pas de puissance émotive, mais parce que l’émotion ne m’a guère pris. Bien sûr, les situations sont dures, mais seules les morts du chien contre les vagues, de Johanna et de sa fille, à la station-service, m’ont véritablement choqué, sans doute parce que la narration en a été soudaine. Pour les autres situations, et même pour le cancer d’Anne-Marguerite, je suis resté derrière la vitre, observant le mécanisme implacable du tragique. Un peu comme Jérémie, qui soigne avec des gants sa mère et la regarde « de loin ». Je ne dis pas que l’écriture ne rend pas ces situations crédibles, je dis que l’on reste à distance. C’est peut-être dû aux observations du narrateur, parfois très prosaïque, à son humour, certes discret, mais qui atténue ce qui est grave et désamorce les drames ; à son égoïsme aussi, puisque Francis semble trop occupé à essayer de garder Judith, sa nouvelle femme, pour ne pas avoir, suffisamment, envie de ne pas perdre Alice, sa seule famille.

N’oublions pas cependant que le narrateur est un écrivain, un écrivain marqué par la vie et qui peut se mettre à distance raisonnable de la réalité. Cette position face au monde peut apparaître comme terriblement convenue. Pourtant, quand les banalités sont violemment ressenties, ce n’est pas une posture. L’acte d’écrire est quelque chose d’essentiel, de vital, d’ontologique: « Je songeais à me remettre à l’écriture d’un roman pour dresser un rempart autour de moi, j’y songeais sérieusement » (page 122) ; « J’avais écrit mes derniers romans en forme de blockhaus. » (page 122) ; « Heureusement que j’écris (page 221). Francis, double de Philippe Djian, écrit un hymne à la littérature, ainsi que Merlin à l’art avec son mausolée, dans le roman éponyme de Michel Rio : « Je remerciais le Ciel de m’avoir donné la littérature. Je remerciais la littérature de m’avoir donné un travail, d’avoir subvenu aux besoins de ma famille, de m’avoir fait connaître le frisson du succès, de m’avoir châtié, de m’avoir grandi , et je la remerciais aujourd’hui pour la main qu’elle me tenait encore (…) » (page 211)

La vie d’un écrivain n’est pas intéressante, nous dit Philippe Djian dans son interview sur le site des éditions Gallimard, ou n’est intéressante que parce qu’elle permet à la littérature de naître, de transformer des éclaboussures de sang en peinture de Jackson Pollock…

« Bon sang
¾ Vous étiez…
¾ Oh bon sang.
¾ Grâce à vous…
¾ Oh bon sang.
¾ Suis maudit.
¾ Arrête.
»

Impardonnables est un roman aux ciels blêmes, où les personnages se ratent, ne se comprennent pas en fin de compte. Indifférents comme des fantômes, ils dessinent les uns et les autres une mélancolie qui est plus proche de la rage que de la tristesse. Ses personnages, s’ils évoluent, s’éloignent les uns des autres, et leur intransigeance de caractère, qui ne comporte qu’une réelle exception avec Alice, en fait un roman fort et lucide : « Il y avait de fortes chances pour que ce monde ne soit plus habitué que par des assassins et des fous, dans un assez proche avenir. Au train où allaient les choses. » Si le narrateur doute de la suite (« La littérature allait-elle tenir son rôle encore longtemps, pour ce qui me concernait ? Maintenant que j’étais seul, maintenant que la poussière retombait. »), il sait bien à quoi doit tendre l’esprit humain : « rien ne valait de vivre en bonne intelligence. Rien ne valait une fin qui ne tendit vers un peu de lumière. » Cette lumière, il appartient à chacun de la conquérir en étant juste avec soi-même…

Francis, antithèse du Père Goriot, est un peu à l’image de l’homme moderne dans nos sociétés post-chrétiennes, dans lesquelles le tragique de nos existences subsiste sans possibilité de pardon. Impardonnables n’a donc rien d’un roman noir, comme nous l’affirmerait Yann Moix, ou, s’il en est un, ce n’est que parce que la dignité mal placée de Francis rend ce dernier insensible et aveugle à la vérité de ce monde.[Gwenaël Jeannin]

(1 commentaire)

  1. Joest

    Philippe Djian fut aussi longtemps le parolier de Stefan Eicher.

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