La littérature érotique vue par Lucia Etxebarria

Après la publication de son manuel de développement personnel en forme d’essai littéraire, « Je ne souffrirai plus par amour », l’auteur de l’excellent « Prozac, amour et autres curiosités« , continue d’explorer la féminité moderne en présentant cet été un recueil de nouvelles érotiques : « Ce que les hommes ne savent pas – Le sexe vu par les femmes ». N’ayant rien perdu de sa verve féministe, elle livre en préambule, une petite analyse de ce genre littéraire toujours controversé et dévalué, surtout lorsque l’auteur est une femme… :

Dans ce recueil, elle imagine, aux côtés d’une pléiade d’auteurs espagnoles invitées, des narratrices tour à tour dominatrice, libertine, experte en sex toys prêtes à lever les tabous et les conventions qui entourent la sexualité féminine. Etxebarria signe l’une de ses nouvelles avec une histoire d’adultère au féminin qui se veut caustique mais reste sans grand intérêt hélas…

Plus intéressant, son point de vue sur la littérature érotique (voir aussi le dossier « Le potentiel érotique de la littérature » sur ce thème) : « C’est une vérité universellement reconnue (Jane Austen me par-donnera de lui voler cet incipit) que, si une femme écrit sur le sexe, c’est de la littérature érotique. Si, en revanche, c’est un homme, il s’agit de littérature tout court… » Le ton est donné ! Et le fait qu’il soit si difficile de tracer une ligne de partage entre « érotisme », « pornographie » et « obscénité » montre bien le caractère implicitement transgressif de la littérature érotique, car ces vaines distinctions n’ont de sens que dans un contexte répressif. Ce qui était considéré comme obscène ou pornographique il y a cinquante ans paraît de nos jours bien anodin. Ainsi, L’Amant de lady Chatterley, écrit en 1928, a fait scandale en son temps, à telle enseigne que sa publication n’a été autorisée en Angleterre qu’en 1960, et plus tard encore dans certains autres pays à commencer par l’Espagne, si bien qu’aux méfaits de la censure se sont ajoutés ceux du piratage et de la contrebande, les fruits défendus étant aussi les plus convoités. Et pourtant, ce roman jugé naguère pornographique apparaîtra quelque peu fade, en dépit de ses qualités littéraires, au lecteur ou à la lectrice d’aujourd’hui. En l’espace de quatre-vingts ans à peine, le récit d’une liaison adultère entre une lady anglaise et son garde-chasse est devenu moins érotique qu’ennuyeux, ou tout simplement démodé.

La littérature érotique est traditionnellement tenue pour un genre mineur, et l’écrivain qui s’y risque est par là même suspect, à plus forte raison s’il s’agit d’une femme. Elle se croit par conséquent obligée, dans les interviews, de plaider l’existence d’une frontière subtile entre érotisme et pornographie, de sou-ligner que ses écrits relèvent, cela va de soi, de celui-là et non de celle-ci – et d’affirmer dans la foulée que ce qui est érotique, ce qui est littéraire, c’est de suggérer, tandis que montrer est pornographique et vulgaire.

Il s’agit selon moi d’un distinguo fallacieux, qui ne repose sur aucun élément objectif : ce qui scandalise les uns paraîtra banal aux autres. Qu’il s’agisse de cinéma, de littérature, de musique ou de peinture, la limite entre érotisme et pornographie, si tant est qu’elle existe, est fonction de la perception de l’auteur comme de celle du public. Catherine Millet, dont La Vie sexuelle de Catherine M. a été l’un des succès mondiaux du genre, s’en est expliquée dans une interview : « Pour moi, littérature érotique et littérature pornographique sont une seule et même chose : il est quelque peu hypocrite d’établir une différence entre les deux, et je fais volontiers mienne cette formule selon laquelle la pornographie est l’érotisme des autres. Je n’ai pas voulu écrire un roman érotique, j’ai simplement voulu raconter l’histoire de ma vie en me concentrant sur le côté sexuel. Et, chose étrange, beaucoup de gens ont trouvé cela extrêmement excitant, alors que d’autres ont été déçus de ne pas avoir trouvé cela érotique du tout : c’est dû au fait que chacun a sa propre libido et sa propre lecture du livre. »

Pour comprendre à quel point la frontière est impossible à tracer, il suffit de rappeler que l’obscène est, comme son nom (latin) l’indique, ce qui demeure hors de la scène, ce qu’on ne peut pas ou qu’on ne doit pas montrer. Le Sénégal était, lorsque j’y suis allée il y a vingt ans, une destination nettement moins touristique qu’aujourd’hui ; en Casamance, où presque aucun Européen n’allait, voir une femme allaiter en public était un spectacle des plus communs, mais une touriste de notre groupe qui portait un minishort a fait scandale. À ceux qui s’étonneraient que la simple vision d’un pied féminin ait pu, au XIXe siècle, paraître si troublante, si érotique, je conseille de relire Madame Bovary, et en particulier ce passage où Justin, le jeune commis de pharmacie amoureux d’Emma, atteint l’extase en caressant ses bottines, ses chaussures « tout empâtées de crotte – la crotte des rendez-vous – qui se détachait en poudre sous ses doigts, et qu’il regardait monter doucement dans un rayon de soleil ». C’est une scène qu’il suffit de transposer, pour la comprendre, dans le code érotique de notre époque : ne rappelle-t-elle pas celle du film Son de mar, de Bigas Luna, où Jordi Mollà contemple stupéfait, sur la corde à linge, la culotte de la fille dont il est amoureux ? L’allusion à la crotte des rendez-vous adultères d’Emma rend la chose plus brûlante encore. Lu avec nos yeux « modernes », l’extrait ne nous paraît ni pornographique ni même érotique, mais le livre a valu à Flaubert, en son temps, d’être traduit en justice pour « immoralité ».

De même, personne ne se choque plus de ce passage de La Régente, roman écrit en 1884 par Leopoldo Alas, dit Clarín, où l’héroïne, Ana Ozores, marche pieds nus dans les rues de Vetusta lors de la procession du Vendredi saint, au grand scandale des habitants de la ville, pour accomplir une promesse faite à son confesseur Fermín de Pas. La vision de ses pieds dénudés est si suggestive, si charnelle, qu’elle fait d’Obdulia Fandiño, amie de l’héroïne, la protagoniste de ce qui est sans doute la première scène explicitement saphique de la littérature espagnole : « Et c’était naturel : tout Vetusta – se disait encore Obdulia – est maintenant obsédé par ces pieds nus. Pourquoi ? Parce qu’il y a un cachet très, très distingué dans le style de l’exhibition… parce que… c’est une affaire de mise en scène. “Quand arrivera-t-elle ?” demandait la veuve en passant sa langue sur ses lèvres, en proie à une jalousie admirative, éprouvant d’étranges relents d’une sorte de luxure bestiale, extravagante, inexplicable tant elle était absurde. En cet instant, Obdulia ressentait… un désir vague… de… de… d’être un homme . » Les associations libidineuses auxquelles donnent lieu les pieds nus de la Régente sont d’autant plus transgressives qu’elles interviennent dans un contexte religieux. L’auteur a été, lui aussi, accusé d’immoralité et d’obscénité, si bien que le livre a connu une éclipse presque totale sous le franquisme. Et pourtant, le lecteur ou la lectrice d’aujourd’hui ne perçoit guère les connotations sexuelles de ce passage.

Ces exemples montrent que tout dépend, en la matière, du prisme à travers lequel on regarde. De nos jours, la nudité féminine n’a plus rien d’obscène. Elle est même courante en publicité, qu’il s’agisse de vendre des shampooings, des produits de beauté, de la lingerie fine, des soins de chirurgie esthétique, ou même des voitures. Mais on nous montre toujours un type de corps bien particulier, très normatif, svelte avec peu de hanches et de poitrine. Si, en revanche, le modèle avait dix kilos de plus, des seins qui tombent et des fesses en forme de tambour (comme les aiment les ouvriers de mon quartier, sensibles aux sculptures dont notre maire Alberto Ruiz Gallardón s’est plu à parsemer la capitale), la même image nous paraîtrait bel et bien obscène. Car le sexe ne se situe pas seulement dans nos parties génitales, mais d’abord et surtout dans notre tête, et notre cerveau, hélas, pense le plus souvent comme on lui a appris à penser. La dichotomie, de plus en plus évanescente, entre érotisme et pornographie, présuppose une hiérarchie entre le haut et le bas, le sexe restant considéré comme quelque chose de vil. Comme l’explique la romancière Alicia Steimberg : « Écrire de la littérature “érotique”, c’est-à-dire une littérature qui fait appel à la sensualité, qui la stimule, qui l’excite, est un acte masturbatoire pour l’auteur comme pour le lecteur, et c’est sans doute à cause de cela, plus que du contenu, qu’elle fait un peu honte à l’un comme à l’autre. »

C’est dans ce sentiment de honte que s’enracine, me semble-t-il, la volonté de donner à cette sorte de littérature ses lettres d’« innocence » en opposant érotisme et pornographie, la seconde étant définie comme ce qui fait honte et la première comme ce qui ne fait pas honte. C’est à partir de cette opposition entre le bien et le mal, l’estimable et le déshonorant, qu’a pu être tracée la ligne ténue qui sépare érotisme et pornographie, que s’est établie une hiérarchie des genres, entre ce qui est littéraire (l’érotisme) et ce qui ne l’est pas (la pornographie). Le critique Alberto Acerda, dans son étude Le Roman érotique espagnol actuel : le cas de Consuelo García (cité dans l’article d’Ivonne Cuadra « Ton nom écrit sur l’eau »), s’inscrit entièrement dans cette dichotomie : « La pornographie a un caractère obscène, impudique, grossier, offensant […] elle n’est jamais de l’art. L’érotisme, en revanche, opère sur un plan plus élevé. » Cette différence, communément admise par une partie de la critique et du public, se fonde sur l’idée que l’art (cet art qui ne saurait évidemment être pornographique) repose sur des conceptions esthétiques immuables, fruit d’une tradition, d’une histoire, de canons préétablis. Je crois cependant qu’elle n’est ni fondée ni opportune, car la tradition est dynamique par nature et les canons sont en perpétuelle évolution. De la même façon que l’on trouvait érotiques, à l’époque de Renoir, ces femmes bien en chair qui nous semblent aujourd’hui quasi repoussantes (ou dont l’idéologie dominante veut qu’elles nous semblent telles), ce qui était pornographique voici un siècle nous paraît désormais bien innocent et ne se heurte plus qu’à notre indifférence.

A lire aussi : Le dossier « Le potentiel érotique de la littérature »

3 Commentaires

  1. Pour rebondir et à toutes fins utiles…

    A l’adresse suivante, un bel exemple de littérature érotique

    sergeuleski.blogs.nouvelo…

  2. Je ne crois pas du tout que la notion de "honte" soit opératoire dans la distinction EROTISME/PORNOGRAPHIE.

    ysengrimus.wordpress.com/…

    Paul Laurendeau

    • muse sur 22 janvier 2012 à 9 h 01 min
    • Répondre

    je ne prétends pas à la littérature…un simple témoignage, une évolution assumée.
    mon journal d’épouse libertine
    http://www.inlibroveritas.net/lire/

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